‹ Cours des sciences physiques à l'usage des élèves de philosophieChapitre 115 sur 139 · PRINCIPES GÉNÉRAUX DE LA TEINTURE · texte numérisé non relu

PRINCIPES GÉNÉRAUX DE LA TEINTURE

L’art de la teinture était beaucoup moins étendu et moins perfectionné chez les anciens cjue chez les modernes ; mais ils avaient une teinture qui a été ou perdue ou négligée , et qui était l’objet du luxe le plus recherché : c’est la pourpre. Ses procédés ont plus attiré l’attention des philosoplies , et ils ont été mieux conservés dans les monuments historiques que ceux des autres couleurs.

Il y a grande apparence que la découverte s’en fit à Tyr, et qu’elle contribua beaucoup à l’opulence de cette ville célèbre.

Le suc dont on se servait pour teindre en pourpre était tiré de deux principales espèces de coquillages; la plus grande portait le nom da pourpre [murex hrcmdarU) , et l’autre était wwhuccin {purpura capillus).

Le suc colorant des pourpres est contenu dans un vaisseau qui se trouve dans leur gosier : on ne retirait de chaque coquillage qu’une goutte de cette liqueur ; on écrasait les buccins, qui contenaient aussi une très petite quantité d’une liqueur incolore, qui , exposée à la lumière diffuse, se teint d’abord en jaune, puis en citron, puis en vert, puis en rouge, puis, après vingt-quatre heures, en un très beau pourpre extrêmement solide. Les mollusques qui fournissaient le pourpre abondent dans la Méditerranée et même dans la Manche.

La très petite ([uantité de liqueur que l’on retirait de chaque coquillage et la longueur du procédé de teinture donnaient à la pourpre un si haut prix, que l’on ne pouvait avoir, du temps d’Auguste , pour mille deniers (environ 700 francs de notre monnaie), une livre de laine teinte en pourpre de Tyr.

La pourpre fut presque partout un attribut de la haute naissance et des dignités. Elle servait de décoration aux premières magistratures de Rome; mais le luxe , qui fut porté à l’excès dans cette capitale du monde , en rendit l’usage commun aux personnes opulentes, jusqu’à ce que

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les empereurs se réservassent le droit de la porter : bientôt clic devint le symbole de leur inauguration. Jls établirent des officiers chargés de surveiller cette teinture dans des ateliers où on la préparait pour eux seuls, principalement en Phénicie. Lapeine de mort fut décernée contre tous ceux qui auraient l’audace de porter la pourpre , même en la couvrant d’une autre teinture.

La punition décernée contre ce bizarre crime de lèzemajesté fut sans doute la cause qui fit disparaître l’art de teindre en pourpre, d’abord en Occident, et beaucoup plus tard dans l’Orient, où cet art était encore en vigueur dans le xr siècle.

L"on retirait du coccus , que nous connaissons sous le nom de kermès , une couleur qui n’était guère moins estimée que la pourpre , et cjne l’on alliait quelquefois avec celle-ci. Pline rapporte qu’elle était employée pour les vêtements des empereurs. On lui donnait ordinairement le nom d’écarlate , mais on la confondait quelquefois avec la pourpre.

il paraît que ce n’est que dans le siècle d’Alexandre et de ses successeurs que les Grecs cherchèrent à donner quelque perfection au noir, au bleu , au jaune , au vert.

Si nous négligeons de nous procurer la pourpre , si l’on n’a pas cherché à profiter des épreuves que quelques modernes ont faites sur cette couleur, c’est que nous avons acquis des couleurs plus belles et beaucoup moins chères.

Aous avons acquis du Nouveau-Monde plusieurs substances tinctoriales , la cochenille , le bois de Brésil , le campeche , le rocou. Nous devons surtout la supériorité de nos teintures à la préparation de l’alun (page 282) et à la dissolution d’étain (page 299), qui prête tant d’éclat à plusieurs substances colorantes. La soie , qui est devenue si commune chez nous , et qui prend des couleurs si vives et si brillantes ; le mouvement rapide du commerce , qui met à la portée du peuple même la jouissance des produc-

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lions de la Cliine et des Indes; rindnstrie active, éclairée, aiguisée par la concurrence des différents peuples de l’Europe, qui cherchent à contre-halancer leurs moyens de puissance ; toutes ces circonstances mettent un intervalle immense entre le luxe le plus familier parmi nous et celui de l’opulence de quelques particuliers chez les anciens. Mais avant d’acquérir cette supériorité , l’Europe a éprouvé toutes les dévastations de la barbarie.

Au y® siècle , tous les arts s’éteignirent dans l’Occident, lisse conservèrent mieux dansl’Orient, et l’on en tira jusqu’au xiff siècle les objets de luxe que quelques grands pouvaient se procurer.

L’on rapporte environ à l’an 1300 la découverte de l’orseille , que lit par hasard un négociant de Florence. Ayant remarqué que l’urine donnait une belle couleur à une espèce de mousse , il lit des tentatives , et apprit à préparer l’orseille. Il tint celte découverte secrète pendant longtemps. Ses descendants , dont il reste encore une branche, au rapport de Dominique Manni , en ont retenu le nom de Ruccelai , du mot espagnol oveiglia , que portait l’espèce de mousse.

Les arts continuèrent à être cultivés en Italie avec un succès qui s’accrut pendant long-temps. En 1/P29 , parut à Venise le premier recueil des procédés employés dans les teintures sous le nom de Mariegola del arte de i tentori ; il s’en fit en 1510 une seconde édition fort augmentée.

On ne mentionne pas dans cet ouvrage l’usage de l’indigo ; il est probable que les Indiens s’en servaient dans la teinture; il paraît meme que le premier qui ait été employé en Europe nous a été apporté des Indes orientales par les Hollandais. La culture s’en établit d’abord au Mexique , et de là dans d’autres parties de l’Amérique, où il a acquis des (pialités supérieures à celui qui nous vient encore des Indes.

Pendant long-temps l’Italie , et particulièrement Venise,

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possédèrent presque exclusivement l’art des teintures , qui contribuait à la prospérité de leurs manufactures et de leur commerce ; mais peu à peu cet art s’introduisit en France. Gilles Gobelin , qui avait eu communication du procédé de la véritable écarlate , fonda un établissement dans le lieu qui porte son nom. On regarda cette entreprise comme si téméraire , qu’on donna à l’établissement le nom de Folie Gobelin. Le succès étonna tellement nos crédules aïeux, qu’ils crurent que Gobelin avait fait un pacte avec le diable.

La découverte de la teinture en écarlate peut être regardée comme l’époque la plus signalée de l’art de la teinture. Les anciens avaient donné le nom d’écarlate à la couleur qu’ils obtenaient du kermès, et qui était fort éloignée de la beauté de celle que nous désignons par là.

Des Espagnols ayant observé que les habitants du Mexique se servaient de la cochenille pour colorer leurs maisons et teindre leur coton , ils informèrent le ministère de la beauté de cette couleur , et Cortès reçut , en 1523 , ordre de faire multiplier l’insecte précieux qui la produisait; cependant , la couleur que donne naturellement la cochenille est un cramoisi assez sombre.

Peu de temps après que la cochenille fut connue en Europe , un chimiste allemand , Kuster, trouva le procédé de notre écarlate par le moyen de la dissolution d’étain ; il porta son secret à Londres en 16/Ï3. Un peintre flamand , nommé Gluck , se procura ce secret et le communiqua à Gobelin; ce procédé se répandit ensuite dans toutel’Europe,

L’usage de l’indigo, qui a été encore une grande acquisition pour l’art de la teinture , eut plus de peine à s’établir que celui de la cochenille : il fut sévèrement interdit en Angleterre sous le règne d’Élisabeth, de même que le bois decampêche, qu’il était ordonné de brûler lorsqu’on le trouvait dans un atelier. Cette prohibition ne fut levée que sous Charles II.

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