Troisième partie (xiu, xiv
Cette partie est formée de deux appendices historiques que saint Jérôme a trouvés dans la version grecque de Théodotion et insérés en son ouvrage.
I. Chap. XIII. Histoire de Suzanne. — L'événement appartient aux premiers temps de la captivité, alors que Daniel était encore très jeune. L'historien raconte comment la sagesse* du Prophète se manifesta et vengea l'innocence d'une juive calomniée par deux juges. Nous n'exposerons pas le récit, qui est connu et forme une des plus belles pages de la Bible, même au point de vue littéraire ; deux observations seulement seront faites pour expliquer cette histoire.
1. Nous voyons les Juifs jouir à Babylone d'une liberté qu'on ne s'attendrait pas à voir chez des captifs, en un tel temps et chez de tels peuples. Môme ils avaient des propriétés, une fortune, comme Joachim, le mari de Suzanne, une organisation et le mouvement de la vie sociale, des juges nommés par eux, et ils
suivaient les formes juridiques prescrites par Moïse. Ce fut devant rassemblée du peuple que les vieillards traduisirent leur victime et que Daniel à son tour les convainquit de calomnie ; ce fut aussi le peuple qui porta la sentence et l'exécuta sans délai, sans recourir non plus à la puissance babylonienne. Cette singularité s'explique par les idées politiques et les coutumes, d'ailleurs connues, des monarques ninivites et babyloniens. L'histoire de Tobie en présente un exemple. Pour en finir avec les pays qu'ils voulaient incorporer à leur empire, les Assyriens en déportaient chez eux les habitants : mais une fois la translation accomplie, ils laissaient volontiers à ces peuples leurs habitudes et la liberté de s'administrer eux-mêmes selon leurs législations particulières et leurs coutumes. Il paraît aussi probable qu'on leur assignait un quartier de la cité où ils s'établissaient à leur gré, ainsi qu'on le voit encore aujourd'hui en Orient, où chaque nation a le sien. C'était une sorte de colonisation qui avait pour but de fixer ces étrangers sur le sol nouveau, de leur faire une seconde patrie et de les assimiler à la nation conquérante par l'habitude de la vie '.
2. Une circonstance remarquable de l'épisode est la façon sommaire dont on procéda, soit contre Suzanne soit contre ses accusateurs, et l'effet que la seule parole de Daniel produisit sur l'assemblée populaire. A peine ce jeune homme se fut-il déclaré innocent de la mort de Suzanne que l'opinion changea subitement et l'on arrêta l'exécution pour courir à la réforme de toute l'affaire. Cela s'explique par les mœurs de ces tempsoù le peuple choisissait librement ses juges et prenait une part active au procès. Mais il y eut là une autre cause (jue l'historien révèle : Dieu, dit-il, inspira Daniel. On ne saurait donc nier une intervention surnaturelle, et l'on n'expliquera pas autrement qu'une assemblée nombreuse ait, d'une part, si promptcment déféré à
» Cfr Darras, l. c, p. 349.
l'avis d'un jeune inconnu qui n'avait aucun litre, et, d'autre part, traduit au jugement de ce même jeune homme deux vieillards qui étaient revêtus de l'autorité judiciaire.
Ces observations sullisent pour montrer la vraisemblance du récit et justifier son admission dans la Bible.
II. Chap. xiv. Histoire de Bel et du dragon. — 1. Trois chosent forment le fond de ce récit : a) comment Daniel découvrit la supercherie des prêtres de Bel, qui, par des entrées dérobées, soustrayaient les viandes placées devant l'idole et donnaient à croire que celle-ci les avait cossommées; — b) parquel procédé Daniel fît périr le dragon vivant dont le culte était uni à celui de Bel ; — c) par quel miracle Dieu le préserva des lions.
2. Bel^ appelé aussi Bel-Mérodach, était la divinité tutélaire de Babylone. Son culte se rattachait à l'origine même de la cité : toutefois on ignore si la divinité adorée sous la forme de cette idole était le soleil ou le fondateur du royaume, Nemrod. Quoi qu'il en soit, ce culte était populaire, et les Chaldéens, lorsqu'ils firent la conqucle du pays, l'avaient non seulement respecté, mais illustré par la restauration du temple consacrée Dieu. Le peuple était persuadé que Bel était vivant ; il lui attribuait le don de guérir lesmaladies et croyait qu'il mangeait comme une personne vivante. Cela explique l'effervescence causée par le supplice des prêtres et la destruction du temple.
3. Le culte du serpent vivant était uni à celui de Bel. On en faisait remonter l'origine à la légende qui représentait Bel vainqueur d'un dragon qui lui disputait l'empire. Ainsi conçoit-on la crainte que les Babyloniens éprouvaient après la destruction de Bel : ils redoutaient la colère du monstre que le dieu ne contiendrait plus. La mort même du serpent les effraya, parce qu'il y avait là pour eux le symbole du génie malfaisant qui pouvait venger la ruine de son auteL
Tout dans ce récit est donc conforme à ce que l'on sait d'ailleurs sur l'histoire de Babylone. Son caractère surnaturel n'est pas une raison pour le rejeter, car il n'y a rien qui ne soit digne de Dieu et de l'esprit que Daniel a manifesté en d'autres textes.
4. Reste la question de chronologie, sur laquelle les avis sont partagés. Communément cette histoire est rapportée au règne d'Evilmérodach, fils de Nabuchodonosor'. Pourtant quelques critiques modernes et les assyriologues pensent que ce roi fut Cyrus même, parce que, disent-ils , un prince chaîdéen n'aurait jamais permis la destruction d'un culte intimement rattaché à la religion de ses pères ; et Daniel, de son côté, qui avait refusé de toucher aux mets servis sur la table de Nabuchodonosor, n'aurait pas consenti à devenir le convive d'un roi de môme nation. Avec Cyrus, au contraire, les conditions étaient toutes différentes.
ARTICLE III