‹ Cours de versions latinesChapitre 72 sur 214 · HORTENSIUS · texte numérisé non relu

HORTENSIUS

GXXXIX,

L'éloquence d'Hortensius d'après Cicéron.

Ses débuts et ses succès.

Hortensius commença fort jeune à parler au forum et fut promptement chargé des plus grandes causes. Cependant il entrait en lice au temps de Colta et de Sulpicius, plus âgés que lui de dix ans. Alors brillaient aussi Crassus et Antoine, puis Philippe, puis Julius, avec lesquels on le compara pour le talent oratoire. D'abord, il était doué d'une mémoire telle que je ne crois en avoir connu à personne; sans rien écrire, il reproduisait ce à quoi il avait réfléchi en lui-même, dans les termes mêmes où il l'avait conçu. Ce puissant auxiliaire était si bien à sa disposition qu'il se rappelait et ce qu'il avait pensé et ce qu'il avait écrit, et même, sans qu'on les lui rapportât, toutes les paroles de ses adversaires. Il brûlait d'un tel zèle que je n'ai jamais vu personne plus passionné que lui pour le travail. Il ne souffrait pas de passer un seul jour sans plaider au forum, ou sans méditer sur son art hors du forum ; très souvent même, il faisait l'un et l'autre le même jour. Il introduisit au barreau un genre qui n'était rien moins que vulgaire; au moins avait-il deux choses qui n'étaient qu'à lui : les divisions, par lesquelles il marquait de quels sujets il allait parler, et les résumés, par lesquels il rappelait tout ce qu'on avait dit contre lui et tout ce qu'il avait dit lui-même. Expressions élégantes et brillantes, périodes harmonieuses, fécondité inépuisable, telles sont les qualités qu'il devait autant à un génie supérieur qu'à de continuels exercices. Sa mémoire embrassait tout le sujet, et

il le divisait habilement ; et il ne laissait presque rien échapper de ce que comportait sa cause soit pour prouver, soit pour réfuter. Sa voix était sonore et agréable; il y avait dans ses mouvements et son geste plus d'art encore «qu'il n'en faut à l'orateur. Au moment des plus grands succès d'Hortensius, Crassus mourut, Cotta fut exilé, le cours de la justice interrompu par la guerre et je parus au forum.

(Brutus, ch. lxxxviii.)

L'éloquence d'Hortensius. — Sa rivalité avec Cicéron.

Hortensius, après son consulat, s'étant aperçu, je pense, que parmi les consulaires personne ne pouvait lui être comparé et s'inquiélant peu de ceux qui n'avaient pas été consuls, laissa refroidir l'ardeur qui l'avait enflammé dès son enfance. Dans l'abondance de tous les biens, il voulut mener une vie sinon plus heureuse, du moins plus oisive. La première, la seconde, la troisième année, enlevèrent à son éloquence, comme à une ancienne peinture, l'éclat du coloris, non pas assez pour qu'un spectateur vulgaire le remarquât, mais assez pour qu'un connaisseur intelligent et éclairé pût le reconnaître. A la longue, il semblait devenir de jour en jour plus différent de lui-même, dans toutes les parties de l'éloquence et surtout dans la rapidité et la suite de ses expressions, qui étaient arrêtées. Pour moi, je ne cessais de perfectionner, par toute sorte d'exercices et surtout en écrivant beaucoup, ce que je pouvais avoir de talent. Et, pour passer sur beaucoup de détails qui appartiennent à cette époque et aux années qui suivirent mon édilité, je fus nommé préteur le premier et par une incroyable bienveillance du peuple....

Le talent (ÏHortensius s'était donc presque évanoui lorsque, arrivé à l'âge fixé par les lois, six ans après son consulat, je fus créé consul à mon tour. Il commença alors à se remettre au travail, de peur que, devenu son égal en dignité, je ne lui parusse supérieur par quelque autre avantage. Aussi, pendant les douze années qui suivirent mon consulat, nous fûmes chargés l'un et l'autre des plus grandes causes.

Toujours parfaitement unis, je relevais au-dessus de moi; il me mettait au-dessus de lui. Ce consulat même, qui d'abord l'avait un peu inquiété, nous Jia davantage par les louanges qu'il accorda à mes actions, qu'il admirait. L'habitude du forum que nous avions tous les deux se manifesta surtout peu de temps avant que l'éloquence, Brutus, effrayée du bruit des armes, fût tout à coup réduite au silence : alors que la loi de Pompée n'accordait que trois heures aux plaidoiries, nous paraissions tous les jours nouveaux dans des causes tout à fait semblables entre elles, ou plutôt absolument les mêmes. Vous aussi, Brutus, vous avez figuré dans ces débats; vous y avez plaidé souvent, soit seul, soit avec nous. Quoique Hortensius n'ait pas assez vécu, telle est cependant la carrière qu'il a parcourue. Il a commencé à plaider dix ans avant votre naissance, et dans sa soixante-quatrième année, peu de jours avant sa mort, il a défendu en même temps que vous votre beau-père Appius.

(Brutus, ch. xcin et xciv.)

L'éloquence d'Hortensius. — Ses défauts et son déclin.

Si nous cherchons pourquoi Hortensius a eu plus de succès oratoires dans sa jeunesse que dans un âge plus avancé, nous en trouvons deux raisons d'une incontestable vérité. D'abord, c'est qu'il avait un genre d'éloquence asiatique, qui convient mieux au jeune âge qu'à la vieillesse. Or, il y a deux espèces de style asiatique : l'un sentencieux et subtil, mais nourri de pensées moins graves et sévères qu'élégantes et gracieuses ; l'autre, moins remarquable par la multitude des pensées que par la légèreté et la rapidité des expressions : c'est celui qui domine actuellement dans toute l'Asie. Ces deux genres de style, je l'ai déjà dit, conviennent mieux chez les jeunes gens ; ils n'ont pas assez de gravité pour la vieillesse. Aussi Hortensius, qui excellait dans tous les deux, provoquait-il des acclamations dans sa jeunesse. Il avait, en effet, comme Ménéclès, le goût des pensées abondantes et délicates, parmi lesquelles chez lui, comme chez ce Grec, quelques-unes étaient plus agréables et plus fleuries

que nécessaires et parfois même utiles. Son style était animé, impétueux, et en même temps soigné et poli. Les vieillards ne le goûtaient pas. Je voyais souvent Philippe s'en moquer et même s'irriter et s'indigner. Mais les jeunes gens applaudissaient et la multitude était émue. Horte'nsius, dans sa jeunesse, excellait au jugement du peuple, et il obtenait le premier rang sans contestation. Son genre d'éloquence avait peu d'autorité ; il paraissait du moins approprié à son âge ; d'ailleurs, il y brillait une certaine beauté de génie perfectionnée par l'exercice, et ses périodes habilement arrondies excitaient des transports d'admiration. Mais plus tard, quand les honneurs, quand la dignité de l'âge mûr exigeaient (1) quelque chose de plus grave, ce fut toujours le même orateur, ce n'étaient plus les mêmes convenances. Comme il s'était relâché de l'exercice et de Tétude, pour lesquels il avait eu tant d'ardeur, il conserva la justesse et l'abondance des pensées ; mais il ne savait plus, comme autrefois, les revêtir des ornements du style.

(Brutus, ch. xcv.)

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