CHAPITRE TROISIÈME
Du Cantique des cantiques
I. Règles de prudence pour la lecture de ce livre. — 0 rigène ' a dit, parlant de ce livre : « Moneo et consilium do « omni qui nond'um carnis et sanguinis molestiis caret <( neque ab affectu naturss materialis abscedit, ut ab lec- « tione libelli hujus eorumque quce in eo dicuntur, penitv.s (( temperet. Aiunt enim observari apud Hebraeos quod « nisi quis ad (étaient perfectam înaturamqve pervenerit, « libellum hune ne quidem in manibus tenere permittatur.n L'Eglise n'a pas moins de prudence. Elle n'ose pas renaettre le chant des sainles amours aux âmes inexpérimentées et délicates ; elle tremble pour leur faiblesse. Alors elle conseille de ne pas l'ouvrir jusqu'à ce que l'heure bénie soit venue : Non potestis portare modo {Joan., xvi, 12). Le pieux chancelier de l'Université de Paris, Gerson, dit que, de son temps, les docteurs eux-mêmes ne le lisaient pas avant l'âge de trente ans. Nous ne perdrons rien à ne point nous écarter de ces règles que nos pères nous ont laissées. Nous ne lirons donc point ce livre sans avoir au moins préalablement obtenu l'agrément de notre directeur. De notre côté, nous nous bornerons à en donner succinctement les prolégomènes.
IL Nature et sujet de cet ouvi^age. — Le Cantique des cantiques, c'est-à-dire le plus beau, le plus parlait elle plus excellent des cantiques, est un épithalame ou chant d'amour, dans lequel Salomon célèbre l'amour de Dieu pour Israël et surtout l'amour réciproque, plus mystérieux encore et plus tendre, de Jésus-Christ et de l'Eglise. On croit qu'il le composa à l'occasion
' Prœfiit. in Cantic.
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de son mariage avec la fille de Pharaon, la plus chérie de ses épouses K
Mgr Gerbet en a parfaitement saisi le caractère lorsqu'il a dit * : « Autant l'Apocalypse, pleine de cette « grande figure de la justice chassant de siècle en siè- « cle les iniquités vers l'abîme, contraste parsesima- « ges terribles avec la sérénité de l'Évangile de grâce, « autant le chant de Salomon contraste avec l'austère « majesté de l'Ancien Testament. 11 prophétise un « mystère d'amour qui devait être dévoilé plus tard : « on pourrait l'appeler l'Apocalypse de la charité « future. Lorsque Jésus-Christ eut consommé ce « mystère (l'Eucharistie), les sceaux de ce livre furent « brisés, sa langue fut comprise, et ses figures les plus « passionnées vinrent d'elles-mêmes se placer sous la « plume des écrivains catholiques, toutes les fois qu'ils « essayèrent d'exprimer cet inexprimable hyménée « qui s'accomplit dans la communion. Aussi les au- « teurs protestants ne font comparativement que peu « d'usage de cet épithalame sacré, qui n'est pour eux « qu'un recueil d'hiéroglyphes dont ils ont perdu le « sens. »
III. Le plan ou roj'donnance. — Les deux époux, dont les entretiens composent tout le livre, sont représentés tantôt seuls et tantôt réunis, soupirant après la présence l'un de l'autre, ou se livrant, lorsqu'ils se retrouvent, aux transports de l'amour le plus vif. On voit de jeunes vierges qui accompagnent l'épouse. Elles ne quittent jamais la scène et remplissent un rôle dans le dialogue. Il y a aussi les amis de l'époux ; mais ceux-ci ne prennent jamais la parole : ce sont des personnages muets. Ces particularités sont empruntées aux usages des Hébreux, qui, dans leurs noces, avaient, comme ont encore aujourd'hui chez nous ceux qui se marient, un cortège de jeunes gens
' Gfr M. Lamy, Inlr. spec, III p., cap. xv, p. 121 ; M. GilJy, t. III, p. 75 et suiv, ^ Consi'irr . sur le dogme rpfjcnér.^ etc., cli. xiii, p. 222.
et de jeunes filles pour accompagner l'époux et l'cpousc.
On ne s'entend pas sur le plan et l'ordonnance de ce poème. Bossuet et D. Calmet distinguent sept parties, dont chacune correspond aux sept journées que les noces duraient chez les Juifs. Richard Simon, llerder, Jahn et plusieurs critiques modernes pensent, au contraire, que ce livre est composé de plusieurs petits poèmes, sans liaison entre eux, et d'autant plus difficiles à distinguer les uns des autres que les auteurs ne sont pas marqués. Ce sentiment est beaucoup moins admissible. Il est même certainement faux. Il répugne surtout, dit M. l'abbé Gilly \ à l'uniformité littéraire qu'on remarque dans ce poème, à l'identité des personnages qui y paraissent, et à la répétition, en beaucoup de chapitres, des mômes expressions et des mêmes descriptions. Plusieurs naturalistes modernes ont prétendu que c'est un drame, une pièce destinée h la représentation théâtrale, et ils se sont ingéniés à y découvrir la distribution des rôles, les mouvements de scène, les apartés, les évanouissements qui composent tout le bagage du théâtre; mais ils ont oublié qu'il n'y avait chez les Juifs ni théâtre public, ni théâtre domestique, pas môme à l'occasion des noces. Ce système, qui repose sur l'enlèvement imaginaire d'une jeune paysanne par les soldats de Salomon, ne se soutient que par des suppositions et des invraisemblances.
IV. Sa diuinitc. — La divinité du Cantique fies cantiques a rencontré plus d'uu contradicteur. Tiiéodorede Mopsuestc en a 'contesté raulurilé; les Anabaptistes l'ont rejeté comme un livre obscène ; Grotius et Voltaire ont prétendu y trouver les sens les plus révoltants.
/it'/j. — 1° Ce livre a été inséré de tout temps dans le Canon des Écritures; plusieurs Pères, Origènc,
' Loc. cil , ]). IH.
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saint Épiphane, saint Bernard, saint Grégoire de Nysse, saint Grégoire le Grand, l'ont commenté; l'Église en fait dans ses offices nn usage très fréquent. On ne peut donc en contester l'autorité.
2° 11 n'est pas obscène. La lecture peut en être dangereuse, et elle serait funisteà ceux qui voudraient porter un regard curieux et profane sur ce divin cantique. Mais quiconque le lira avec un esprit chaste et un cœur pur le lira sans danger, parce qu'il se rappellera : 1° que c'est le chant de deux époux qui, maîtres l'un de l'autre, peuvent porter, dans l'expression de leurs sentiments, une franchise et des hardiesses que ne pourraient se permettre deux cœurs avant l'hymen; 2° que c'est une allégorie ou un symbole, le symbole de l'union toute spirituelle de Jésus-Christ et de l'Église ; 3° enfin que c'est l'œuvre d'un peuple d'autant moins réservé dans son langage, qu'il est plus pur dans ses mœurs, Commeil estune délicatesse qui n'est pas de la pudeur, il est une simplicité de paroles qui n'est pas de la licence. Un peuple simple porte cette simplicité dans son langage; et cette simplicité dont notre délicatesse s'offense aujourd'hui ne scandalisait pas les anciens Hébreux : Omnia munda mundis. L'habitude où les hommes et les femmes sont, en Orient, de vivre séparés, fait aussi qu'ils s'expriment plus librement et ne connaissent point cette réserve commandée chez nous par le mélange des deux sexes. Dans ces pays, la plus grande liberté de paroles n'offense pas plus les oreilles que la nudité presque entière n'offense les regards.
Voltaire lui-même n'a-t-il pas dit quelque part : « 11 ne faut pas juger des mœurs des Orientaux par les « nôtres, ni de la simplicité des premiers siècles par « la corruption raffinée de nos temps modernes; nos « petites vanités, nos petites bienséances hypocrites « n'étaient pas connues à Jérusalem ; on pensait et « on s'exprimait autrement î\ Jérusalem que dans la- « rue Saint-André-des-ArIs. »
Suivant la judicieuse remurque de Fénelon ' : « La « même parole est un pain qui nourrit les uns et un « glaive qui perce les autres; elle est odeur de vie « pour ceux qui vivent de la foi et qui meurent siiicè- « rement à eux-mêmes ; elle est odeur de mort pour « ceux qui sont aliénés de la vie de Dieu et qui vivent « renfermés en eux-mêmes avec orgueil. Le meilleur (( aliment se tourne en poison dans les estomacs Corée rompus. ') Gela est littéralement vrai du poème de Salomon, Y cherche-t-on la mort, on la trouve. Mais entre-t-on par la piété dans les intentions de son auteur, lui demande-ton la vie : il la donne aux cœurs purs. Il en est du Cantique des cantiques comme du crucifix : « Tous les deux sont nus impunément, « parce qu'ils sont divins -. »
V. Appréciatioji générale de sa beauté. — Fidèles à la réserve que nous nous sommes imposée, nous n'expliquerons pointée livre. Nous reproduirons seulement le tableau enchanteur que Bossuet en a laissé : « Tout « ce cantique, dit-il 3, abonde en objets délicieux: ce « sont partout des fleurs, des fruits, les plantes les plus « belles, les plus variées; un printemps riant et fleuri, « des campagnes fertiles; de frais jardins; des eaux, « des puits, des fontaines. L'odorat est frappé des « plus douces odeurs, que l'art a préparées, ou qui « sont l'ouvrage de la nature ; on y voit des colombes, « de plaintives tourterelles, du miel, du lait, des flots « d'un vin exquis ; enftn dans les deux sexes nous « n'admirons que grâce, qu'éclat, que beauté, que <( chastes embrassements, qu'amours aussi doux que « pudiques. S'il s'y rencontre quelques objets ter- « ribles : des rochers, des montagnes sauvages, des re- « paires allVeux de lions, c'est pour accroître encore, « par le contraste de la variété, le charme du tableau « le plus gracieux. »
' Lellre iur la leet. df, fEcrit. sainte en Idii'jue onlj., 11. xi. ^ Lacordaire, Deuxième Ultre ù un jeune liniiuic, ji. o7. 3 Prœf. in Caut., § vi.
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