II
Rép. — Ces reproches ne sont point fondés, et il est facile de disculper Salomon.
1° On ne lui aurait pas adressé le premier, si l'on eût mieux compris le but de son livre. Que voulait-il prouver? Nous l'avons déjà dit: une seule chose. Il voulait rappeler aux hommes, naturellement portés à l'oublier, que, en dehors de la crainte de Dieu et de l'observation de ses commandements, tout est vanité sur la terre, les plaisirs, la science, les honneurs, les richesses, et que, par conséquent, ce que l'homme a de mieux à faire, c'est d'user avec modération de ses biens au lieu de se consumer à en acquérir de plus grands et à amasser une fortune périssable, réservée souvent à des enfants qui ne tarderont pas à la dissiper. Tandis qu'Épicure assigne à l'homme pour unique fin la volupté ou le plaisir des sens, Salomon, qui en a proclamé si éloquemment le néant (n, 10 ; vu, 27) et qui a fait connaître si clairement à l'homme la grandeur de sa destinée (xii, 13), se borne à lui proposer comme un adoucissement providentiel à ses maux la jouissance innocente et modérée des biens de ce monde. 11 n'y a donc pas le moindre rapport entre la doctrine de l'un et celle de l'autre.
2° L'auteur de VEcclésiaste n'a pas nié l'immortalité de l'âme, il ne l'a pas même présentée comme problématique. Non seulement il n'a pas nié une vérité si fondamentale, mais il est peu d'auteurs qui en aient parlé aussi souvent et d'une manière aussi précise. 11 dit en toutes lettres que l'esprit de l'homme, à la mort, retourne à Dieu qui l'a donné (xii, 7) ; qu'il se faut bien garder de nier la Providence (v, 5) ; que Dieu un jour jugera le juste et l'impie, et que toutes nos actions, les bonnes et les mauvaises, seront portées à son tribunal (m, 17 ; xi, 9 ; xii, 14). S'il paraît néanmoins assimiler l'homme à la brute, c'est parce qu'il ne l'envisage que sous le côté purement matériel. 11 parle du corps, et non de l'âme. Le verset 21 du chapitre m n'est pas plus concluant. Salomon, en
INTRODUCTION AU LIVRE DE l'eCCLÉSIASTE 21
effet, ne dit pas qu'il est impossible de connaître ce que devient l'esprit de l'homme après la mort, et il ne nie pas qu'il n'y ait quelques personnes à le savoir. Lui-même ne l'ignorait pas (xii, 7). Il insinue seulement que le nombre de ceux qui le savent est petit. Peut-être encore a-t-il voulu dire qu'il est impossible à l'homme de le savoir avec une certitude absolue sans le secours de la foi. C'est le sentiment de Voltaire \ qui, dans un moment d'équité et de bon sens a traduit ainsi ce passage :
Quel homme a jamais su par sa propre lumière Si, lorsque nous tombons dans l'éternelle nuit. Notre âme avec nos sens se dissout tout entière, Si nous vivons encore ou si tout est détruit?
Puis il ajoute en note : « C'est le sens de VEcclésiaste . « l'homme ne sait rien par lui-même ; il a besoin de « la foi. »
Le texte original fait disparaître entièrement la difficulté, et fournit même un témoignage delà croj-ance de l'auteur à l'immortalité de l'âme. On y lit : « Qui « connaît l'esprit des enfants des hommes, lequel « monte en haut, et le souffle de la bête qui va se « perdre dans la terre - ? »
3° Les contradictions ne sont qu'apparentes. Un exemple va nous en convaincre. Après avoir fait l'éloge de la sagesse (x, 12, 18), Salomon enseigne ailleurs qu'elle n'est que vanité, puisqu'elle n'empêche pas de mourir (ii, 14, 16). N'est-ce pas une contradiction? Non, parce que, dans le premier cas, Salomon parle de la vraie sagesse, qui consiste à craindre le Seigneur, et que, dans le second, il a en vue la fausse sagesse du monde, laquelle se borne à amasser des richesses et à se conduire avec habileté dans les affaires temporelles.
' Précis en vers de V EccU'sinsle, .
2 CfrM. Gilly, VEcclés. de Salomun, p. 48.
4," Le reproche de scepticisme adressé à l'Ecclésiaste n'est pas plus fondé que les autres. Les deux passages sur lesquels on s'appuie pour le justifier ont un sens tout différent de celui qu'on leur prête. Le premier (i, 2) signifie seulement que, en dehors de Dieu, tout est vanité, mensonge, et ne peut procurer le bonheur. Le second (m, 11) n'est pas moins clair. Il signifie que l'intelligence de l'homme est trop bornée pour embrasser et pour comprendre les œuvres de Dieu. Il n'y a donc pas trace de scepticisme dans ces deux versets.
ARTICLE II
INSTRUCTIONS ET MÉRITE LITTÉRAIRE DU LIVRE DE l'eCCLÉSIASTE
I. Utilité de ce litre. — 1° Le livre de l'Ecclésiaste est moins remarquable que les Proverbes. Il est cependant fort utile. C'est le premier livre de la Bible que saint Jérôme mit entre les mains de Blésilla, la fille de sainte Paule, après sa conversion ; et c'est à la prière de cette jeune femme qu'il entreprit de le commenter K La lecture en est très propre à détacher nos pensées et nos afîeclions des choses d'ici-bas, puisqu'il est l'œuvre d'un de ces heureux du monde qui, ayant été mis en possession de tous les biens, n'a pu surprendre en eux aucun germe de ielicité, et en a proclamé si haut l'insuflisancc et le néant, u L'Ecclé- « siaste, dit iM. Darras -, est la parole refroidie d'un a vieillard qui s'adresse à une asseuiblée d'hommes « faits. La vallée de la vie n'apparaît plus illuminée « par les feux de l'aurore ; le voyageur qui l'a traver- « sée la considère aux derniers rayons du soleil prêt « à disparaître dans la brume du soir, et ses yeux sont « voilés de larmes. »
i Prxfat. in Eccles.
2 llist. de l'Eut., t. II, p. 125.
EXCELLENCE DU LIVRE DE l'eCCLÉSIASTE 29
On n'a qu'à lire attentivement le premier chapitre, qui résume en quelque sorte tout le livre. Dans un langage qui ne manque pas de grandeur, Salomon, dégoûté de toutes les choses terrestres et des richesses qui n'ont pu remplir la vaste capacité de son cœur ; et des plaisirs qui lui ont arraché ce reproche si amer : « J'ai réputé le rire un mensonge et j'ai dit à la joie : « Pourquoi m'as-tu trompé (ii, 2) ? » et de la science qui n'est qu'un surcroît de douleur ; et de la sagesse elle-même, qui n'empêche pas de mourir, en fait connaître à tous ses sujets et, par eux, à tous les hommes le néant et le vide. La vanité du monde et de toutes les choses du monde, telle est la grande et, pour ainsi dire, unique leçon renfermée dans ce livre.
2" On y trouve, comme dans les Proverbes, plusieurs maximes d'une haute sagesse présentées sous une forme piquante ou gracieuse. Qu'on lise, pour exemple, les chap. v, 1 ; vu, 7 ; ix, 14-18 ; x, 1, 20 ; xi, 1 ; xii.
3" Saint Augustin et saint Jérôme ont reconnu dans ce livre des sens spirituels et mystérieux, cachés sous la lettre. Saint Augustin les a exposés dans la Cité de Dieu (1. XVII, ch. XX ; cfr 1. XX ch. m). L'autorité de saint Jérôme donne une grande valeur à cette interprétation. Comme exemples on peut citer les textes assez nombreux où l'Ecclésiaste célèbre le plaisir de la table et dit ne pas connaître de meilleur usage de la vie que celui-là ; assertion qui revient après les considérations faites sur les diverses occupations de l'homme, et sert comme de conclusion pratique. Saint Jérôme affirme que sous celle image de la bonne chère, l'écrivain avait en vue les joies spirituelles que donnent la grâce, l'amitié de Dieu, la lecture des Livres saints, et surtout la participation à la divine Eucharistie ; et il ajoute que cette interprétation est commandée par l'Evangile, où sont déclarés bienheureux ceux qui ont faim et soif et sont dans la tristesse. Les Pères ont encore observé que l'Ecclésiaste s'élève principalement
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contre les vices auxquels furent enclins les Juifs contemporains de Jésus-Christ tels que l'avarice et l'hypocrisie : mais ces interprétations appartiennent au sens moral plutôt qu'à la prophétie.
II. Mérite littéraire. — Les critiques ont, en général, porté un jugement peu favorable sur le mérite littéraire de l'Ecclésiaste. « Le style de ce livre, ditLowth', a est extrêmement singulier; presque partout il est « trivial, sans noblesse et surtout fort obscur. Souvent (( lâche et diffus, il se rapproche du discours ordinaire. « Le tour et la disposition des phrases n'offrent que « de faibles traces du caractère poétique ; ce qu'il faut <( attribuer, en partie, à la nature du sujet. » Ce jugement n'est-il pas trop sévère - ? Le premier chapitre contient une description dont le tour est varié, dramatique ; la lecture de quelques autres montrera que, sous le rapport purement littéraire, l'Ecclésiaste n'est point sans mérite. Ces plaintes où le dédain le dispute à la tristesse du cœur et qui, de temps en temps, s'élèvent à une sublime éloquence, ont je ne sais quoi de pénétrant et de pathétique qui remplit l'âme d'une sainte mélancolie. Le dernier chapitre, malgré quel- (jues obscurités qui en diminuent la beauté, est très lemarquable ; le ton est persuasif et plein d'onction, el il pouri'ait soutenir avec avantage la comparaison qu'on serait tenté d'en faire avec les plus beaux endroits des saintes Ecritures. Voyez encore les chapitres IV ; IX, 7-9 ; xi, etc..
* Poéi. sacr., leç. xxiv, t. II, p. 60.
2 Cfr l'abbé Molais, Sulomon el i'Ecc'esiasle, t. II, \>. 278 el suiv.