INSTRUCTIONS ET BKAUTÉS PRINCIPALES DU LIVRE DE DANIEL
Ce livre est un des plus instructifs de la Bible. On peut le considérer sous différents rapports.
I. Etude historique.— Il est très intéressant au point de vue de l'histoire des Juifs pendant la captivité (xiii), et de celle des Babyloniens. Il renferme sur Nabuchodonosor des détails précieux qu'on avait révoqués en doute et que la science a confirmés. On avait nié, par exemple, que ce prince eût reconstruit en entier Babylone (iv, 27), et, sur la foi d'Hérodote, on attribuait les gigantesques édifices de cette ville à Sémiramis. Or voil;\ que les inscriptions assyriennes sont venues donner gain de cause à Daniel, et forcer une fois de
> Cfr Rurhbacher, Darras, /. c, p. 101-107.
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plus la science historique à s'incliner devant l'autorité de la Bible*.
Mais laissons les détails. Une chose est beaucoup plus admirable : c'est que, aux yeux de Daniel, l'histoire de tous les peuples se rattache par un enchaînement mystérieux au règne du Messie. Dans le passé tout le prépare et lui fraye la route. Jésus-Christ a-t-il paru, l'humanité n'a plus rien à attendre, car le royaume qu'il établit remplit le mohde, et ce royaume est éternel (ii et vu). S'il était permis de parler humainement quand il s'agit de révélation, nous dirions que le livre de Daniel contient le plus ancien et le plus beau système de philosophie de l'histoire. Il a servi de thème à saint Augustin' etàBossuet* : ils n'y ont rien ajouté d'essentiel \
L'historien ne manquera pas non plus de remarquer, en lisant le chapitre vi, comment finissent les nations impies et corrompues. « Bossuet, peignant quelque « part la décadence de l'empire romain, dit ces mots : « Rome rit, et meurt. » » Certes, cela est grand et « digne de Bossuet ; pourtant, je ne sais s'il n'eût pas « mieux dit encore : Rome mange, et meurt. Car le « rire n'est que l'accident des choses humaines, et « n'exprime pas suffisamment peut-être le matéria- « lisme abject où se précipite rhomm.e séparé de Dieu. « Çomedit : c'est le mot par lequel l'Écriture achève « la première révolution morale de l'humanité (Gen., <i III, 6), mot fastique dans sa bassesse et qui se re- « trouve au fond de tout ce qui finit. Balthazar man- « geait quand tomba sous l'épée de Cyrus l'empire des « Chaldéeus, il tenait à la main la coupe ravie aux « sacrifices du vrai Dieu, coupe sacrilège renfermant « à la fois la négation et la volupté, lorsque le doigt « prophétique écrivit sur la muraille, en face de lui,
' Cfr M. Darras, ioc. cit., p. 386.
^Cilé de Dieu.
=' Disc, sur riiiit. univers.
* Cfr Mgr Plantier, Elu^. lill., t. II, p. 12M29.'
« l'heure et la cause de sa condamnation. Ainsi finit « Babylone dans un festin ; ainsi Rome passa dans un « autre festin. Ainsi meurent tous les empires, la « coupe à la main et le blasphème à la bouche '.
II. Elude doctrinale. — I. On peut rapporter à trois chefs les instructions dogmatiques : Dieu, les anges et les hommes.
1" Dieu apparaît avec tous ses attributs : sa grandeur (vu, 9, 10) et sa puissance (m, 100 ; v, 23; vi, 27); sa sagesse et sa science (ii, 20, 28, 47) ; sa miséricorde et sa justice (ix, 4, 7, 19i. Aucun Prophète ne l'a représenté environné d'une plus grande majesté. « Je « vis les trônes, dit Daniel, et l'Ancien des jours assis « pour juger. Son vêlement était blanc comme la « neige, et les cheveux de sa tète égalaient la b!an- « cheur de la plus pure toison. Son trône était comme « un tourbillon de flammes, et les roues de son char « comme une flamme brûlante. Un fleuve de feu sor- « tait de sa bouche et allait devant lui. Un million « d'anges le servaient, et mille millions se tenaient « auprès de lui. Il s'assit, et les livres furent ouverts « devant lui (vu, 9, 10). » Cette vision rappelle celle d'Isaïe.
2o Relativement aux anges, on remarquera leur nombre, il est presque infini (vu, 10) ; leurs fonctions : ce sont les interprètes de Dieu (vu, 16; viii, 16; x, 11) et les protecteurs non seulement des individus (m, 92 ; VI, 22), mais des peuples (x, 13, 20); l'ordre hiérarchique qui existe entre eux (x, 13; xii, 1) et les noms de quelques-uns (vni, 16; ix, 21 ; x, 13; xii, 1). Première mention de Gabriel, l'ange de la délivrance, et de sait Michel, l'ange gardien d'Israël et de l'Église.
3° 11 n'y a point de dogmes dont la connaissance importe plus à l'homme que ceux de la résurrection des corps et de l'éternité des peines et des récompenses. Or Daniel (xii, 2) enseigne clairement ces
' La -ordairc, G3* confér.; (JEuir., t. IV, p. 295.
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grandes vérités, conditions nécessaires de tout ordre et de toute morale. Il promet une gloire magnifique « à ceux qui en auront amené plusieurs à la justice : « ils brilleront comme les étoiles, pendant des éter- « nités sans fin (xii, 3). »
II. Les instructions morales sont plus nombreuses. Les principales résultent des exemples que ce livre renferme. Plusieurs sont très beaux.
1° Le premier est celui de Daniel et de ses trois jeunes amis. Leur fidélité à Dieu est admirable. La noblesse de leur naissance, leur jeunesse, leur beauté, la laveur du roi, les séductions de la cour, la jalousie haineuse des courtisans, tout conspire à leur perte. Mais rien ne peut les ébranler. Voyez-les dans le palais de Nabuchodonosor (i, 8-16; : plutôt que de souiller leur âme en mangeant des viandes défendues ou trop délicates et en buvant le vin du roi, ils ne mangent que des légumes et ne boivent que de l'eau. — Voyez. Sidrach, Misach, Abdénago dans la plaine de Dura, en face de la statue qu'on veut leur faire adorer, et devant laquelle, au premier signal d'un héraut, une immense multitude se prosterne honteusement. « i\ec « selate territi, dit saint Cyprien', nec captivitate fracti, (( Judœâ devictâ, et Hierosohjinis captis, in ipso regno suo (( regem fidei virtute vicerunt... Minis régis et flainmis « fortiores exstiterunt ! » — Voyez Daniel à la cour de Balthazar (v). Quelle dignité ! quelle tranquillité au milieu des terreurs du roi et des courtisans ! quel désintéressement ! Voyez-le à la cour de Darius (vi). Telle est sa fidélité au roi et la perfection avec laquelle il remplit les devoirs de sa charge, qu'il défie jusqu'à la calomnie. Ses ennemis voudraient pouvoir l'accuser, ils en cherchent l'occasion ; mais sa conduite ne fournit pas même la matière du plus léger soupçon : » Quœrebant occasionem... nullamque causam et suspi-
1 Episl. Lvi ai Tk-bjril. ; Oper., p. 89.
« cionem reperire potuerunt (vi, 4) '1 » Sa fidélité à Dieu n'est pas moins grande ; malgré la défense d'adresser à qui que ce soit, si ce n'est au roi, aucune prière pendant trente jours, sous peine d'être enfermé dans la fosse aux lions, il continue, selon sa coutume, de prier le Seigneur trois fois le jour, le visage tourné vers Jérusalem et ses fenêtres ouvertes (vi, 7-13).
2° Où trouver plus d'amour pour la vertu et un plus bel exemple de fidélité conjugale que dans Suzanne, la chaste épouse de Joachim (xiii) ? La pureté lui est plus chère que la vie ; et la crainte de Dieu triomphe dans son cœur des sollicitations et des menaces de deux infâmes vieillards. Elle ne se fait point illusion sur le sort qui l'attend : elle sera traduite devant le peuple, elle sera jugée, condamnée, lapidée. N'importe 1 « Mieux vaut cent fois, s'ecrie-t-elle, tomber «( entre vos mains, innocente et pure, que de com- « mettre le mal en présence du Seigneur (xiii, 23). » Et quand, suivant ses prévisions, les indigues vieillards l'ont citée à leur tribunal, comme elle est calme ! On l'accuse et elle se tait, levant au ciel ses yeux baignés de larmes : « Quae flens suspexit ad cœlum, erat enim cor « ejus ficluciam liabens in Domino (t 33). » Est-elle condamnée, elle en appelle simplement à Dieu de son innocence : « Exclamavit voce magnâ... (42, 43). » C'était le cri de la vertu ; Dieu l'entendit, et Suzanne, deux fois victorieuse, dit saint Cyprien -, échappa au déshonneur et à la mort : « Bu victrix hbidinem evasit « et mortem. » On a souvent comparé Lucrèce à Suzanne. Mais quelle distance de l'une à l'autre ! Elle est indiquée dans ce distique latin :
Casta Susanna |)lacet; Lucretia, cède Susannae : Tu post, illa mori maluil ante scelus.
3° A côté de ces exemples qui font aimer la vertu,
• s, Cypr., loe. cit. '
^ De bono pudicitiœ . Oper., p. 23G.
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d'autres, non moins instructifs, inspirent l'horreur du vice.
Telle est l'histoire des vieillards qui avaient attenté à la vertu de Suzanne.
Telle est l'histoire de Nabuchodonosor tombé de si haut par un secret conseil de Dieu, qui se plaît à confondre les esprits superbes et à les humilier. Dieu, qui l'avait revêtu de sa puissance et rendu invincible pour qu'il punît tous les ennemis de son peuple et son peuple lui-même, lui ôte l'esprit et le fait descendre au rang des bêtes.
Nabuchodonosor mit, du reste, à profit son humiliation : revenu à lui-même, il leva les yeux au ciel, bénit le Seigneur et publia sa puissance (iv, 31-34!. Des auteurs ' pensent qu'il persévéra dans ces sentinients jusqu'à la fin de sa vie. Déjà antérieurement il avait défendu le blasphème sous peine de mort. « A « tne ergô posilum est hoc decretum ut omnis populus, « tribus et (ingua, quœcumque locuia fuerit blasphemiam « cmitrà Deum... dispereatet domus ejus i'astetur[ui, 96).»)
Avec l'orgueil et l'impureté, la jalousie est une des passions les plus fenestes. On la voit à l'œuvre dans la conduite des courtisans de Darius (vi), et elle se montre telle qu'elle est partout, injuste, vile, cruelle. Elle Cbt injuste : de l'aveu même de ces courtisans, la conduite de Daniel est irréprochable et défie jusqu'au soupçon. Elle est vile : pour mieux perdre'un rival, ils se font les adorateurs d'un homme 1 Elle est cruelle : que l'innocence périsse, s'il le faut ; mais que leur passion soit satisfaite ! La faiblesse du roi fait songer à celle de Pilate, qui cinq siècles plus tard devait envoyerà lamort le Justepar excellence. Elle estmême peut-être plus grande et inspire plus de pitié, parce que ce prince aimait Daniel. Voilà bien l'amitié des mondains !