‹ Cours élémentaire d'Écriture Sainte (volume 2)Chapitre 77 sur 132 · ÉTUDE SUR JÉRÉMIE · texte numérisé non relu

ÉTUDE SUR JÉRÉMIE

« dessus la terre, et cette année même tu mourras « parce que tu as parlé contre le Seigneur. » Et le prophète Hananias mourut dans l'an , au septième mois (^xxvui, 10-17). C'est ainsi que, lorsqu'il le fallait, Jérémie savait allier la force à la douceur.

4° Enfin par sa charité. Comme Jésus, qui, jusque sur le bois de son sacrifice, pria pour ses bourreaux, Jérémie, loin de s'irriter contre ses persécuteurs, s'humilie devant Dieu qui le frappe par leurs mains, et prie pour ses péchés et pour les leurs (xiv, 17-21), laissant, dit Bossuel*, au vrai sacrificateur selon l'ordre de Melchisédech la gloire de ne prier et de ne gémir que pour les autres. En vain Dieu, à plusieurs reprises , lui avait-il déclaré qu'il ne voulait plus l'écouter, que son peuple avait lassé sa patience, qu'il voulait le châtier, il ne laissait pas néanmoins de prier; et parce qu'il ne pouvait dissimuler la malice de ses concitoyens, il les excusait, du moins, et lorsque Dieu, lassé de leur rébellion, allait jusqu'à lui défendre de prier pour eux, « parce que, disait-il, je « les veux perdre, et je ne regarderai ni leurs jeûnes, « ni leurs prières, ni leurs holocaustes (xiv, 11, 12;, » il lui disait en tremblant et en bégayant, comme un homme qui n'osait parler : « yl, a, a, Seigneur Dieu, (( leurs prophètes les séduisent : Vous ne [veiniez, leur (( disent-ils, yii la peste, ni la famine ; mais vous jouirez « dune véritable paix {y \.2>) .)) C'est ainsi qu'il priait sans oser prier, et qu'il cherchait à excuser ces ingrats. N'est-ce pas ce qu'a fait Notre-Seigneur? « Pardon- <( nez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (Luc, xxiii, 34) ! n ^

V. Etude littéraire. — « Le style, c'est l'homme. » Ce mot de BufFon n'a peut-être jamais été plus vrai qu'appliqué à Jérémie. Le Prophète s'est peint dans son style. Sa poésie, douce, plaintive, mais véhémente par accès, est le reflet de son caractère.

' Loc. cit., cm' jour, p. 425.

1° Elle se distingue par cette douce et religieuse tristesse qui a fait dire à Grotius ' que de l'âme oppressée du Prophète s'échappaient des accents plus tristes que les larmes de Simonide, tristius lacrymis Simonideis. Qui ne connaît la douleur de Rachel pleurant ses enfants et ne voulant point de consolation parce qu'ils ne sont plus : « Vox in excelso audita « est lamentationis , luctûs et fletûs Rachel plorantis filios « suos, et nolentis coyisolari... quia non sunt (Jerem., « XXXI, 15) ? » La mère d'Astyanax et celle d'Euryale sont vaincues ; Homère et Virgile cèdent la palme à Jérémie. Il n'a pas la noblesse et la sublimité du fils d'Amos ; son style, que saint Jérôme - accuse de rusticité [rusticior), laisse î\ désirer en plusieurs endroits sous le rapport de la pureté ; mais il est partout éloquent, persuasif. « Son cœur est inépuisable de sen- « timents tendres (m, iv), de mouvements vifs et « pressants ; et ses yeux ont toujours d'abondantes « larmes pour pleurer les malheurs de sa patrie. Qu'il « est déchirant quand il promène son lecteur au « milieu des ruines de Jérusalem ! Que ses accents (( sont tristes et lugubres quand il crie que la mort « entre par les fenêtres et qu'elle pénètre dans les « palais ^ I » La tristesse de son âme se fait remarquer jusque dans les images qu'il paraît employer de préférence. Plus souvent que les autres, en effet, il les emprunte à la colombe, à la cigogne et à l'hirondelle, c'est-à-dire aux oiseaux qui sont le symbole de la douleur, des gémissements et des larmes.

2° De temps en temps cependant la douleur, un instant comprimée, s'échappe de son sein avec une force et une énergie dignes d'un meilleur succès. Témoin, entre mille autres, cet endroit où il est vraiment sublime d'indignation, quand, reprochant ses crimes ;\ l'infidèle Jérusalem, il flétrit ses hypocrites protesta-

' Il est cité par M. Glaire, t. IV, p. IGO.

2 Paulin,, Prœf. in Jerem.

a M. Glaire, liilrod., t. IV, p. IGO.

lions d'innocence : « Tes mains sont couvertes du sang " de tes innocentes victimes... Et tu oses bien dire : « Je suis sans péché ! Détournez de dessus moi votre u colère... Que tu es devenue méprisable, en repre- « nant tes premiers errements (ii, 34-36) ! »

Lisez encore les foudroyantes paroles adressées à Joakim (xxii, 18).

Les six derniers chapitres (xlyi-li) , relatifs aux nations étrangères, sont la partie la plus parfaite du livre sous le rapport de la diction. Le style s'élève ; les images grandissent ; il y a plus de vie, plus de chaleur, plus d'entraînement. On retrouve la manière et presque le ton d'Isaïe.

ARTICLE II

§1" Introduction particulière

I. Sujet. — « Après que le peuple d'Israël eut été « emmené captif, quand Jérusalem n'était plus qu'un « désert, le prophète Jérémie, fondant en larmes, « s'assit et fit entendre ces lamentations. Le cœur « rempli d'amertume, il poussa un profond soupir, « puis il s'écria (Prolog.). » Ce livre est donc un chant ou plutôt un recueil de chants élégiaques sur Jérusalem tombée au pouvoir de ses ennemis. « Ce n'est " point un concert qui se compose de motifs enchaî- « nés, dit Mgr Plantier ' ; ce sont des variations sur « un thème analogue ; et de là vient qu'elles se res- « semblent par une foule de traits identiques comme « pensées, quoique nuancés comme coloris. » Cela rend l'analyse très difficile.

11 ne faut pas confondre ces lamentations avec celles du môme auteur sur la mort de Josias (II Parai. ,

' Élude sur les poct. bibl., t. II, p. 30.

XXXV, 25) et que nous n'avons plus. Plusieurs autres écrits de Jérémie, mentionnés dans le second livre des Machabées (ii, 2) sont aussi perdus.

IL Division et analyse. — Les Lamentations de Jérémie se composent de cinq chapitres, ou de cinq élégies.

La première (i) est une peinture à peu près exclusive de la ruine et des malheurs de Jérusalem. Jérémie touche seulement en passant (y 14, 18) la cause de ces malheurs.

La deuxième (ii) présente l'humiliation de Jérusalem comme un effet de la colère de Dieu. C'est la vengeance divine en action ; Dieu lui-même tient le fouet et le glaive.

La troisième (m) paraît consacrée non à pleurer Jérusalem, mais à rappeler les persécutions qu'elle fit subir aux Prophètes et qui ont provoqué la colère du Seigneur. C'est en petit l'histoire de Jérémie ; et c'est en figure l'histoire de Jésus-Christ et de tous les martyrs.

Enfin dans la quatrième (iv) le poète peint de nouveau et sous des couleurs encore plus sombres les malheurs de sa patrie. Il termine par une pensée consolante, l'espoir du retour.

Le cinquième chapitre (v) est une ardente prière de Jérémie.

m. Texte original. — Les Lamentations ont été écrites en hébreu et en vers. Chaque chapitre, à l'exception du dernier, est divisé en vingt-deux strophes alphabétiques commençant par une des vingtdeux lettres de l'alphabet. Dans le troisième chapitre, chacune des strophes est composée de trois membres ou versets. Ce qui porte le nombre des versets à soixante-six.

IV. Authenticité.— Le prologue ne figure point dans l'hébreu. Il est seulement dans la Vulgate et dans les Septante. Il est cependant très ancien; le savant évêque d'Avranches, Huet, l'attribue à Esdras. Cette

courte préface suffirait seule pour démontrer l'authenticité du livre, si elle était contestée. Mais elle ne lest pas '.

Explication des Lamentations de Jérétnie.

I. Etude prophétique. — Elles renferment au moins trois prophéties. — La première est relative au retour de la captivité : « Vous avez pourtant fixé un jour où (( vous me consolerez et où mes ennemis subiront à « leur tour le sort que je subis (i, 21). » Voyez encore IV, 22. — La seconde regarde le Messie (m, 27-30 ; iv, 20). C'est la prédiction et comme l'histoire anticipée de sa passion. — La troisième a pour objet la destruction de ridumée (iv, 21, 22).

n. Étude doctrinale. — Sous le rapport doctrinal, on remarquera çà et là des pensées profondes, des sentiments généreux et une peinture vive des ravages que le péché exerce dans l'âme qui le commet. Jérusalem, li\Tée entre les mains de ses ennemis à cause de ses infidélités, est une image frappante de l'âme pécheresse dépouillée de sa beauté et tombée au pouvoir de Satan (i, 7-18; ii, 1-7 ; iv, 1-8). — Ces douces et lugubres lamentations « peignent aussi d'une manière (! sensible les maux de l'Église, de cette mère éplorée

qui demande en vain à ses enfants un bonheur « qu'elle ne saurait obtenir que d'eux, et qui se " retourne ensuite vers son céleste Époux, toujours

assurée de voir agréer ses gémissements, son deuil 'i et ses larmes ". »

IIL Étude littéraire. — On connaît le mérite liltétéraire de ces chants. C'est là surtout que Jérémie « a (i su, comme dit Bossuet, égaler les lamentations aux « douleurs.» Telle est l'amertume des soupirs exhalés

* Cfr M. Glaire, Rosenmùller, D. Ceillier, etc.

* Madame Swelchine, Médit, et Prières, p. 264.

dans ces pages, qu'on ne peut, même aujourd'hui, refuser des larmes à des plaintes si déchirantes.

IV. Etude liturgique. — Tout le monde sait la place considérable que les Lamentations occupent dans les offices de la Semaine sainte. Jérémie se réveille pour pleurer le Fils de l'homme, ou plutôt c'est le Fils de l'homme lui-même qui raconte au ciel et à la terre, par la bouche du Prophète, les complots de ses ennemis, l'iniquité de ses juges, la cruauté de ses bourreaux. Cette voix solitaire, qui chante des douleurs telles qu'il n'en fut jamais, est aussi celle de chaque fidèle. C'est devant le Dieu qui pardonne et qui console que nous exhalons nos gémissements sur nousmêmes et sur nos frères. Au point de vue liturgique, ces chants sacrés ont donc une importance particulière. « Si leur auteur les soupira seul sur les ruines « de la première Jérusalem , depuis dix-huit cents « ans d'innombrables générations les répètent sur les « ruines de la seconde. Chaque année... le catholi- « cisme les redit dans ses lugubres cérémonies ; et « non seulement il les chante loin de la cité sainte en « débris,... mais, au milieu de Solyme elle-même, « sur les restes de la fille de Juda, quelques religieux, « représentants de l'Église entière, déplorent encore, « avec les accents du fils d'Helcias, la solitude et le « veuvage de Sion, s'attristent comme lui de sa ser- « vitude, gémissent du déicide dont le crime a fait (( tomber sur elle la honte qui l'accable, invoquent « enfin les cieux pour elle et couronnent les murmures « de la plainte par quelques élans d'espérance • ! » <f Je n'oublierai jamais, dit un auteur^, l'impression « profonde que produisaient en moi les Lamentations '( de Jérémie, chantées à Jérusalem, en face du divin « tombeau, par les religieux franciscains. Je n'étais « pas loin de la grotte de Jérémie, et la ville de Jé- « rusalem, au milieu de laquelle je me trouvais, était

' Mgr PlaïUier, Élude Ult., t. II, p. 58. 2 M. Poujoulat, Hist. deJerus., t. I, p. 287.

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