QUATRIÈME ÉPOQUE OU ÉPOQUE ATTIQUE SIÈCLE DE PÉRICLÈS
Les trois grands tragiques grecs : Eschyle, Sophocle, Euripide.
Après Thespis, Eschyle inventa le masque et un manteau honnête (i) ; il dressa la scène sur de modestes tréteaux et apprit aux personnages l'art de parler avec majesté et de marcher avec le cothurne. (Horace.)
Eschyle, le premier, mit au jour de véritables tragédies : il est élevé, grave, grandiose souvent jusqu'à l'excès, et la
(1) Quelques traducteurs disent : la robe traînante.
plupart de ses pièces manquent d'art et de composition. C'est pour cela que les Athéniens permirent aux poètes postérieurs d'apporter au concours des pièces d'Eschyle retouchées, ce qui valut des couronnes à beaucoup d'entre eux.
Sophocle et Euripide ont jeté beaucoup plus d'éclat sur la tragédie. Lequel des deux est supérieur à l'autre dans tes routes diverses qu'ils se sont tracées ? C'est une question débattue par beaucoup de critiques. Comme elle ne se rapporte en rien au sujet que je traite, je passe outre sans la trancher. Pourtant, tout le monde doit avouer qu'Euripide est infiniment plus utile à ceux qui se préparent à plaider ; car, d'une part, son style se rapproche davantage du genre oratoire, ce que lui reprochent précisément ceux à qui la gravité, l'élévation et l'harmonie de Sophocle paraissent plus sublimes; d'autre part, il est plein de sentences, et dans ce qu'ont enseigné les philosophes, il marche presque de pair avec eux. Dans les discours et les répliques de ses personnages, il est comparable à n'importe lequel de ceux qui ont été éloquents au forum. De plus, admirable dans la peinture de tous les sentiments, il est sans égal pour ceux qui font naître la pitié.
(QuintilienO
Les trois grands tragiques grecs : Eschyle et son Prométhée.
Passons à Eschyle, non seulement poète, mais encore Pythagoricien, à ce qu'on rapporte. Comment fait-il supporter à Prométhée le supplice qu'il subit pour son larcin de Lemnos ? Cloué au Caucase, voici les plaintes que lui arrache le tourment qu'il endure :
« Race des Titans, fils du ciel, vous qui m'êtes unis par les liens du sang, regardez votre frère lié et enchaîné sur cet affreux rocher : tel qu'un navire que de timides nautoniers, tremblant à l'approche de la nuit, attachent à une plage retentissante d'un horrible fracas, le fils de Saturne, Jupiter, m'a attaché sur ce sommet. La divinité suprême a appelé à son aide le bras de Vulcain. C'est lui dont l'art cruel a" fabriqué ces coins et brisé mes membres où ils sont enfoncés. Vie-
lime de sa funeste habileté, percé de part en part, je suis cloué à ce rocher, digne séjour des Furies. De plus, tous les trois jours, avec une fatale régularité, l'oiseau satellite de Jupiter fond sur moi, hélas (l) ! me déchire de ses ongles recourbés, et se fait de mes chairs une horrible pâture. Quand il s'est repu jusqu'à satiété de mon foie, qui l'engraisse, il pousse un immense cri et s'envole au plus haut des airs, après avoir étanché mon sang avec les plumes de sa queue. Mais quand mon foie dévoré grossit et se renouvelle, l'avide oiseau vient ressaisir son horrible proie. C'est ainsi que je nourris continuellement l'auteur de mon cruel supplice, qui me condamne tout vivant à d'éternelles souffrances. Car, vous le voyez, enchaîné dans les liens de Jupiter, je ne puis écarter de mon sein l'oiseau impitoyable. Dans mon impuissance, j'endure de douloureuses angoisses et je désire, j'appelle la mort, pour mettre un terme à mes tourments. Mais Jupiter repousse loin de moi la mort ; c'est pour de longs siècles que mes horribles souffrances me sont infligées, que mon affreux bourreau s'attache à mon corps. Et ce corps, fondu par l'ardeur du soleil, laisse s'échapper goutte à goutte sa substance, qui trempe continuellement les rochers du Caucase.»
(Gicéron.)
Les trois grands tragiques grecs : Sophocle et son Hercule dans les « Trachiniennes. »
Voyons Hercule lui-même, vaincu par la douleur, au moment même où la mort le conduisait à l'immortalité. Quels gémissements il pousse dans les Trachiniennes de Sophocle! Quand Déjanire l'a revêtu de la tunique teinte du sang du Centaure et que cette tunique s'est attachée à ses entrailles, il s'écrie :
"Oh! que de choses pénibles à dire, dures à supporter, mon corps n'a-t-il pas eu à souffrir et mon âme à endurer ! Mais ni la terrible el implacable Junon, ni le barbare Eurysthée ne m'ont causé autant de mal que ne m'en inflige, dans
(1) Pour traduire tristi.
sa fureur, la seule fille d'QEnée. C'est elle qui, à mon insu, m'a enveloppé d'un Vêtement tissé par la main des Furies et qui s'attache à mon flanc, mord et déchire mes entrailles, me presse cruellement et épuise le souffle de la vie dans mes poumons. Déjà, il a entièrement épuisé mon sang décoloré et mon corps se consume, dévoré par l'horrible fléau. Je succombe enlacé dans cet affreux lissu. M la main de mes ennemis, ni les formidables fils de la Terre, les géants, ni la violence du Centaure à la double forme, n'ont porté de tels coups à mon corps. Ce que n'ont pu ni la Grèce, ni aucune nation barbare, ni aucune peuplade farouche, reléguée aux extrémités de la terre que j'ai parcourues pour en chasser tous les monstres, une femme en fureur l'a osé : je péris de la main d'une femme.
(ClCÉRON.)
Sophocle et son Hercule dans les « Trachiniennes » (suite).
« 0 mon fils ! montre-toi vraiment digne de ce nom en vengeant ton père ! Qu'une mère ne l'emporte pas dans ton amour sur ton père expirant. Traine-la jusqu'à mes pieds : les mains accompliront un acte de piété filiale. Je verrai ainsi qui tu préfères, ou d'elle ou de moi. Allons, ose m'obéir, mon fils ! Donne des larmes aux douleurs d'un père ! Prends pitié de lui : tous les peuples pleureront sa misère. Mais quoi ! verser des larmes comme une jeune fille, moi que personne ne vit jamais gémir sous les coups du malheur ! Mon courage faiblit donc et succombe abattu ! Viens, mon fils, approche ; vois le flanc mis à nu et le corps cruellement déchiré de ton malheureux père ! Voyez-le, vous tous, et toi, Père des immortels, lance, je t'en supplie, lance sur moi un trait brillant de ta foudre.
» Voici, voici venir les douloureuses et horribles convulsions qui me torturent. Voici venir l'ardeur qui me dévore ! 0 mains jadis victorieuses! ô poitrine, épaules, bras, muscles puissants, est-ce vous dont l'étreinte fit autrefois exhaler le dernier souffle au lion rugissant de Némée '? Oui, c'est ce bras qui a coupé les têtes renaissantes de l'Hydre et purgé le
marais de Lerne ; ce bras qui a dompté la troupe des Centaures à la double forme ; ce bras qui a terrassé le monstre énorme d'Erymanthe ; ce bras qui a arraché du fond du Tartare ténébreux le chien à la triple gueule, engendré par l'Hydre ; ce bras, dont les replis multipliés étouffèrent le dragon qui veillait sur l'arbre aux fruits d'or; ce bras enfin qu'ont signalé mille autres victoires et sur lequel personne n'a jamais remporté de dépouilles ni de trophées. »
(ClCÉRON.)
XXXIY.
Sophocle et son « Œdipe à Colone. »
Sophocle composa des tragédies jusqu'à la dernière vieillesse, et comme cette occupation semblait lui faire négliger ses intérêts domestiques, ses fils le citèrent en justice pour que les juges lui ôtassent comme à un fou l'administration de ses biens, ainsi qu'on a coutume d'interdire chez nous ceux qui font mal leurs affaires. Le vieillard, dit-on, avait alors à la main la pièce qu'il venait d'écrire, Œdipe à Colone; il la lut à ses juges, et leur demanda s'ils pensaient que ce poème fût l'ouvrage d'un fou. Après cette lecture, la sentence des juges le renvoya absous. (Cicéron.)
Sophocle rivalisa glorieusement avec la nature, en enfantant ses merveilleuses productions avec autant de munificence qu'elle mettait de libéralité à lui dispenser du temps pour ses chefs-d'œuvre. Il atteignit presque la centième année, et c'est aux approches de la mort qu'il écrivit son Œdipe à Colone, pièce admirable, qui seule pouvait ravir la palme à tous les autres poètes tragiques. Iophon, son fils, ne voulut pas laisser ignorer ce fait à la postérité ; il fit graver sur la tombe de son père ce que je viens de rapporter.
(Valère Maxime.)
A l'époque où Aulus Postumius Tubertus fut dictateur à Rome et fit tomber sous la hache son propre fils, pour avoir combattu contre son ordre (les Fidénates étaient alors en guerre avec le peuple romain), florissaient et brillaient Sophocle et ensuite Euripide, poètes tragiques, Hippocrate, médecin, Démocrile, philosophe, l'Athénien Socrate, né après eux, mais quelque temps leur contemporain.
Allu-Gelle.
Euripide, son « Thésée » et son « Hypsipile. »
La prévision des maux futurs adoucit le chagrin que nous cause l'arrivée des choses que l'on a vues venir longtemps à l'avance. Aussi loue-t-on le discours qu'Euripide fait tenir à Thésée, et que vous me permettrez de traduire en vers latins, comme je le fais souvent :
« Pour l'avoir entendu dire à un sage dont il me souvenait, je réfléchissais sur les misères à venir. La mort amère, la triste fuite d'un exil, ou quelque autre catastrophe, telles étaient mes méditations, afin que si un coup du sort venait à me frapper soudain, il me trouvât prêt et me causât moins de douleur. »
Ce que Thésée dit avoir appris d'un sage, Euripide le dit de lui-même. 11 avait été disciple d'Anaxagore, qui, dit-on, apprenant la mort de son fils, répondit : « Je savais que je n'avais donné le jour qu'à un mortel. » Parole qui indique que ces afflictions ne sont amères que pour ceux qui ne les ont pas prévues. Il n'est donc pas douteux que les événements regardés comme des malheurs sont d'autant plus cruels qu'ils sont moins prévus. Cicéron.)
Carnéade, comme l'écrit, à ce que je vois, notre ami Antiochus, avait coutume de reprendre Chrysippe pour avoir loué ces vers d'Euripide :
« Il n'est point de mortel que n'atteignent la douleur et la maladie. Bien des pères ont leurs enfants à ensevelir, puis à remplacer ; la mort est le terme commun à tous. C'est en vain que le genre humain s'afflige de ces choses; il faut rendre à la terre ce qui est terre ; notre vie à tous doit être moissonnée comme les épis. Ainsi le veut la nécessité. »
Dans un tel langage, disait Carnéade, il n'y a absolument rien qui puisse adoucir le chagrin. C'est, au contraire, un nouveau sujet d'affliction que d'être soumis à une si cruelle nécessité.
(ClCÉRON.)
XXXYI.
Euripide : la gloire dont il jouit de son vivant.
Beaucoup d'Athéniens, parmi ceux qui, après le grand désastre essuyé en Sicile, purent retourner chez eux sains et saufs, allèrent trouver Euripide et lui déclarèrent que c'était à lui qu'ils devaient la vie : ils lui dirent que les uns avaient été délivrés de leurs chaînes pour avoir appris à leurs maîtres quelques morceaux de ses poésies, qu'ils avaient retenus par cœur, el que les autres qui, après la perte delà bataille» erraient dans les champs el manquaient de tout, avaient trouvé des vivres el des boissons pour réparer leurs forces, en chantant quelques-uns de ses vers. Les Siciliens, en etfet, étaient de tous les Grecs ceux qui avaient le plus d'enthousiasme et de passion pour les tragédies d'Euripide : si les voyageurs qui abordaient dans l'île en apportaienl quelques fragments, ils s'en emparaient avidemenl et étaient heureux de se les communiquer. Bien plus, on rapporte qu'un navire de Caunus, pressé par des barques de pirates, s'étant réfugié sur les côtes de Sicile, les habitants refusèrent d'abord de le recevoir ; mais lorsqu'on eut demandé aux Cauniens s'ils savaient des vers d'Euripide et qu'ils eurent répondu que oui, les Siciliens les laissèrent entrer librement. {SelecLr, Heuzkt, !iv. II, cli. vu.)
Varron rapporte que des soixante-quinze tragédies qu'avait écrites Euripide, cinq seulement furent couronnées, tandis qu'il était souvent battu par des poètes très médiocres (1).
(Aulu-Gelle.)
Mort extraordinaire d'Eschyle, d'Homère, de Sophocle, d'Euripide et de Pindare, d'après Valère Maxime.
La mort du poète Eschyle no fut pas volontaire, et la singularité de l'événement mérite qu'on le rapporte. Il sort on
'•u très faibles.
jour des murs de la ville où il habitait en Sicile, et il s'assied dans un lieu exposé au soleil. Un aigle qui portait une tortue passe au-dessus, et trompé par la blancheur de sa tête entièrement chauve, il la prend pour une pierre et y laisse tomber la tortue, afin de la briser et d'en manger la chair. Ce coup ôta la vie au poète, créateur et père de la mâle tragédie.
On attribue aussi la mort d'Homère à une cause singulière. On croit qu'il mourut de douleur dans une ile pour n'avoir pu résoudre une énigme que des pêcheurs lui avaient proposée.
Mais Euripide périt bien plus cruellement. En sortant de la table du roi Archélaus, en Macédoine, pour regagner la maison de son hôte, il fut déchiré et mis en pièces par des chiens : destinée cruelle que ne méritait pas un si grand génie.
D'autres poètes illustres eurent aussi une fin bien indigne et de leur caractère et de leurs œuvres. Sophocle, parvenu déjà à une extrême vieillesse, avait lu dans un concours une tragédie nouvelle : il attendit longtemps avec inquiétude le résultat des suffrages, qui étaient partagés; enfin, il l'emporta d'une voix, et la joie qu'il en ressentit lui causa la mort.
Quant à Pindare, il s'endormit dans un gymnase, et l'on ne s'aperçut qu'il avait cessé de vivre que lorsque le chef du gymnase, voulant fermer ses portes, tenta en vain de l'éveiller. Ce fut, à mon avis, une égale bonté de la part des dieux de lui donner un si grand génie poétique et de lui accorder un trépas si paisible.
(Valère Maxime.)
L'Ancienne Comédie et ses représentants : Cratinus, Eupolis, Aristophane.
(AThespisetà Eschyle) succéda V Ancienne Comédie, qui eut
beaucoup de gloire, mais dont la liberté dégénéra en licence et s'emporta à des excès que dut réprimer une loi : cette loi fut portée et le chœur se tut honteusement, n'ayant plus le droit de nuire. (Horace.)
Eupolis, Cratinus, Aristophane et tous les autres poètes de l'Ancienne Comédie trouvaient-ils quelque caractère digne
d'être dessiné, un méchant, un voleur, un débauché, un assassin ou quelque autre vaurien fameux, ils le signalaient avec la plus grande liberté. (Horace.)
Le ridicule est plus fort que la violence et tranche mieux qu'elle la plupart du temps les grandes difficultés. C'est par là que se soutenaient les auteurs de l'Ancienne Comédie; c'est par là qu'il faut les imiter. (Horace.)
V Ancienne Comédie est presque la seule qui conserve dans toute leur pureté les grâces de l'atticisme ; elle est pleine d'éloquence et de liberté. Quoiqu'elle excelle à faire la guerre aux vices, elle déploie la plus grande force dans les autres parties du genre comique; elle est noble, elle est élégante, elle est gracieuse, et je ne sais si après Homère, qu'il faut toujours mettre hors ligne comme son Achille, il y a quelque chose qui ait plus d'analogie avec l'éloquence et qui soit plus propre à former des orateurs. Cette comédie a de nombreux représentants; mais Aristophane, Eupolis et Cratinus sont les principaux.
(QUINTILIEN
L'Ancienne Comédie et sa liberté excessive, d'après Cicéron.
La Comédie est la copie de la vie, le miroir des mœurs, l'image de la réalité. Ses œuvres n'auraient donc jamais pu, si les habitudes de la vie ne les y avaient autorisées, faire goûter leurs infamies sur les théâtres des Athéniens. Et les anciens Grecs ne faisaient-ils pas eux-mêmes, en quelque sorte, l'aveu de leurs vices, en permettant par une loi au poète comique de dire ce qu'il voudrait, de qui il voudrait, en le désignant par son nom? Aussi, qui la Comédie n'atteignit-elle pas? ou plutôt qui ne persécuta-t-elle pas? A qui fit-elle grâce? Qu'elle ait blessé les flatteurs du peuple, les citoyens malfaisants, les séditieux, Cléon, Hyperbolus, soit, je le veux bien (1), quoique pour de tels nommes la flétrissure du censeur vaille mieux que celle du poète ; mais que Périclès, qui gouvernait la république depuis tant
(1) Ou souffrons-le.
d'années avec une souveraine autorité et pendant la paix et pendant la guerre, ait été outragé dans des vers et traduit sur la scène, cela n'est pas plus convenable que si notre Plaute ou Nœvius eussenl voulu diffamer Publius et Cnéius Scipion, ou Cécilius Marcus Caton.
Nos Douze Tables, au contraire, qui prononcent très rarement la peine de mort, ont cru devoir néanmoins la prononcer contre quiconque proférerait des outrages ou écrirait des vers diffamatoires et calomnieux pour autrui. Disposition très louable : car c est aux tribunaux, au jugement légitime des magistrats, et non pas au caprice des poètes, que noire vie doit être soumise; nous ne devons être exposés à entendre des injures qu'autant que nous avons Je droit d'y répondre et de nous défendre en justice. C'est, avec non moins de sagesse que les anciens Romains ne permettaient pas qu'un homme vivant fût exposé sur la scène, non seulement au blâme, mais encore aux éloges.
ClCÉRO.X.
Les poètes épiques grecs du siècle de Périclès : Antimaque, Panyasis, Chérilus de Samos.
Démosthène n'aurait pas pu dire le mot qu'on rapporte du poète Antimaque de Claros : il avait convoqué des auditeurs pour leur lire son volumineux poème, que vous connaissez; abandonné, au milieu de sa lecture, de tout le monde, excepté de Platon : « Je n'en poursuivrai pas moins, dit-il; car Platon, tout seul, vaut pour moi des milliers d'auditeurs. » Il avait raison : un poème profond n'a besoin que d'un petit nombre d'admirateurs; un discours public doit être soumis à l'approbation de la foule (i). Oui, si Démosthène n'avait eu pour auditeur que le seul Platon, après avoir été abandonné par tous les autres, il n'aurait plus été capable de parler. Que deviendriez-vous, Brutus, si vous étiez, comme le fut un jour Curion, abandonné de toute rassemblée?— Eh bien! dit-il, pour vous dire le fond de ma
(1) Dans l'édition Panckoucke, il y a : ad tensum mdgi movere,
arracher les applaudissements de la foule.
pensée, dans les causes mêmes où nous n'avons affaire qu'aux juges, et non au peuple, si j'étais abandonné par le cercle d'auditeurs (qui entoure le tribunal), je ne pourrais plus parler. — C est la vérité, repris-je : que la flûte une fois embouchée ne rende pas de son, le joueurcroira devoir la rejeter loin de lui. Les oreilles du peuple sont comme les instruments de l'orateur : si elles refusent d'accueillir son souffle, si l'auditeur est absolument comme un cheval qui n'obéit pas, il faut mettre fin à des efforts inutiles.
(Cicéron.)
Dans Ântimaque, on loue la force, la gravité, un genre de style qui n'est rien moins que vulgaire. Mais, quoique les grammairiens, d'un consentement presque unanime, lui défèrent la seconde place, il manque et de pathétique, et d'agrément, et d'ordre, et surtout d'art : ce qui montre avec la plus grande évidence combien c'est chose différente d'être tout proche de quelqu'un ou d'être le premier après lui.
On croit que Pa?iya$is tient dans son style et d'Hésiode et d'Anlimaque, qu'il n'égale les qualités ni de l'un ni de l'autre, mais qu'il surpasse Hésiode par le choix du sujet et Antimaque par l'art de la disposition.
(QUINTILIEN
Les premiers historiens de la Grèce ou les « Logographes : » Cadmus de Milet, Phérécyde, Hellanicus, Acusilas, Hécatée de Milet, etc.
— « Continuons, dit Antoine : quel orateur faut-il être, à votre avis, quel talent de parole faut-il avoir pour écrire l'histoire? —Pour l'écrire comme les Grecs, répondit Catulus, il faut être orateur éminent ; pour l'écrire comme nos Romains, il n'est pas besoin d'être orateur : il suffit de n'être pas menteur. — Ne méprisez pas ainsi nos compatriotes, reprit Antoine ; les Grecs eux-mêmes ont commencé par écrire médiocrement l'histoire, comme notre Caton, Piclor et Pison. L'histoire ne fut d'abord parmi nous rien autre chose que la rédaction d'annales : c'est dans ce but et pour conserver les souvenirs publics que, depuis les commencements de Rome jusqu'au grand pontife P. Mucius, le grand pontife mettait
par écrit tous les événements de chaque année, les consignait sur un tableau blanc, qu'il exposait dans sa maison, afin que le peuple pût en prendre connaissance. Voilà ce qu'on nomme encore aujourd'hui les Grandes Annales.
» Beaucoup d'historiens ont imité cette manière d'écrire, et sans chercher aucun ornement, ils ont conservé la mémoire des époques, des hommes, des lieux et des événements accomplis. Ainsi, ce qu'avaient été chez les Grecs Phérécyde, Hellaniciis, Acusilas et beaucoup d'autres, notre Caton, et Pictor, et Pison, le furent chez nous : ils ignorent l'art d'orner le discours (il y a peu de temps, en effet, que cet art a été importé à Rome), et pourvu qu'on comprenne ce qu'ils disent, ils pensent que le seul mérite du style, c'est la brièveté. Antipater, cet excellent homme, ami de Crassus, s'est un peu élevé et a donné à l'histoire un langage plus pompeux : pour les autres, ils ne songent point à orner les choses ; ils se bornent à les raconter....
» Il n'est pas du tout étonnant, continua Antoine, que dans notre langue l'histoire n'ait encore eu aucun éclat. Personne parmi nous n'étudie l'éloquence dans un autre but que celui de briller dans les causes judiciaires et au forum ; chez les Grecs, au contraire, des hommes très éloquents, éloignés des affaires du forum, s'adonnèrent à d'autres travaux faits pour les illustrer et s'appliquèrent surtout à écrire l'histoire. » (Cicéron.)
Les historiens de la Grèce au siècle de Périclès et au commencement du IVe siècle : Hérodote, Thucydide, Xénophon, Philiste, Théopompe, Ephore.
Nous savons que cet Hérodote qui, le premier de tous, donna au genre historique les ornements du style, ne s'occupa jamais de plaidoiries; il a cependant tant d'éloquence qu'il me charme souverainement, autant que je puis juger du mérite d'un ouvrage écrit en grec. Après lui vint Thucydide, qui surpassa aisément tous les autres, à mon avis, par l'habileté de son éloquence : il est si plein, si nourri de choses, qu'il présente presque autant de pensées que de mots; ses expressions sont si précises, son récit est si serré, qu'on
ne sait si c'est le style qui donne de l'éclat à la pensée, ou la pensée au style. Eh bien, on ne voit pas que Thucydide lui-même, quoiqu'il ait pris part aux affaires publiques, ait été du nombre de ceux qui plaidèrent ; et l'on dit qu'il n'a écrit ses livres qu'après avoir été éloigné des affaires et envoyé en exil, comme cela arrivait d'ordinaire à Athènes aux meilleurs citoyens.
Après lui parut Philiste, le Syracusain, qui fut intimement lié avec Denys le tyran et qui consacra tousses loisirs à écrire l'histoire ; il me paraît avoir surtout voulu imiter Thucydide.
Ensuite, deux hommes d'un talent supérieur, Théopompe et Ephore, sortis de la célèbre école du rhéteur Théophrasle, s'adonnèrent à l'histoire, encouragés parleur maître ; jamais ils ne plaidèrent aucune cause.
La philosophie produisit encore un autre historien, le célèbre Xénophon, disciple de Socrate, et dont le ton est plus simple et n'a pas les mouvements impétueux de l'orateur : s'il n'est pas peut-être aussi véhément que Callisthène [et pourtant il l'est quelquefois (l)], il me semble avoir plus de douceur.
(ClCÉRON.)
Les historiens de la Grèce d'après Quintilien,
Aulu-Gelle, etc.
L'histoire compte beaucoup d'écrivains illustres : mais personne n'hésite à préférer de beaucoup à tous les autres deux auteurs qui, par des qualités diverses, ont acquis une gloire presque égale. L'un est Thucydide, serré, concis, et toujours rapide ; l'autre est Hérodote, doux, clair et abondant. Le premier peint mieux les passions violentes, le second les sentiments modérés ; l'un brille dans les harangues, l'autre dans les entretiens ; celui-ci a de la vigueur, celui-là du charme.
(1) Andrieux ajoute ces mots dans sa traduction ; M. Gaillard le ipprime, et ils ne semblent pas nécessaires : aliquanto est se rap-
nrta n ihilrint-
Théopompe, qui vivait presque de leur temps, leur est inférieur dans l'histoire, mais il a plus l'allure d'un orateur; on voit qu'il l'avait été longtemps avant qu'on l'engageât à écrire l'histoire.
Philiste mérite, lui aussi, qu'on le lire de la foule des écrivains estimables qui vinrent après eux. 11 a imité Thucydide : beaucoup plus faible que lui, il est jusqu'à un certain point plus clair.
Ephore, comme le disait Isocrafe, a besoin d'éperons.
On loue le talent de Clitarque; on lui reproche sa mauvaise foi.
Longtemps après lui naquit Timagène, auteur recommandable, ne serait-ce que pour avoir ressuscité avec un nouveau lustre l'art d'écrire l'histoire, interrompu jusqu'à lui.
Xénophon ne m'a pas échappé, mais il doit être rangé parmi les philosophes. (Quintilien.)
Hellanicus, Hérodote, Thucydide, tous trois historiens, fleurirent avec un grand éclat presque dans le même temps, et il y eut peu de différence entre leur âge. En effet, au commencement de la guerre du Péloponèse, Hellanicus paraît avoir eu soixante-cinq ans , Hérodote cinquante-trois , Thucydide quarante : on peut le voir dans le XIe livre de Pamphile.
(Aulu-Gelle.)
Le Sicilien Philiste était un homme de tête, fécond, pénétrant, concis dans son style et presque un petit Thucydide.
(ClCÉRON.)
Théopompe, écrivain d'une grande éloquence, a nommé Erostrale dans ses livres d'histoire ; mais les Ephésiens avaient sagement aboli par un décret la mémoire d'un homme exécrable.
(Valère Maxime.)
Les historiens de la Grèce : anecdotes racontées par eux. — Le fils du roi Grésus, d'après Hérodote.
Le fils de Crésus, à l'âge où les enfants peuvent déjà parler, était sans parole, et il atteignit même l'adolescence sans pouvoir prononcer un mot, de sorte qu'il passa longtemps pour muet et sans organe. Mais un jour que son père avait
été vaincu dans une grande bataille, que la ville où il se trouvait venait d'être prise, et qu'un ennemi, l'épée à la main, se précipitait sur Crésus sans Je connaître, le jeune prince ouvrit la bouche, fit des efforts pour crier, et telle fut la violence de ces efforts qu'elle triompha de son infirmité, brisa les liens qui retenaient sa langue captive, parla très clairement et très nettement et cria au soldat ennemi de ne pas tuer le roi Crésus. Aussitôt le soldat relira son épée; le roi fut sauvé, et à partir de ce moment le jeune prince commença à parler. C'est Hérodote qui raconte ce fait dans ses Histoires; il cite même les premières paroles que prononça le fils de
Crésus : « Soldat, ne tue pas Crésus. »
Aulu-Gellej
AVENTURE D'ARION d' APRÈS HÉRODOTE
Hérodote raconte d'un style tout à fait rapide et précis, avec un tour d'expressions élégant et ingénieux, une aventure arrivée au musicien Arion. Arion, dit-il, s'était rendu célèbre dans l'antiquité par les accents de sa lyre. Le lieu de sa naissance était la ville de Méthymne, et sa patrie, l'île de Lesbos. Le roi de Corinthe, Périandre, l'aimait et le chérissait à cause de son talent. Il quitta ce roi pour visiter des pays célèbres, la Sicile et l'Italie. Dès son arrivée dans les villes de ces deux contrées, il charma les oreilles et les cœurs de tout le monde : il y fit fortune et devint les délices et l'amour des habitants. Enfin, chargé d'une forte somme d'argent et de beaucoup d'objets précieux, il résolut de retourner à Corinthe. Il choisit donc un navire et des matelots corinthiens, comme lui étant mieux connus et plus affectionnés. Il fut reçu à bord ; mais quand le navire eut gagné la mer, les Corinthiens, avides de s'emparer d'une si riche proie, formèrent le projet de tuer Arion. Celui-ci, pressenlant sa perte, leur donna son argent et ses autres biens, et leur demanda seulement de lui faire grâce de la vie. Ses prières ne produisirent d'autre effet sur Jes matelots que celui d'obtenir qu'ils s'abstiendraient de toute violence et de tremper les mains dans son sang; mais ils lui ordonnèrent de se précipiter aussitôt et devant eux dans les flots de la mer.
XLY.
Aventure d'Arion, d'après Hérodote (suite).
Le musicien, effrayé, sans aucun espoir de conserver la vie, ne demanda qu'une dernière grâce : c'est qu'avant de mourir, il lui fût permis de revêtir ses habits, de prendre sa lyre et de chanter son malheur pour se consoler. Ces marins, féroces et cruels, éprouvèrent cependant le désir de l'entendre : sa demande fut exaucée. Bientôt revêtu de sa ceinture, de ses habits, de ses ornements, debout à l'extrémité de la poupe, il chanta d'une voix éclatante dans le mode qu'on appelle Orthien. Ce chant fini, il se précipita dans la mer profonde avec sa lyre et toute la parure qu'il avait en chantant debout sur le vaisseau.
Les matelots ne doutèrent pas le moins du monde qu'il n'eût péri, et poursuivirent le voyage qu'ils avaient commencé. Mais un prodige inouï, merveilleux et divin se produit : un dauphin fend tout à coup les flots, vient se mettre sous le corps flottant d'Arion, le porte sur son dos qui domine les flots, et le dépose sain et sauf, avec ses ornements intacts, sur le rivage de Ténare en Laconie. De là, Arion gagne Corinlhe et se présente inopinément au roi Périandre tel que le dauphin l'avait porté sur les ilôts; il lui raconte l'aventure qui lui est arrivée ; le roi y ajoute peu de foi et le fait garder comme un imposteur. Les matelots sont mandés devant Périandre, qui leur demande artificieusement, en l'absence d'Arion, ce qu'ils en avaient entendu dire dans le pays d'où ils venaient : ils répondent qu'Arion était en Italie au moment de leur départ, qu'il y passait fort bien son temps, faisait le charme et les délices de toutes les villes, avec du crédit, beaucoup d'argent, d'opulence et de bonheur. A ces mots, Arion paraît avec sa lyre et les vêtements avec lesquels il s'était jeté à la mer. Les matelots, interdits et convaincus de mensonge, ne peuvent nier leur crime. Cette aventure est racontée à Lesbos et à Corinthe, et elle est attestée par un groupe d'airain qu'on voit à Ténare et qui représente un dauphin et un homme assis sur son dos.
Les historiens de la Grèce : anecdotes racontées par eux. — Cas de longévité extraordinaire.
Arganthonius de Gadès gouverna sa patrie pendant quatrevingts ans, el il en avait déjà quarante lorsqu'il monta sur le trône. Sa longue vie devient moins étonnante quand on songe aux Ethiopiens, dont Hérodote écrit qu'ils dépassent cent vingt ans ; aux Indiens, sur lesquels Ctésias nous transmet le même témoignage, et à Epiménide de Cnose, que Théopompe fait vivre cent cinquante-sept ans.
Eellanicus dit qu'il y a des hommes de la nation des Epiens, peuple d'Etolie, qui arrivent à deux cents ans ; et Bamastès, en souscrivant à ce témoignage, affirme de plus qu'un d'entre eux, nommé Lictorius, d'une force prodigieuse et d'une taille extraordinaire, compta trois cents ans révolus.
Alexandre, dans le traité qu'il a composé sur les contrées d'Illyrie, affirme qu'un certain Danthon parvint jusqu'à la cinq centième année, sans rien éprouver des effets de la vieillesse. Mais Xénophon est bien plus libéral encore dans son livre intitulé Périple (1 : il donne au roi des Latmiens huit cents ans de vie, et de peur que le père de ce prince ne parût traité peu généreusement, il lui en accorde à lui aussi six cents. (Valère Maxime.)