CL1X
Les « Histoires » de Salluste.
DISCOURS D'iEMILlUS LÉPIDUS CONTRE SYLLA (SUITE).
« Il faut agir, Romains, il faut le prévenir, de peur que vos dépouilles ne lui appartiennent à jamais. Il n'est plus temps de différer, ni de demander des secours aux dieux, à moins peut-être que vous n'espériez qu'un jour le dégoût ou la honte de la tyrannie ne lui fasse abdiquer un pouvoir usurpé par le crime, mais qu'il est trop périlleux de quitter. Mais au point où il en est, il n'y a pour lui rien de glorieux que ce qui est sûr, et il estime honorable tout ce qui peut maintenir sa domination. Ainsi donc ce calme, ce loisir avec la liberté que tant d'honnêtes citoyens préféraient aux sollicitudes inséparables des honneurs, n'existent plus. Aujourd'hui, Romains, il faut servir ou commander, subir ou imposer la crainte.
» Et qu'attendez-vous de plus? quelles lois humaines vous restent et quelles lois divines n'ont pas été violées ? Le peuple romain, naguère l'arbitre des nations, maintenant dépouillé de sa puissance, de sa gloire, de ses droits, sans ressources pour exister, et méprisé, ne reçoit pas même les aliments qu'on donne aux esclaves. Une grande partie des alliés et des habitants du Latium avaient, pour prix de nombreux et honorables services, reçu de vous le droit de cité : ils en sont privés par un seul homme, et des populations paisibles ont vu les demeures de leurs pères envahies par un petit nombre de satellites, ainsi payés de leurs crimes. Lois, jugements, trésor public, provinces, royaumes étrangers, tout est à la discrétion d'un seul, tout, jusqu'au droit de vie et de mort sur les citoyens. Vous avez vu aussi des victimes humaines et les tombeaux souillés du sang des citoyens. »
(Fragments.)
Les « Histoires » de Salluste.
DISCOURS D'jEMILIUS LÉP1DUS CONTRE SYLLA (SUITE).
« Pourquoi donc marche-t-il avec un si nombreux cortège et avec tant d'assurance? C'est que la prospérité est pour les vices un voile merveilleux; mais, pour peu qu'elle vienne à chanceler, autant il était craint auparavant, autant il sera méprisé. Peut-être aussi compte-t-il sur ces apparences de concorde et de paix, dont il colore son crime et son parricide ; car il dit que le peuple romain ne cessera d'être en guerre avec lui-même que quand les plébéiens seront à jamais chassés des terres qu'ils possèdent, inhumainement dépouillés par leurs concitoyens, et qu'il aura en son pouvoir les lois, les tribunaux et tout ce qui a jadis appartenu au peuple romain.
» Si c'est là ce que vous entendez parla paix et la concorde, approuvez donc l'entier bouleversement et la destruction de la république ; souscrivez aux lois qu'on vous impose ; acceptez le repos avec la servitude et montrez à la postérité comment on pourra asservir le peuple romain par le sang même qu'il aura versé. Quant à moi, bien que par la dignité suprême où je suis parvenu j'aie satisfait à ce que je devais au nom de mes ancêtres, à ma considération et même à ma sûreté, je n'ai pas l'intention de profiter seul de ces avantages, et les périls de la liberté m'ont semblé préférables à la paix de l'esclavage. Si vous pensez comme moi, levez-vous, Romains, et avec le secours des dieux suivez M. ^Emilius, votre consul, votre chef, qui veut vous mener reconquérir la liberté. »
(Fragments.)
GLXI.
Les « Lettres de Salluste à César. »
C'était autrefois une vérité reçue que la fortune était seule en droit de donner les royaumes, les commandements, comme aussi les autres biens que convoitent si avidement les mortels; car, d'un côté, ces dons étaient souvent départis,
comme par caprice, à des sujets indignes, et, d'autre part, ils ne demeuraient jamais longtemps entre les mains du même homme sans 's'y corrompre. Mais l'expérience a montré qu'il n'y a de vrai que ce que dit Appius dans ses vers : « Chacun est l'artisan de sa propre fortune. » Et cela est surtout vrai de vous, César, qui avez tellement surpassé les autres hommes qu'on s'est lassé plutôt de louer vos actions que vous d'en faire de dignes d'éloges. Au reste, tout comme les ouvrages de l'art, les biens conquis par la vertu doivent être conservés avec le plus grand soin, de peur que, si on les néglige, ils ne se dégradent, s'afïaiblisssent et s'écroulent. Personne, en effet, ne cède volontairement le pouvoir à un autre, et quelle que soit la bonté, la clémence de celui qui a l'autorité, par cela seul qu'il peut, s'il le veut, être méchant, on le redoute. Cela vient de ce que la plupart des hommes puissants se conduisent d'une manière perverse et se croient d'autant plus en sûreté que ceux auxquels ils commandent sont plus corrompus.
Mais vous devez, au contraire, puisque vous êtes aussi bon que vaillant, faire des efforts pour n'avoir à commander qu'aux hommes les plus vertueux ; car les hommes les plus vicieux sont ceux qui souffrent le plus impatiemment un chef.
Mais il vous est plus difficile qu'à aucun de ceux qui vous ont précédé de régler l'usage que vous avez à faire de votre victoire. La guerre avec vous a été plus douce que la paix avec eux ; et cependant les vainqueurs veulent du butin et les vaincus sont des citoyens.
(Seconde lettre à César, 1.)
CORNELIUS XEPOS
Les « Vies des grands capitaines des nations étrangères. »
ÉPAMIDONDAS.
Epaminondas était patient, savait supporter les injustices de ses concitoyens et regardait comme un crime tout res-
sentiment contre la patrie : en voici des preuves. L'envie lui avait fait refuser par ses concitoyens le commandement de l'armée ; on avait choisi un général inexpérimenté, dont les fautes avaient amené les nombreux soldats de Thèbes dans un si mauvais pas que tous craignaient d'être perdus; enfermés dans un défilé, ils y étaient assiégés par l'ennemi. L'on commença alors à regretter le génie d'Epaminondas, qui servait sans grade parmi les simples soldats, et l'on réclama son secours. Il oublia entièrement l'injure qui lui avait été faite, dégagea l'armée et la ramena saine et sauve à Thèbes. Il agit de la sorte, non pas une fois seulement, mais maintes fois. Voici le trait de ce genre le plus célèbre : il avait conduit une armée dans le Péloponèse contre les Lacédémoniens, ayant avec lui deux collègues, dont l'un était Pélopidas, capitaine habile et courageux. Tous trois, accusés par leurs ennemis, tombèrent en disgrâce : on leur ôta leur commandement et d'autres généraux furent nommés à leur place; Epaminondas refusa d'obéir au décret du peuple, persuada à ses collègues de l'imiter et continua la guerre qu'il avait entreprise. Il voyait, en effet, que, s'il n'agissait ainsi, c'en était fait de l'armée, vu l'incapacité et l'inexpérience des nouveaux chefs. Il y avait à Thèbes une loi qui punissait de mort quiconque garderait le commandement au delà du terme prescrit. Epaminondas ne voulut pas qu'une loi rendue pour le salut de l'Etat fût pour l'Etat une cause de ruine, et il conserva son commandement quatre mois de plus que le peuple ne l'avait ordonné.
(Epaminondas, ch. vu.)
La « Vie d'Atticus. »