QUATRIEME BÉATITUDE
Beati qui esuriimt et sitiunt justitiam, quoniam ipsi saturabuntur.
I. La justice. — 1. Communément les Pères ont entendu cette justice au même sens que l'Écriture, qui appelle juste le fidèle observateur qui n'a rien à se reprocher devant Dieu et devant.les hommes. C'est l'idée que l'on voit exposée dans l'Épître aux Romains. Bossuet l'adopte en ses Méditations K — 2. Les modernes ont restreint leur interprétation à l'idée de la vertu cardinale appelée justice, opposée à l'avarice et qui consiste dans le respect des droits et du bien d'autrui. 3. Si nous rapprochons de ce terme les témoignages prophétiques que nous citerons plus loin et certains reproches que Jésus-Christ adressait aux pharisiens (Matth. xxiii, 23; Luc, xi, 42 ; m, 8-14), nous dirons que le sens le plus complet paraît être l'accomplissement intégral des devoirs d'état, soit en public, soit en particulier. C'est le fondement nécessaire à toute justice.
La justice ainsi entendue a servi de sujet à plusieurs paraboles, comme, celles des talents, des mines, de l'intendant fidèle et infidèle.
II. La faim et la soif. — Nous retrouvons les mêmes différences d'interprétation. — 1. Selon les Pères, ce n'est qu'un désir ardent de la vertu parfaite, comparable à la faim et à la soif. Leur sentiment est appuyé sur une parole du prophète Amos : « Ecce dies veniunt, « et mittam famem in terram, non partis etaquœ, sedau- « dicndiVerbum Dei'^. » Ils en ontrapproché toutes les sentences oii Jésus-Christ a promis le rassasiement spirituel ^. — 2. Les modernes ont pris les termes au sens littéral propre, se fondant sur le texte parallèle
1 Sermon sur la montagne, cinquième jour.
2 Amos, vui, 11.
3 Gfr Joan., iv, 13, 14, 34; vu, 37, 38. — Isa., lv, 1 ; Eccli., XXIV, 29. —
EXPLICATION DOCTRINALE DE l'ÉVANGILE 195
de saint Luc qui ne parle que de la faim et de la soif naturelles et profère une malédiction contre le rassasiement*. Ils expliquent la sentence comme s'il y avait eswnunt p7'opter justitiam, e\. V entendent soit de ceux qui souffrent injustice en leurs biens par la rapine, soit de ceux à qui justice n'est point rendue, tels que les veuves et les orphelins, mais qui supportent ces maux par un motif surnaturel.
3. Conformément au sens que nous avons attribué au terme justice , nous voyons dans cette faim et celte soif l'amour du devoir et de la rectitude porté jusqu'à souffrir toutes les privations plutôt que de le violer. Notons que les verbes esurire, sitire, en latin comme en grec, sont des verbes intransitifs qui n'ont de régime direct, comme ici, qu'au sens métaphorique.
III. La récompense. — 1. Ce sera la plénitude des mérites devant Dieu et devant les hommes, en ce monde et en l'autre, le progrès incessant dans la vertu, conformément à la parole du psaume : « Ibunt de vir- « tute invirtutem^ ; » l'assurance de la couronne éternelle que saint Paul avait dans le cœur^.
2. Jésus-Christ annonce que son règne sera la restauration de la justice et le rétablissement de l'homme dans son état surnaturel par le baptême, et toutes choses y seront réglées par la justice, non par l'intrigue ni par la faveur.
IV. Rapports avec V Ancien Testament. — 1. Nous avons peu de témoignagnes expressifs quant aux termes ; mais nous pouvons trouver le sens de cette béatitude dans toutes les promesses d'abondance et de rassasiement faites au temps du Messie. Voyez Prov., IX, 1-6; et le psaume lxxi, qui montre les pauvres assis à la table de leur Libérateur, — 2. Outre les citations déjà proposées, nous mentionnons les nombreux oracles où le Messie est présenté comme le restaura-
> Luc, VI, 21.
2 Psalm., Lxxxni, 8.
3Timoth., IV, 8.
196 COURS d'écriture sainte
leur de la vraie justice, comme le juge intègre des orphelins, le défenseur des opprimés : Ps., lxxi ; Isa., xi; Liv, 14, 17; LVi, 1, 2, 4-7; Daniel, jx, 24.