CHAPITRE DEUXIÈME
Du livre de l'Ecclésiaste.
ARTICLE I
INTRODUCTION PARTICULIÈRE AU LIVRE DE l'eCCLÉSIASTE
I. Nom et nature de ce livre. — Le livre de VBcclésiasle a été ainsi nommé par les Grecs d'un mot de leur langue {h.y.Uaix^ioi), qui signifie haranguer dans une assemblée. VEcclésiaste, suivant la signification de ce terme, est donc un homme qui prend la parole devant un nombreux auditoire. C'est anssi la traduction du mot hébreu Qôhéleth, que l'auteur se donne lui-même (i, 1, 12 ; VII, 28), et par lequel les Juifs ont coutume de désigner ce livre.
IL Sujet. — Vanilas van'dalwn et omnia vanitas, [prœter amare Deum et illi soli servire. — Jnut., lib. I, c. I, n. 3). — L'auteur de X Imitation nous semble avoir
1 Èlud. lut., p. 315.
parfaitement résumé dans ces paroles le sujet et le but du livre. Telle est, en effet, la pensée générale qui ressort de l'ensemble et domine tout : en dehors de Dieu et de la religion, tout ici-bas n'est que vanité et affliction d'esprit. Ni les richesses ni la science ne peuvent procurer le bonheur. La sagesse elle-même ne préserve ni des misères de la vie ni de la mort ; et l'homme, envisagé à ce point de vue, ne diffère point des autres animaux. Manger et boire, c'est-à-dire user avec modération des biens que Dieu a créés, voilà la seule félicité que le monde peut offrir. Or, qu'est-ce que cela ? Vanité des vanités. Donc rien n'est grand, rien n'est vrai, rien n'est solide, si ce n'est craindre Dieu et observer ses commandements. C'est là tout l'homme (Eccies., XII, 13).
Pour bien comprendre cet ouvrage, il faut donc rapprocher les paroles qui le terminent de celles par lesquelles il commence, et ne les jamais perdre de vue. C'en est la clef. Autant l'Ecclésiaste est clair et plein de sagesse quand on se les rappelle, autant il est obscur et inexplicable quand on les oublie. Les critiques qui ont accusé l'auteur d'épicuréisme et de scepticisme ne s'en étaient pas souvenus.
D'après M. l'abbé Motais, ce livre est une thèse présentée sous la forme d'un discours. Au point de vue théorique, la thèse de l'Ecclésiaste n'est autre qu'une démonstration de la souveraineté absolue de Dieu sur la vie humaine, et, au point de vue pratique, de la nécessité de s'abandonner joyeusement à sa providentielle action, sans mjurmure ni révolte. L'étude du grand problème de la Providence fait ainsi le fond vraiment doctrinal de ce livre et l'auteur a pour but de prouver que les biens de ce monde n'ont, en dehors de l'action providentielle, aucune puissance pour la vraie félicité de l'homme ; autrement, que l'homme ne doit point les rechercher en ne comptant que sur lui-même et en dehors de Dieu ; il doit, au contraire, accepter sans murmure les vues de la Providence et
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se rendre, par la crainte respectueuse et la piété, propice en ce monde ce Dieu qui dirige et gouverne tout, et favorable en l'autre ce Dieu qui voit et jugera tout ».
III. Division. — Corneille Lapierre divise ce livre en deux parties distinctes : la première, qui comprend les six premiers chapitres, est le développement de la maxime : Vanitas vonitatum et omnia vanitas ; vanité de la science, vanité des plaisirs, vanité des honneurs, vanité des richesses et de l'opulence, La seconde partie, renfermant les six derniers chapitres, est consacrée à établir que la véritable félicité consiste dans la vertu, la crainte et le service de Dieu.
M. Motais - adopte la même division, mais en se plaçant, comme nous l'avons indiqué déjà, à un point de vue différent. La première partie, qui est théorique, démontre que l'homme n'est point le maître, l'artisan de son bonheur, et que tout lui vient de Dieu. La seconde, sous forme d'exhortation, tire les conclusions pratiques qui découlent de cette vérité, non pas en général, mais relativement à un objet précis et déterminé. Le but principal vers lequel tend l'auteur dans toute son exhortation et ses conseils est celui-ci : soumission franche et joyeuse aux vues de Dieu, et par cela même à l'autonté qui le représente.
IV. Auteur. — Salomon est l'auteur du livre de l'Ecclésiaste. Les Juifs et les chrétiens le lui ont toujours attribué ; et les caractères intrinsèques de l'ouvrage confirment ce témoignage (i, 1, IG ; xii, 9 ; vu, 27). Des critiques modernes [Brentarw, Jahn, Herbst) croient cependant que l'auteur est de beaucoup postérieur au siècle de Salomon. S'il a parlé au nom de ce prince, c'a été, disent-ils, pour donner plus d'autorité à sa parole. Leur opinion ne peut prévaloir sur un sentiment qui est celui de tous les Pères, qui est
1 Cfr Salomon et rEcelésiaste, t. I, p. 81, 82; 144-148.
2 Ibid., p. 90-93 ; 116.
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le plus commun, et qui s'appuie sur des raisons beaucoup plus graves. On insiste principalement sur le style et sur la forme littéraire de ce livre, très différent des autres écrits de Salomon. Nous ne nions pas cette différence; mais on l'exagère. Plusieurs raisons, d'ailleurs, ont pu la faire naître : l'objet n'est pas le même, le but est différent et l'ouvrage n'a probablement pas été composé dans le même temps K
On ignore, en effet, l'époque où il a été composé. Salomon l'a-t-il écrit avant ses désordres ou après ses scandales? Est-ce un cri du remords? Est-ce une inspiration de la vertu? La critique n'a pu le définir d'une manière certaine. Suivant une ancienne tradition juive, confirmée par l'autorité de saint Jérôme et de plusieurs graves commentateurs, Pinéda, Corneille Lapierre^ etc., ce livre serait l'œuvre de la pénitence de ce prince *. Tel est aussi le sentiment de M. l'abbé Motais, qui veut prouver, dans sa remarquable étude sur l'Ecclésiaste, que Salomon composa ce livre à la fin de sa carrière, quand diverses épreuves et en particulier la révolte de Jéroboam le firent rentrer en luimême (lll Reg., XI, 29). Revenu à Dieu, le prince voulut ranimer parmi son peuple la foi en la divine Providence, qui s'était singulièrement affaiblie par suite de ses désordres, et en même temps qu'il lui prêchait la soumission à Dieu, il le pressait de rester soumis à l'autorité royale (Eccles., viii, 1; x, 20) ^ Schultens interprète en faveur du même sentiment le mot Qôhéleth, qui, confronté, dit-il, avec l'arabe, signilie pénitence ; en sorte qu'il faudrait traduire le titre : Paroles de pénitence du fils de David, roi
1 Cfr Janssens, Herm. iacr., n" 29C; M. Glaire, Intr., t. V, p. 47; M. Lamy, Intr. spee., cap. xiv, n» 4, p. itë; M. Oilly, Préc. d'int., t. III, p. 83.
2 Voyez D. Calmet, la Bible de Vence, Corneille Lapierre, Pinéda, etc.
^ Voyez Salomon et l'Ecclésiaste, t. II, 1. m; VAge et l'auteur : surtout la Conclusion, p. 470-487.