EXPLICATION DU LIVRE DE DANIEL
Dans nos explications nous suivrons l'ordre canonique des chapitres.
On peut y reconnaître trois parties : la première est historique; la deuxième contient les visions de Daniel ; la troisième est formée par deux épisodes.
• § I" Première partie (i-vi)
Cette partie contient les principaux actes de Daniel tandis qu'il était à la cour de Babylone et à celle de Darius. Les sujets dont elle se compose présentent peu de difficultés et une courte exposition suffira pour les expliquer; mais ils sont intéressants à raison des questions qui s'y rattachent.
Chap.i. — I. Ce chapitre raconte les commencements de Daniel et de ses trois compagnons à la cour de Ba-
J Sy.vo;, lentisque, n/i'jv., sci/i'icre, ~pivo;, yeuse ~ç,i'3ei serrare. Le jeu est dans la forme des mots, sans aucun rapport avec leur signification.
2 Cfr T.-J. Lamy, loc. cit., p. 174 ; M. Gilly, loc. cil,, p. 148 ; et surtout le P. Delattre, loc. cit., août 1878, p. 158, 159.
bylone. On y voit surtout la fidélité de ces héroïques jeunes gens à la loi divine, lorsqu'ils refusèrent de manger les mets servis sur la table du roi, mais dont plusieurs avaient été interdits par Moïse ; on voit aussi comment Dieu les récompensa en leur donnant grâce auprès de Nabuchodonosor qui ne put qu'admirer la sagesse dont ils étaient remplis.
II. — Plusieurs questions se présentent : 1" Questions de chronologie.
y 1. — Comment entendre la troisième année de Joakim, puisqu'en Jérémie (xxv) il est dit que Nabuchodonosor vint devant Jérusalem en la quatrième année de ce prince?
Rép. — L'expédition d'Egypte, au retour de laquelle Nabuchodonosor prit Jérusalem (Jerem., xlvi, 2), a pu commencer à la fin de la troisième année du règne de Joakim et finir au commencement de la quatrième. On peut donc la rapporter indifféremment à l'une ou à l'autre.
y 5. — D'après ce verset, rapproché du dix-huitième, Daniel fut trois ans à la cour avant d'être présenté au roi. Le chapitie suivant nous le montre au contraire, en rapport avec Nabuchodonosor dès la seconde année du règne de ce prince (ii, 1, 24, 25).
Rép. — La contradiction est seulement apparente. Elle vient sans doute de ce que l'on comptait les années du règne de Nabuchodonosor tantôt depuis son association à l'empire par Nabopolassar, son père, et tantôt depuis la mort de ce prince, deux ans plus lard. Daniel aura suivi la première manière de compter dans le chapitre premier et la seconde dans le deuxième. La seconde année de Nabuchodonosor était, dan> la réalité, la quatrième ou la cinquième depuis ([ue Nabopolassar lui avait confié, dit Bérose cité par Josèphe ', la direction d'une partie de ses armées,
' Anùq, Jad., lib. X, cap. xi, p. 3J'j, C.
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après la défection du satrape d'Egypte et de Phénicie, et l'avait chargé de la conduite de la guerre K
Y 21. Fuit Daniel usque ad annum primuin Cyri régis. — On lit ailleurs (x, 1) que, la troisième année du règne de Cyrus, Daniel eut de nouvelles visions.
Rép. — a) Le chap. i, 21, suivant lequel Daniel aurait vécu jusqu'à la première année de Cyrus, ne dit pas qu'il n'a pas vécu plus longtemps. — é)On peut distinguer, avec M. Quatremère de Quincy ^ , deux époques dans le règne de Cyrus à Babylone : l'une qui date de la prise de cette ville, et l'autre qui commence deux ans plus tard, à la mort de Darius le Mède, sous le nom duquel Cyrus ne cessa pas de gouverner. L'auteur a donc pu dire sans contradiction que Daniel vécut jusqu'à la première année du règne de Cyrus (i, 21). Car, dans le premier cas, il a compté les années du règne de ce prince depuis la mort de Darius, et, dans le second, depuis la prise de Babylone. Il n'est pas nécessaire de supposer, avec M. de Saulcy ^ une faute de copiste dans le chapitre i".
2° Une autre question intéressante concerne VEcole du palais où Daniel fut instruit dans la langue et la science des Chaldéens. Ces Chaldéens formaient en Babylonie la classe supérieure et dirigeante, à qui toute l'autorité civile et religieuse, toutes les charges étaient dévolues. Le reste de la population se composait d'éléments divers, venus là par immigration ou transportés après la conquête de leurs pays, et elle était divisée en plusieurs castes dont chacune avait ses occupations et son industrie spéciale. La science des Chaldéens avait pour objet principal l'astrologie et la divination; les arts étaient aussi cultivés, ainsi que le démontrent les embellissements créés par Nabucho-
1 Cfr M. de Saulcy, Ckron. bibl. dans les Annaleg de phil.^ 3e sér., t. IX, p. 1 ' et 254.
2 Mémoires sur Darius le Méde, etc., Ann. de pliil.,\l. X VI, p. 324 et suiv.
» Loc. cil,, p. c, note 1.
donosor et les débris des monuments. Quant à la langue, elle différait peu de l'ancien hébreu. Toutefois la lecture des inscriptions cunéiformes a conduit quelques orientalistes à conjecturer qu'outre la langue vulgaire il y en avait une autre plus savante, analogue à la langue hiéroglyphique des Egyptiens, et que connaissaient seuls les mages et les prêtres de Chaldée. Cette science était chez eux un héritage de famille ; elle traitait sans doute des traditions anciennes, des doctrines philosophiques sur l'origine et la nature des choses, sur les dieux, et des secrets de l'art magique. Daniel et ses compagnons eurent probablement à étudier une telle science; mais Dieu les éclaira d'une [lumière qui rendit inutiles les enseignements humains.
Chap. II. — I. Sujet. — Premier songe de Nabuchodonosor, statue aux quatre métaux. Cette statue, d'une grandeur colossale, avait la tôte d'or, la poitrine et les bras d'argent, le ventre elles cuisses d'airain, les jambes de /«?•; les pieds étaient partie de fer et partie d'argile. Une petite pierre, détachée d'elle-même de la montagne, vint toucher aux pieds le colosse, qui tomba et fut réduit en poudre, et la pierre grandit et devint semblable à une montagne. A son réveil, le roi ne put se souvenir de ce qu'il avait vu. En vain consulta-t-il ses astrologues, ceux-ci se déclarèrent impuissants à deviner le sujet du songe. Déjà Nabuchodonosor les envoyait au supplice, lorsque Daniel, averti, demanda un sursis et promit de révéler le songe et d'en donner l'explication. 11 le fit et apprit au roi que la tête d'or figurait son propre empire, et qu'après le royaume babylonien il en viendrait successivement trois autres ; mais que tous seraient ruinés pour faire place à une cinquième puissance dont le règne n'aurait pas de fin.
II. explications. — 1. y 5... « Domus vestrœ publicahuntur. » C'est-à-dire : «Et vos maisons seront ven- 'lues à l'encan. » Il y a dans le grec : « Elles seront
« détruites, » et dans le chaldéen, « changées en un tas « de boue; » expression dont la justesse est une preuve d'authenticité. La plupart des maisons de Babylone étaient construites en briques crues, desséchées au soleil. Une fois démolies et dissoutes par la pluie, elles ne formaient plus qu'un véritable tas de boue *.
2. Symbolisme. Nous trouverons plus loin une autre vision où, sous des emblèmes différents, les quatre ^mpires furent montrés à Daniel. Ces empires étaient ceux d'Assyrie, des Perses, des Grecs et de Rome. Nous n'exposerons pas les rapports de convenance qui pouvaient exister entre leurs caractères et les propriétés des métaux dont se composait la statue. Assurément ces rapports sont justes, puisque c'est Dieu qui a proposé les emblèmes. On ne saurait surtout les méconnaître pour le quatrième empire. Le joug que Rome imposa aux peuples conquis fut un joug de fer ; de même, la force et l'inflexibilité qui caractérisa le génie de ses citoyens fut exactement symbolisé par la rigidité de ce métal. Mais, d'autre part, les dissensions intestines agitèrent cette puissance; chaque siècle vit la lutte s'engager entre l'aristocratie romaine et la plèbe, et celle-ci obtenir toujours des avantages. Le partage des pouvoirs qui en résulta fut une cause d'affaiblissement et de ruine pour l'empire.
Quant à la petite pierre détachée de la montagne, elle symbolisait l'Église de Jésus-Christ qui, dépourvue de toute force humaine, mais par sa propre vertu, après d'humbles commencements, abattit la puissance temporelle de Rome et y substitua sa royauté spirituelle, dont l'extension est toujours allée en croissant à travers les âges et les espaces.
Chap. III. — L Sujet et division. — C'est l'histoire merveilleuse et, quoi que disent les rationalistes -,
1 Cfr Glaire, Inlroi., t. IV, p., 272. ' Voyez Caheu, koc toc.
très réelle et très véridique, des trois enfants dans la fournaise. Cette histoire a tout l'intérêt d'un drame, et elle en a presque la forme. Elle se divise en trois parties ou trois actes : le prologue, le corps môme du drame et l'épilogue.
Le prologue (1-1:2) fait connaître le temps, le lieu et les préliminaires de l'action.
Le second acte, ou le corps même du drame, est plus considérable (13-90). On y distingue comme quatre scènes : 1° le noble refus des amis de Daniel (13- 24) ; 2° la prière d'Azarias (25-50) ; 3" le cantique des trois enfants (51-90) ; 4° le dénouement (91-94).
L'épilogue ou la conclusion est renfermé dans les trois derniers versets (95-97).
IL Explications. — Ce chapitre est très facile à expliquer. Nous donnerons seulement quelques explications sur la nature, la matière et la forme de la statue que Nabuchodonosor fit élever dans la plaine de Dura
l^Bossuet', Rohrbacher* et un grand nombre d'auteurs pensent que cette statue était celle du roi de Babylone. Cela n'est pas certain ; et les nouveaux détails fournis sur Nabuchodonosor par l'inscription de Borsippa^ rendent plus probable le sentiment de ceux qui pensent que cette statue était l'image de quelque divinité de l'empire.
2" Quoique celte statue soit qualifiée de statue d'or [statuam auremn), elle n'était probablement pas d'or massif; et c'était sans doute simplement, comme l'autel d'or et l'autel de cuivre de rExode( xxxix, 37-39), une statue de bois on d'argile recouverte de lames d'or très minces. Le métal n'aura donc pas manqué pour la faire. On en eût même trouvé assez à Babylone pour la couler tout entière en or *. Les obélisques
I t'oUt. tirée de l'Ecrit .sainte, livr. X, art. vi. - Hiit. unio, de l'É'jlise, t. III, p. 12.
Anii.de phil., t. LUI, p. 35, et Darras, Hist.del'Egt., t. III. * Cfr le P. Delaltre, lue. cit., p. 437-4-iu.
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d'Egypte et le colosse de Rhodes prouvent, d'un autre côté, qu'on n'aurait pas manqué de machines pour élever cette statue, quand elle aurait été d'or massif.
3° On ignore quelle en était la forme. Nous savons seulement qu'elle avait soixante coudées de haut et six de large (m, 1). Peut être était-ce une colonne dans le genre des obélisques, ou un buste à figure humaine placé sur une colonne très élevée afin qu'il fût aperçu de la multitude. M. J. Oppert' croit avoir retrouvé l'emplacement et le piédestal de cette statue. Il est possible aussi que le statuaire ait sacrifié les règles de l'art au goût de ses compatriotes pour le grotesque, le colossal et l'irrégulier. Y a-t-il rien, en effet, de plus grotesque que les statues informes devant lesquelles les peuples de l'Orient se prosl.ernent encore aujourd'hui ? Y a-t-il rien de plus monstrueux que les affreuses idoles sorties des ruines de Ninive et de Babylone^?
4° Sous le rapport doctrinal, on peut voir dans Bossuet comment le faux honneur du monde est justement symbolisé par cette statue (l^"" sermon pour le jour des Rameaux).
Chap. IV. — I. Svjet. — Ce chapitre renferme une lettre de Nabuchodonosor à ses peuples. Lui-môme raconte, à la gloire de Dieu, ce qui lui est arrivé (m, 98-100), c'est-à-dire : — 1° le nouveau songe qu'il a eu (iv, l-lo) ; — 2° l'explication de Daniel (16-24); et — 3° comment cette explication s'est accomplie (25- 34). Le roi de Babylone fut réduit à la condition des bêtes, chassé hors de sa capitale, puis rétabli sur son trône d'une façon providentielle. Ce récit a d'autant plus d'autorité dans la bouche de Nabuchodonosor qu'il est accompagné de circonstances moins favorables pour sa personne. On en retrouve un souvenir altéré, mais reconnaissable, dans plusieurs historiens
' Expéd. scient, en Mésop., Paris, Imp. impôr. (1858-1862), t. I, p. 237-239. Il est cité par M. Darras, Hist. de l'EyL, t. III, p. 3"G. 2 Cf'r M. Glaire, Liv. saints veng., l. II, p. 182 et suiv.
profanes, en particulier dans Mégaslhènes, cité par Abydène', et dans Bérose, reproduit par Josèphe -.
H. Objection. — Voltaire^ a beaucoup ri « de Nabu- « chodonosor changé en bœuf et mangeant du foin « pendant sept ans; après quoi il redevient homme « et reprend sa couronne. C'est sur quoi, dit-il, nos « critiques s'égayent inconsidérément. »
Ilép. — Très inconsidérément; car il n'y a de plaisant que la manière ridicule dont le philosophe bel esprit raconte le fait. Tenons-nous-en aux paroles de l'écrivain sacré (iv, 22-30), et examinons quelle fut la nature et la durée de la maladie de Nabuchodonosor.
1» Quelques auteurs* ont cru à un véritable changement de Nabuchodonosor en bête. Ce n'est pas le •sentiment le plus commun, et rien dans le texte sacré n'oblige à admettre cette interprétation. Il dit seulement que les cheveux du roi s'allongèrent comme les plumes d'un aigle et que ses ongles poussèrent comme les griffes des oiseaux (V 30). On croit généralement que ce prince, en punition de son orgueil, étant tombé dans l'espèce de folie ou de manie connue sous le nom de lycanthrnpie s'imagina ôtre un bœuf et voulut, comme cet animal, marchera quatre pieds, brouter l'herbe et demeurer dans les champs. Il avait aussi des accès de fureur, puisqu'on était obligé de le lier avec des chaînes. Cette maladie n'est pas inconnue en médecine*.
2° Nabuchonodosor demeura en cet état sept temps {sepfem tempora, iv, 22). Mais que faut-il entendre par ces temps? Sont-ce des jours, des semaines, des mois
• Voyez Eusèbe, Prop.évany., lib. IX, cap. xli.
'■^ Antiq. Jud., lib. X, cap. xi, et Conlr. App., lib. I, n. 21. D'après M. Oppert, la folie de Nabuchodonosor donne même seule l'explication d'un fait constaté par le déchiffrement des inscriptions. Voyez Hevue cath. de Louvain, mai 1875, p. 413. Correspond., juillet 1871, p. S7.
3 Mél(tn;i., t. VIII, p. 431.
* Cfr (^ornel. à Lap., Iioe loe.
■• Cfr M. Laurens, More, di la Bible., p. 103.
ou des années ? On ne le dit pas ; et le vague de l'expression hébraïque, assez bien rendue par le mot latin tempora, adonné des partisans à chacune de ces interprétations. Le nombre sept, si souvent employé dans rÉcriture pour désigner un temps déterminé, pourrait aussi exprimer simplement l'idée de pluralité : sept serait pour plusieurs. Une chose est hors de doute : c'est que la maladie de ce prince a dû se prolonger assez pour permettre à ses cheveux et à ses ongles de croître d'une manière extraordinaire (iv, 30). M. de Saulcy^ n'y a pas songé lorsqu'il incline à penser que cet accès de fièvre chaude, comme il l'appelle, n'a probablement duré que sept jours. D'un autre côté, sept aimées n'étaient pas nécessaires ; sept mois eussent suffi. A la rigueur, et quoique le sens du mot hébreu d'oii naît la difficulté ait paru à plusieurs déterminé par un autre passage (vu, 25) où il est employé dans le sens d'année, on pourrait croire que cette maladie dura seulement quelques mois. Cette explication rendrait moins incroyable la conduite des Babyloniens à l'égard de Nabuchodonosor, et obvierait aux inconvénients d'une vacance de sept ans.
Chap. V. — I. — Ce chapitre, un des plus beaux et des plus instructifs du livre, raconte comment Babylone fut prise au milieu de l'orgie sacrilège à laquelle se livrait son roi Balthazar.
IL — Plusieurs questions se présentent.
1. Quel est ce Balthazar? Il est dit fils de Nabuchodonosor et successeur de son père sur le trône (18-22). Or, on sait par ailleurs que NabuchodoLOsor eut pour successeur son fils Evilmérodach.
Rép. — Les auteurs sont partagés sur cette question ^ Balthazar pouvait être petit-fils ou même arrière-petit-fîls de Nabuchonodosor et descendre de ce prince par le côté maternel. En hébreu, comme
1 Luc. cil., p. 2G1 el 2Q2.
^ Cfr Annal, de pliil. chrél., t. xvi, p. 317.
en beaucoup d'autres langues, les mots père et fds ont un sens large susceptible de ces différentes explications. Il résulte des inscriptions babyloniennes que son propre père était NaOonid, descendant de la famille royale et troisième successeur de Nabuchodonosor. Aussi Daniel ne dit-il pas qu'il ait succédé immédiatement à ce prince ; on peut penser qu'il régna d'abord conjointement avec son père, et qu'après la soumission de celui-ci à Cyrus, sous les murs de Borsippa, il continua la résistance à Babylone',