CHAPITRE PREMIER
Épitres de saint l^aul -
I. Histoire abrégée de saint Paul. — Saint Paul, longtemps appelé Saul '\ nous apprend lui-même qu'il était Juif, de la tribu de Benjamin, né dans la ville
1 J. de MaisU'e, Soirées de Saint-Pétersbuurg, entret. ix, t. II,
p. Idl.
2 Auteurs principaux à consulter : S. Jean Chrysostome, Homil. in Paulum ; S. Thomas, Comm. in Epist. S. Pauli; Estius; Corneille Lapierre; le P. Piccjuiguy; M. l'abbé Drach, la Sainte Bible comm. et expliquée, etc.
3 Saul. C était le nom qu'il portait avant sa conversion. 11 le changea pour celui de Paul, comme il avait changé de sentiments et de pensées, soit pour se rendre plus agréable aux Gentils en prenant un nom romain, soit plutôt en mémoire de la conversion de Sergius Paulus, qui fut comme les prémices de son apostolat (Act., xiii, 9). « Ut enim Scipio, dit saint Jérôme, sub- « jeclâ Afric'', Africani sibi nomen asuimptiit... il'i et Paulus ad
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grecque de Tarse et citoyen romain (Act., xxi, 39; XXII, 3, 25-29; xxiii, 6; Rom., xi, 1; Philipp., m, 5). Il étudia d'abord à Tarse, et c'est là sans doute qu'il apprit tous les secrets de l'art de bien dire, pour lesquels il ne devait professer plus tard qu'un sublime dédain. Il vint ensuite à Jérusalem et fut initié par Gamaliel à toutes les subtilités de la loi et aux plus hautes spéculations de la théologie judaïque. Sous un maître si célèbre, Paul devint en peu de temps très habile dans la science et dans la méthode des docteurs de la Synagogue. Il s'attacha à la secte des pharisiens, vers laquelle son caractère ardent et passionné semblait le porter de préférence. C'était un homme frêle et chétif : Prœsentia corporis infwma (II Cor., x, 10) *. C'était aussi un homme de petite condition, exerçant un métier et gagnant son pain à la sueur de son front. Comme le divin Maître, il passa son obscure jeunesse dans un rude travail. Saint Luc l'appelle ary.rivonoLoç^ c'est-à-dire fabricant de tentes ^
« prœdicationem Gentium missus, à primo Ecclesiœ sjmlio proconsule « Sergio Paulo victoriœ suœ trophœa relulit erexitque vexillum ut « Pauius dicerelur à Saulo (Comm. in Epist. ad Phil.). »
1 Voici le portrait que Dankô a fait de saint Paul, d'après le témoignage des anciens et les peintures des catacombes : « Stalurd « fuisse dicitur mediocri, compacta corpore et robuslo, firmis cruri- « 6ms surisque, capite calvo, aquilino iiaso, — quod quidem, si Pla- « tonem audimus, regiœ dignitalis erat et prœstaniiœ, — contractis «. junctisque superciliis {Historia Revel. div. Nov. Test.). » La plus ancienne image que l'on connaisse est probablement celle qui se voit sur une médaille de bronze conservée à la Bibliothèque Vaticane, et reproduite dans la Rome souterraine, planche X, n. l. Elle est fort belle.
2 Fabricant de tentes. C'était un genre d'industrie dans lequel excellaient les Ciliciens, ses compatriotes. Ils ont même donné leur nom à ces grossières étoffes de poil, appelées cilices, dont on faisait les tentes pour le campement des armées ou des voyageurs. Michaélis a proposé une autre explication de ce mot de saint Luc. Il le regarde comme synonyme de celui de ^iriya.w- Tzoïôi faiseur de machines, d'instruments mécaniques. Il s'appuie sur uu passage de Julius Pollux (Mich., t. IV, c. xxiii, p. 131- 136).
Élevé dans tous les préjugés de sa secte contre Jésus-Christ, saint Paul commença par se montrer l'ennemi acharné du nom chrétien. Nous le voyons paraître pour la première fois dans le livre des Actes au martyre de saint Etienne, qu'il lapida, dit un Père *, « par les mains de tous, » assistant à son supplice et gardant les vêtements de ceux qui le lapidaient. Il pouvait avoir de 35 à 36 ans ^
La persécution qui suivit la mort de saint Etienne et dispersa les chrétiens dans les villes voisines fournit à la cruauté de Saul une nouvelle pâture; mais elle ne l'assouvit point. Bientôt même Jérusalem ne suffit plus à son zèle. On a vu au livre des Actes (ix) comment il se disposait à rechercher et à incarcérer les chrétiens qui étaient à Damas, lorsque Dieu le renversa et le convertit sur le chemin même de cette ville, et lui envoya le disciple Ananie afin qu'il reçût le baptême. Les auteurs ne s'accordent pas sur l'année de sa conversion : ils varient de l'an 34 à l'an 38 après Jésus-Christ. Nous ne croyons pas nous éloigner beaucoup de la vérité en la plaçant à la trentecinquième ou au commencement de la trente-sixième année.
Saul passa d'abord trois ans soit à Damas, soit en Arabie, où il était allé commencer à exercer son zèle (Gai., I, n); puis il revint à Jérusalem [f. 18), d'oil les Juifs, qui l'avaient chassé de Damas, le forcèrent bientôt de partir. Il se relira à Tarse, sa patrie; et c'est là que saint Barnabe, qui, à cette époque, prêchait avec succès à Antioche, vint le chercher. Ils revinrent ensemble, et saint Paul demeura à Antioche une année entière; mais on sait peu de chose de ce premier séjour qu'il y fit. L'année suivante (43 après J.-C), il fut délégué, avec saint Barnabe, pour aller porter à
» S. Augustin, Op., t. V, col. 3067.
2 Saint Luc dit, il est vrai, que c'était un jeune homme, adolescens, vîavio; (Act., vu, 57). Mais Dion Cassius donne même ce nom de veavios à César, âgé alors de près de quarante ans.
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Jérusalem les aumônes dont les fidèles de cette Eglise avaient un si grand besoin, à cause de la famine qui désolait alors toute la terre. A leur retour, on leur imposa les mains par l'ordre du Saint-Esprit, et on les envoya prêcher l'Évangile aux nations. Plusieurs placent ici le ravissement de saint Paul (II Cor., xii). Ce fut alors qu'il entreprit ses grandes missions, dont nous avons énuméré les points principaux en expliquant le livre des Actes. Nous nous bornerons à mentionner leurs rapports avec les Épîtres,
"Ldi première qui fut courte, n'eut d'autre occupation que la fondation des églises en Asie Mineure K — A la seconde qui eut la Grèce pour théâtre, se rattachent les deux Epîtres aux Thessaloniciens, écrites de Corinthe peu de temps après la création de ces églises (ans 53 et 54). — Durant la troisième saint Paul visita les mômes églises et séjourna trois ans à Ephèse, d'où il envoya sa Lettre aux Galates, et \2i première aux Corinthiens (ans 54-57). De Macédoine il écrivit sa seconde aux Corinthiens, et de Corinthe même son Épître aux Romains (an 58). Là s'arrêta, pour un temps, son activité littéraire. Les Épîtres aux Fphésiens, aux Phi'lippiens, aux Colossiens, aux Hébreux et à Philémon sont datées de sa première captivité à Rome, sans que l'on puisse en préciser l'année.
Sa captivité dura deux ans ^ On croit qu'il se rendit
1 C'est à cette époque de la vie de saint Paul qu'il faut rapporter la conversion de sainte Thècie, la vierge d'Iconium, et les rapports qu'elle a dû avoir avec le grand Apôtre. Quoique les Actes qui en contiennent le récit soient apocryphes, on ne peut cependant pas leur refuser toute ^aleui historique : car Méthodius de Tyr, saint Epiphane, saint Grégoire de Nazianze, saint Grégoire de Nysse, saint Ambroise et saint Jean Chrysostome en admettent sans hésiter certains faits ; et le fond de la narration a pris place dans le Ménologe des Grecs, ainsi que dans le Bréviaire romain (24 septembre). C'est une donnée historique embellie par l'esprit légendaire. On en trouve une analyse pleine d'intérêt dans les Pérès apostoliques de Mgr Freppel (11^ leçon, p. 228-244),
- Si saint Paul a connu Sénèque, leurs relations datent de celte
ensuite en Espagne, pour y annoncer l'Évangile, et qu'il retourna une dernière fois en Orient, d'où il écrivit, on ne sait pas au juste l'endroit, ?>di première lettre à Timothée et son Épître à Tite. On ignore comment il revint à Rome. Mais il y revint certainement, fut jeté de nouveau en prison, écrivit sa seconde lettre à Timothée et eut bientôt après la tête tranchée, sous Néron (67 ap, Jésus -Christ), heureux d'avoir obtenu la couronne de justice qu'il savait lui être réservée, mais inquiet des malheurs qui menaçaient l'Église de toutes parts. Il fut décapité sur la route d'Ostie, le jour même où saint Pierre fut crucifié sur le Janicule la tête en bas.
II. Nombre de ses Epîtres ; leur ordre. — Nous avons quatorze Épîtres de saint Paul : une aux Romains, deux aux Corinthiens, une aux Galates, une aux Éphésiens, une aux Philippiens, une aux Colossiens, deux aux Thessaloniciens, deux à Timothée, une à Tile, une à Philémon et une aux Hébreux. L'ordre dans lequel nous venons de les nommer est celui qu'elles occupent dans nos Bibles. Il diffère de l'ordre chronologique, et il est probable que ces Épîtres sont disposées dans l'ordre de la dignité des Églises et des personnes auxquelles
époque. Mais l'a-t-il connu? Cette, quesliou est débattue depuis des siècles et n'a pas reçu de solution certaine.
On peut citer pour Vdfflnnnlioa : l'abbé Greppo, Mémoire sur les chrétiens de la maison de Néron; l'abbé Vidal, Vie de saint Paul, t. II; M. Amédée Fleury, Saint Paul et Seneque; M. Trognon, ÏApôlre saint Paul, p. 237; le comte de Maistre, 6'oiVeVs de Samt-Pétersbourg, t. II, entret. ix; M. de Rossi, Bulletin U'ar-
ckéol. chrét., 1866; les Etudes religieuses 1867, n^^ 50 et 53,
p. 303 et 733; l'abbé Davin, Ruiua quadrata, 8e article {Monde, 25 0Ct. 1871.)
Pour la négative, parmi les anciens : Baronius, le card. Duperron, Bellarmin, Posseyin, Labbe ; parmi les modernes : M. Drach, (ntrud. (générale aux Ép. de saint Paul, p. lui, et surtout Ch. Aubertin, Sénéque et saint Paul, 3« édit., 1872.
Quoi qu'il en soit de la vérité de ces relations, il est certain que les lettres de saint Paul à Sénéque et de Sénèque à saint Paul sont apocryphes. Tout le monde en convient.
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elles sont adressées. Si l'Épître aux Hébreux, malgré son importance, occupe la dernière place, c'est sans doute parce qu'elle ne fut pas reconnue d'abord pour authentique.
III. Difficulté de les bien entendre. — Il n'est personne qui, après avoir entrepris la lecture des Épîtres de saint Paul et s'être vu arrêté, pour ainsi dire, à chaque mot, par de nombreuses difficultés, ne souscrive volontiers au jugement que le Prince des Apôtres a porté de ces lettres : « In quibus, dit-il, sunt quxdam difficilia « intellectu (Il Petr., m, 16). » Trois choses surtout les rendent difficiles à comprendre:
\o La nature même des matières qu'elles renferment. — De quoi s'agit-il, en efiet, dans un grand nomBre d'entre elles? Du péché originel, de son existence et de ses suites ; delà justification, de sa vérité et de sa gratuité ; de la prédestination ; de la sublimité du sacerdoce, etc., etc. Or, ce sont là autant de mystères impénétrables, qui jettent une grande obscurité sur ces divines Épîtres.
Voici quelques moyens de faire disparaître, au moins en partie, cette première difficulté : \° Ne point entreprendre la lecture de ces Épîtres sans avoir des notions exactes sur les matières si relevées qui y sont quelquefois traitées , comme dans l'Épître aux Romains, dans celle aux 6'a/aies et dans cqWq dMn Hébreux. — 2° Ne consulter que des ouvrages dont la doctrine est irréprochable : ainsi, par exemple, lorsqu'il s'agit de la prédestination ou delà réprobation, il nefaudrait pas se servir, ou l'on ne devrait se servir qu'avec précaution, des commentaires, d'ailleurs estimables, d'Estius, de Michel Mauduit et de plusieurs autres, dont les opinions trop sévères alarment sans sujet la piété des fidèles. — 3° Enfin, et c'est le moyen le plus efficace, étudier ces divins écrits en esprit de prière, éviter surtout d'apporter à cette étude un esprit de vaine recherche et de curiosité. L'Esprit-Saint, qui les a dictés, pourra seul nous en donner une parfaite in-
telligence. Ne les lisons jamais sans avoir humblement invoqué ses lumières.
2" Le style de V Apôtre. — Sans parler des hébraïsmes, que l'on y rencontre en aussi grand nombre que dans les autres écrits du Nouveau Testament, ni même de quelques cilicismes, qui trahissent l'origine de leur auteur, le style de saint Paul offre des difficultés particulières. Bouillant et impétueux par caractère, souverainement impressionnable, tout brûlant de zèle, doué d'une imagination vive et d'une de ces intelligences rares qui savent donner à la pensée une forme propre et individuelle, ce grand Apôtre ne soigne presque jamais son style. Les mots sont tels qu'ils tombèrent la première fois de sa plume ; et les pensées se succèdent avec une rapidité qui étonne et souvent déroute le lecteur. Vous chercheriez en vain ce travail minutieux et élégant dont les Grecs faisaient tant de cas. On dirait que saint Paul le néglige à dessein : tant son style abonde en négligences, en phrases suspendues, en constructions obscures ! tant il est hérissé de parenthèses et de phrases incidentes !
Il n'y a guère qu'un moyen de lever cette seconde difficulté; mais ce moyen sera toujours efficace, quand on voudra l'employer : c'est de se familiariser avec la manière d'écrire de saint Paul par la lecture assidue de ses divines Épîtres. On fera bien aussi de les analyser. L'analyse, et l'analyse faite par écrit, est en effet le meilleur moyen de découvrir la liaison des idées, l'enchaînement des raisonnements, la justesse des conséquences. De plus, elle détermine le sens des particules et des mots équivoques ; elle redresse les constructions irrégulières, supplée les ellipses et les réticences ; elle fixe les énallages, signale les objections et les réponses, élague ce qui n'appartient point au dessein général, et enfin transpose ce qui n'est point à sa place naturelle, pour le faire envisager sous son véritable point de vue. Nous disons une analyse faite par écrit, parce qu'il est d'expérience que tout ce que l'on