I. — EXORDE (i
Cet exorde renferme deux choses : la salutation proprement dite (i, 1-7), et les témoignages d'affection par lesquels saint Paul se concilie la bienveillance des Romains (8-15).
Salutation proprement dite (i, 1-7).
1. — Elle ne fait pas connaître seulement le nom de l'auteur ; elle contient aussi les titres qui doivent
le recommander à ceux auxquels il écrit, et qui justifient sa démarche : c'est un serviteur et un Apôtre de Jésus-Christ, chargé par lui de prêcher à toutes les nations l'Évangile de Dieu, l'Évangile que Dieu a promis aux hommes, qu'il a annoncé par ses prophètes dans les Écritures et qui traite de Jésus-Christ son Fils, vrai homme, né de David selon la chair, et vrai Dieu, glorieusement sorti de son tombeau par un prodige éclatant opéré par le Saint-Esprit.
IL — Plusieurs mots ont besoin d'explication. 1° « Paulus... vocatus Apostolus (i, 1). » C'est-àdire appelé à l'apostolat, comme s'il y avait : vocatus ad apostolatum. Sublime ministère, qu'on ne peut exercer sans être appelé de Dieu ! Nous ne nous arrêterons pas à justifier ce nom glorieux d'Apôtre qu'on a osé contester à saint Paul. Il n'était pas des Douze. Mais il a eu, comme les Douze, l'honneur d'être appelé directement à l'apostolat par Jésus-Christ, et de recevoir de sa bouche, avec sa mission (Act., xxii, 21), la doctrine qu'il devait prêcher (Gai., i, 12) ^
2° « Segregatus in Evangelium Dei (Ibid.). » Ces paroles précisent davantage la vocation de saint Paul : il a été appelé à l'apostolat non pour baptiser ou gouverner, mais pour prêcher. Il y a peut-être aussi dans cette expression une allusion aux paroles de l'Esprit- Saint rapportées au livre des Actes : « Segregate mihi « Saulum et Barnabam in opus ad quod assumpsi eos « (Act., XIII, 2). »
3° « Qui prœdestinatus est Filius Dei in virtute se- « cunduin Spiritum sanctificationis ex resurrectione mor- « tuorum Jesu Christi Domini nostri (i, 4). »
Au lieu de qui prœdestinatus est, il y a dans le texte grec : toû ôptaBévroç ; ce que saint Jean Chrysostome ^ a rendu par MyOîVToç, c'est-à-dire qui a été déclaré et reconnu Fils de Dieu m virtute secundùm Spiritum, etc.. .
^ Cfr M. Drach, Introd. aux Ép. de S. Paul, p. lix; le P. de Valroger, t. II, p. 181.
2 Hom. i in Ep, ad Rom.
Quant au mot de la Vulgate prœdestinatus, comme il ne peut s'appliquer qu'à la nature humaine du Verbe, il faut traduire : a Qui a été prédestiné pour être uni « hypostatiquement au Verbe et devenir ainsi Fils de a Dieu, prédestination manifestée in virtute secundùm (( Spiritum sanctificationis ex resurrectione morluorum a Jesu Christi Domini nostri. »
Mais quel est le sens de ces dernières paroles, ou en d'autres termes, quelles sont les preuves de la divinité de Jésus-Christ apportées par saint Paul? Les uns en comptent trois : les miracles du Sauveur (m virtute), les dons du Saint-Esprit qu'il a communiqués soit aux Apôtres, soit aux simples fidèles {secundùm Spiritum sanctificationis), et sa résurrection {ex resurrectione mortuorum). — Les autres réduisent ces preuves à une seule : celle de la résurrection de Jésus-Christ, et par conséquent traduisent ainsi : « Il y a prouvé qu'il était « Fils de Dieu par un prodige éclatant (m virtute) « opéré par le Saint-Esprit : sa résurrection d'entre « les morts. » — Enfin plusieurs pensent avec Théodoret * qu'il s'agit des miracles (m virtute) opérés par le Saint-Esprit depuis la résurrection de Jésus-Christ (s^ àvx«7TK<Tcwç, comme s'il y avait f^srà x/iv àvâaTao-tv). Tel est aussi le sentiment de Beelen ^. Nous préférons l'un des deux premiers ^.
4° « Per quem accepimus gratiam et apostolatum ad « obediendum fidei in omnibus gentibus (i, 5). »
« Gratiam et apostolatum. » C'est-à-dire « la grâce
1 Theodoretus ad h. l.
~ Comment, in Epist. ad Rom., p. 7.
3 On pourrait proposer une autre explication : in virtute est la traduction du grec Iv 0'Jva[jL$t qui a un sens adverbial et signifie puissamment, poienter (Cfr Stockius, Clavis novi Testamenli) \ secundiim spiritum s mctificationis est en opposition avec secundiim carnem du verset 3 et peut désigner la nature spirituelle, sainte et divine que Jésus-Christ possède. Le sens serait donc que Jésus-Christ, fait de la race de David selon la chair, a été puissamment démontré Fils de Dieu selon l'Esprit-Sainl, c'est-à-dire en possession de la nature divine, par sa résurrection.
EXPLICATION LITTÉRALE DE l'bP. AUX ROMAINS 299
de l'apostolat », comme s'il y avait : « gratiam apoStolatHS. » C'est ce que les grammairiens appellent une hendyade {h ôià ôûo).
« Ad obediendum fidei. » C'est-à-dire « pour soumettre à la foi ». C'est probablement un hébraïsme, comme s'il y avait : « ad faciendum obedire, » ou simplement : « eo fine ut obediant fidei omnes gentes. » La loi est, en effet, un joug qu'il faut accepter, et accepter librement : « Nemo crédit, dit saint Augustin \ nisi volens. »
5° (( Gratia vobis et pax à Deo Pâtre nostro, et Do' « mino Jesu Christo (i, 7). » La grâce et la paix, les seuls vrais biens que des chrétiens peuvent se souhaiter, procèdent donc du Fils comme du Père, à peu près, dit saint Athanase - expliquant ce passage, comme une seule et même lumière s'échappe du soleil et de son rayon. Le Père et le Fils sont donc égaux.
« A Domino Jesu Christo. » Pourquoi ce titre de Maître ou Seigneur n'est-il donné habituellement, dans le Nouveau Testament, qu'à Jésus-Christ, à l'exclusion du Père et du Saint-Esprit?
C'est parce que Jésus-Christ nous a rachetés au prix de son sang, répond Estius^, et que nous ne sommes pas au même titre la propriété ou le domaine du Père ni du Saint-Esprit. Cette expression implique donc l'humanité de Notre-Seigneur, puisque ce n'est que comme homme qu'il est mort et qu'il nous a conquis par ses souffrances.
Témoignages d'affection par lesquels saint Paul cherche à se concilier la faveur des Romains (i, 8-15).
I. — C'est, à proprement parler, Texorde, véritable chef-d'œuvre d'insinuation chrétienne. Chaque mot, pour ainsi dire, et la place de chaque mot révèlent
1 Tract. XXVI, in Joanii.
-Oral. III, conlr. Arian., n. 11.
3 Cornm. in Ep. ad Rom., h. I.
300 COURS d'écriture sainte
rôrateur le plus habile. Le soin de l'auteur à atténuer tout ce qui dans ses paroles pourrait indisposer l'esprit de ses lecteurs, sa charité, sa modestie et son humililé ne lui ôtent cependant rien de la sainte liberté avec laquelle un apôtre de Jésus-Christ doit annoncer l'Évangile : « Ità (quod in me), s'écrie-t-il, « promptum est et vobis, qui Romœ estis, evangelizare. « Non enim erubesco Evangelium (i, 15, 16). » Il faut lire le commentaire éloquent de saint Jean Chrysostome sur ces paroles'.
IL — Un ou deux mots seulement demandent des explications.
1° « Fides vestra annuntiatur in universo mundo (i, 8). »
« Fides. n Ce mot a, dans saint Paul , différentes acceptions. Il est, au moins une fois, synonyme de conscience, et il exprime le jugement intérieur que l'homme prononce sur la bonté ou sur la malice de ses actes (Rom., xiv, 23). Il signifie aussi la fidélité dans les promesses (Rom., m, 3). Mais il exprime le plus souvent un don ou un acte surnaturel, et désigne tantôt, comme ici, l'acte de foi proprement dit ou la vertu même de la foi, et tantôt l'ensemble des vérités de la religion. Enfin, il est pris dans le sens de cause ou de moyen qui nous justifie, non en ce sens que la foi seule, ou même accompagnée de l'espérance, nous rende juste, mais parce qu'elle est, dit le saint concile de Trente ^, le commencement, le fondement, la racine de la justification. Le mot fides est néanmoins employé quelquefois par saint Paul pour désigner la cause adéquate de notre justification. Cette expression a alors un sens plus étendu, et comprend l'ensemble des dons surnaturels nécessaires à la justification de l'homme ^
1 Hom. II, Op., t. IX, p. 483.
2 Sess. VI, chap. vi.
3 Cfr M. l'abbé Guilleraon, Clef des Ep. de sainl Paul, t. I, introd., p. 40.
EXPLICATION LITTÉRALE DE l'bP. AUX ROMAINS 301
« Annuntiatur in universo mundo : » c'est-à-dire dan^ toute l'étendue ou dans la plus grande partie du monde connu des anciens. On peut prendre, en effet, ces paroles à la letlre; mais on peut les restreindre et n'y voir, comme en plusieurs autres endroits de l'Écriture, qu'une expression hyperbolique.
2° « Ad conlirmandos vos : id est, simul consolari
« in vobis (i, 11 et 12). » « Simul consolari. » La
construction régulière demanderait : « ad simul conso- « landum », comme il y a dans le verset précédent : « ad con/irmandos vos ».
3» « Grœcis ac Barharis (i, 14). » Le mot Grœ-
cis, opposé à Barbaris, comprend les Grecs et les Romains. Les Barbares étaient tous les autres peuples.
JI. — Partie dogmatique (i, 16-xi)
Quatre pensées principales dominent cette partie • a) gratuité de la justification par les seuls mérites. de Jésus-Christ; — b) nécessité de la foi en Jésus-Christ pour être justifié ; — c) surabondance de la grâce, justifiante ; — cf) souveraine liberté de Dieu dans la dispensalion de la grâce. — La première et la seconde forment le sujet de la thèse ; la troisième et la quatrième en sont les conséquences.
Quanta la disposition des choses, nous distinguons la proposition même ou la thèse (i, 16-17) ; les preuves, soit indirectes (i, J8-iii, 20), — soit directes (m, 21-iv), qui l'établissent ; — et les conséquences qui en découlent pour tous les chrétiens (v-viii) — et pour les Juifs (ix-xi).
Proposition (i, 16-17).
I. — Elle peut se formuler ainsi : la foi, à l'exclusion des œuvres, c'est-à-dire de l'accomplissement soit de la loi naturelle, soit de la loi mosaïque, est la cause
'ou le moyen de la justification, qui, par conséquent, est un don gratuit de Dieu. Nous venons de dire comment, d'après le concile de Trente, la foi justifie.
II. — Expliquons brièvement quelques mots des deux versets où cette proposition est formulée.
1° « Virtus enim Dei est in salutera omni cre-
H denti, Juchvo primhm, et Grxco (i, 16). » Saint Paul appelle lÉvangiie la vertu de Dieu, c'est-à-dire une puissance divine, parce que les vérités qu'il renferme, l'incarnation, la vie, la mort et la résurrection de Notre-Seigneur, sont le moyen par lequel Dieu veut amener au salut tous ceux qui croient, le Juif d'abord, puis le Grec ou Gentil. Le mot Grec a, en effet, ici un sens plus étendu qu'au verset 14 : il est synonyme de païen.
2* « Justifia enim Dei in eo revelatur ex jfide]in fidem, ¥. sicut scriptum est: Jusius autem ex fide vivit (i, 17). »
« Justitia Dei : » c'est-à-dire la justification ou Vétat de grâce. « Justitia Dei dicitur, remarque saint Augus- « tin ', non quu justus est Deus, sed quam dat homini « Deus, ut homo justus sit per Deum. » Cette justice intérieure est appeléej'ustice de Dieu, parce que c'est lui qui la répand dans nos cœurs, et nous crée, pour ainsi dire, dans la justice, lorsqu'il nous crée en Jésus-Christ son Fils (Ephes., ii, 10).
« Jn eo revelatur ex fide in fidem. » C'est comme s'ii y avait : In Evangelio revelatur justificationem oriri ex fide in fidem. Mais que signifient ces paroles : ex fide in fidem ? Elles signifient que la justification, qui procède de la foi, comme de son principe, ex fide, se développe dans la foi, in fidem. La foi, qui est à la base de l'édifice, donne la solidité à toutes les parties du monument, et tout ce qui est bâti en debors de cette pierre angulaire est construit sur le sable. La charité ellemême ne justifie pas sans la foi. Ainsi la foi com-
1 In Joan. tract, xvi, n. 1. Op., t. III, col. 1977.
mence, accroît et consomme la justice chrétienne. Il s'agit, par conséquent, non de la foi seule et isolée, mais de la foi avec tout l'édifice dont elle est le fondement '.
« Sicut scriptum est : Justus ex fide vivit. » Ces paroles sont du prophète Habacuc (ii, 4). Elles ont été appliquées par les Pères à la foi en Jésus-Christ dans le sens littéral. Elles lui conviennent au moins dans le sens spirituel. Le sens spirituel est même ici le principal. Or, comme il est fondé sur le texte, et que la prophétie d'Habacuc n'aurait qu'un sens imparfait si on ne l'appliquait pas au Messie et à la vie de la grâce puisée dans la foi au Messie, on peut dire avec plusieurs auteurs qu'il est véritablement littéral. Ce passage aurait alors deux sens littéraux ^.
Preuves indirectes (i, l8-ni, 20).
I. — Elles ont pour objet la gratuité de la justification. Les unes regardent les Gentils et les autres les Juifs. En voici le résumé : On ne peut pas avoir la prétention d'être justifié par ses œuvres si on n'observe pas les commandements de Dieu ; les violateurs de sa loi provoquent même sa colère et ne pourront pas se soustraire aux coups de sa justice (i, 18). Or tels sont les Gentils et les Juifs.
1" Non seulement les Gentils n'ont pas honoré Dieu, qu'ils connaissaient, mais ils sont tombés dans la plus grossière idolâtrie (19-23) ; et, Dieu les ayant abandonnés aux désirs impurs de leurs cœurs, ils se sont livrés aux plus abominables passions et sont devenus les esclaves de tous les vices. La philosophie a donc été impuissante à justifier les païens (24-32).
2° Les Juifs, qui font le mal qu'ils reprochent aux
1 CfrM. l'abbé Guillemon, C/e/" des £p., t.'l, p. 189. - M. l'abbé Guiliemon, loc. cit.
304 COURS d'écriture sainte
autres (ii, 1), ne sont pas plus excusables. Leurs iniquités proclament non moins haut l'insuffisance de la loi écrite : car il ne suffit pas de connaître la loi pour être justifié; il faut l'observer, et c'est ce qu'ils n'ont pas fait (2-13). S'ils n'observent pas la loi écrite, ceux d'entre les Gentils qui, aidés de la grâce, observent la loi naturelle, leur sont préférables ; ils seront même un jour leurs juges (14-29).
3° Objections, a) A quoi sert la circoncision (m, 1) ? Saint Paul répond que les privilèges des Juifs sont nombreux et très grands. Un des principaux est d'avoir été choisis pour être les dépositaires des oracles de Dieu (y. 2). — b) Mais leur infidélité a-t-elle rendu inutiles les promesses divines? Non ; elle n'a servi, au contraire, qu'à faire éclater davantage la fidélité de Dieu (3 et 5). — c) Alors Dieu est injuste d'exercer sa colère contre des hommes dont les péchés contribuent à procurer sa gloire ; et il faut faire le mal afin qu'il en arrive du bien (5-8). « Langage absurde ! répond l'Apôtre : « Absit! Qui le tient mérite d'être condamné : Quorum « damyiatio jmta est. »
4° Une nouvelle instance des Juifs {f. 9) ramène saint Paul à sa thèse, et lui fait reprendre son argumentation, qu'il fortifie par de nombreuses sentences de l'Écriture portées contre tous les violateurs de la .loi (10-19). D'oil il conclut que « nulle chair n'est justi- « fiée devant Dieu par les œuvres de la loi {f. 20), » c'est-à-dire par les œuvres soit de la loi naturelle, soit de la loi écrite, faites sans la grâce.
II. Explications. Chap. i. — Dans ce chapitre, saint Paul prouve l'impuissance de la loi naturelle à justifier l'homme. 1° D'abord il pose deux principes : a) que Dieu doit des châtiments à ceux qui ne conforment pas leur conduite à la vérité connue (y. 18) ; — b) que les hommes ont reçu de Dieu et trouvent dans la nature créée des lumières suffisantes pour le connaître, ainsi que ses perfections (19-20).
2° Ensuite il démontre qu'au lieu de glorifier ce Dieu
EXPLICATION LITTÉRALE DE l'ÉP. AUX ROMAINS 305
connu, les hommes se sont rendus coupables de divers crimes : a) crimes envers Dieu, soit en ne lui rendant point hommage, soit en transférant à de viles créatures les attributs et les honneurs qui n'appartiennent qu'à lui (21-23); — b) crimes envers la morale, qu'ils ont outragée par les plus abominables pratiques. Ces crimes ont été la conséquence et la punition des premiers, Dieu ayant permis que les hommes se déshonorassent eux-mêmes après lui avoir refusé la gloire (24-32).
3° Questions : a) Que faut-il entendre par la vérité de Dieu tenue dans l'injustice {h 18)? C'est l'abstrait pour le concret : la vérité de Dieu pour le vrai Dieu. On peut encore entendre ces paroles de la vraie notion de Dieu qu'on peut acquérir par les lumières de la raison, et que les impies, dont elle ne peut empêcher la méchante vie, emprisonnent, pour ainsi dire, au fond de leur cœur comme dans un cachot obscur.
b) Que signifient ces mots : « invisibilia ipsius à créature mundi conspiciuntur {f. 20) ?» — Lès uns traduisent : « depuis la création ; » d'autres, avec Estius, comme s'il y avait : « à rébus ipsis creatis. » Le premier sens est meilleur. Il suit de ce passage que Dieu peut être connu sans le secours de la révélation et par les seules forces de la nature. En effet, saint Paul prend ici l'homme tel qu'il est, avec sa] raison développée, sans discuter, il est vrai, l'origine de ses connaissances, mais aussi sans la moindre allusion à une révélation primitive quelconque.
c) En quel sens dit-on que Dieu les a livrés à leurs mauvais désirs (24, 26, 28)? Tradidit. Les hérétiques ont beaucoup abusé de cette expression, qui revient plusieurs fois sous la plume de saint Paul (26-28). Afin d'en comprendre le sens, il faut remarquer que l'aveuglement de l'esprit et l'endurcissement du cœur renferment deux choses : l'aflection déréglée à la créature ou l'éloignement volontaire de Dieu, et la soustraction partielle de la grâce qui en est la punition.
306 COURS d'écriture sainte
Quand la pensée de l'homme s'égare loin de Dieu et que son cœur s'attache librement au péché, Dieu, en effet, par un juste châtiment, cesse de lui cnvoj^er des grâces aussi abondantes. Ce mot (7'adidit suppose donc de la part de Dieu plus qu'une simple permission: il suppose une action véritable. Dieu est vraiment cause, non pas sans douie cause positive, cequi est l'erreur des calvinistes, mais cause négative, de l'endurcissement des pécheurs : il y a de sa part abstention volontaire. Une comparaison de saint Thomas ' éclaircira encore mieux cette doctrine. Dieu, dit-il, est au monde des âmes ce que le soleil est au monde des corps : un foyer de lumière et de chaleur. Or, de même que le soleil, autant que cela dépend de lui, éclaire tous les corps, et que, si plusieurs restent dans l'obscurité, c'est parce que quelque obstacle aura empêché ses rayons d'arriver jusqu'à eux : de même Dieu voudrait toujours éclairer et échauffer de sa bienfaisante lumière nos esprits et nos coeurs ; et, si les impies demeurent dans la nuit du péché, c'est parce qu'ils empêchent le divin soleil de justice de dissiper leurs ténèbres. Dieu sans doute veut ces ténèbres dans lesquelles ils se complaisent ; il en est la cause, mais la cause négative : car il ne les veut qu'après eux et parce qu'ils en ont posé les premiers la cause en adhérant librement au péché. Chap. II. — Selon le sentiment commun, saint Paul, dans ce chapitre, prend les Juifs à partie et leur démontre qu'avec leur loi écrite ils ne sont pas mieux que les Gentils arrivés à la justification. 1° Il pose encore un principe qu'il développe longuement, à savoir : qu'à Dieu seul appartient de juger les hommes, et que ceux qui condamnent chez les autres les crimes dont eux-mêmes se rendent coupables, ne font que se préparer un jugement plus sévère. Dieu rendra ce jugement avec une équité parfaite et sans acception de personnes (1-11).
• Summ., 1* 2a;, q. lxxix, a. 3.
EXPLICATION LITTÉRALE DE l'ÉP. AUX ROMAINS 307
2° A ce principe il en ajoute un autre : que le jugement des hommes aura pour règle la loi dont ils devaient suivre les préceptes, Dieu regardant principalement aux actes; d'où l'on infère que des Gentils pourront bien être jugés favorablement s'ils ont observé la loi naturelle (12-16).
3° Ces choses établies, saint Paul montre que les Juifs ne sauraient se glorifier de leur loi ni des privilèges qu'ils ont reçus, parce qu'ils ont violé ces préceptes divins (17-24).
4° La circoncision elle-même ne leur sera JDas un titre, parce qu'elle exige l'observance de la loi, et il répète que l'incirconcis fidèle à la loi naturelle est plus agréable à Dieu, qui demande les hommages du cœur (25-29).
5° Ce chapitre présentant peu de difficultés, nous expliquerons seulement ces mots du verset 13 :
« Non enim auditores legis justi sunt apud Dewn, sed « factures legis justificabuntur. »
« Auditores legis. » C'est une allusion à la coutume en usage chez les Juifs de lire le livre de la Loi dans les synagogues.
« Factures legis justificabuntur : » c'est-à-dire ils seront un jour dans le ciel reconnus et proclamés justes devant Dieu. Saint Paul avait déjà dit (ii, 7) dans le même sens que Dieu donnera la vie éternelle à ceux qui auront fait le bien. 11 ne s'agit donc pas en cet endroit de l'observation de la loi accomplie avec les seules forces du libre arbitre : ce qui serait diamétralement opposé au but de la thèse que l'Apôtre soutient. Il parle, comme dans les versets 7 et 14, de ceux qui, avec le secours de la grâce, ont observé la Ipi, soit la loi naturelle, soit la loi mosaïque. La nécessité de ce don surnaturel pour l'accomplissement parfait de la loi ressort, en effet, de l'ensemble de ce chapitre et de toute l'Épître.
Au contraire, il est évident, d'après le contexte, que dans les versets 26 et 27 du chapitre ni, il est question
des œuvres faites sans la grâce; et il n'y a aucune contradiction entre les deux passages.
La doctrine du mérite ou de l'utilité des bonnes œuvres, si clairement enseignée par ces paroles, n'est pas non plus en opposition avec celle de la gratuité de la justification par la foi. Nul ne peut, il est vrai, mériter par ses œuvres la grâce de la justification; mais, d'un autre côté, ceux qui ont été justifiés gratuitement ne seront pas sauvés, si leur foi n'est pas une foi agissante, opérant dans la charité K
Chap. III. — C'est la réponse aux objections. Nous les avons mentionnées dans l'exposé général des preuves indirectes, et nous ferons seulement observer que saint Paul, après les avoir réfutées, prend occasion de là pour démontrer péremptoirement aux Juifs, par le témoignage même de leurs Ecritures, qu'ils ont été universellement et grandement coupables aux yeux de Dieu. La conclusion est que nul n'a mérité la justice (1-20).
Quelques explications compléteront cette étude.
1° Absit : alioquin quomodo judicablt Deus (6-8)? Le reproche d'injustice adressé à Dieu est si injurieux pour lui, que saint Paul se borne à en faire ressortir le ridicule : « Absit! s'écrie-t-il. // faudrait donc dire « que Dieu ne powrait pas Juger le mondé. » Ce qui est absurde. Absurdum per absurdum solvit. En effet, si mes péchés font éclater davantage la justice de Dieu, comment pourrait-il me condamner? Nous devrions même faire le mal, afin qu'il en arrive du bien. Or, qui ose tenir un pareil langage est j ugé : « Quorum dam- « nalio justa est. »
2° « ... Causati enim sumus Judœos et Grœcos omnes « sub peccato esse (y. 9). » C'est-à-dire : « car nous avons « accusé et convaincu {npo-nxtv.'jà.it.tOx)- les Juifs et les « Grecs d'être tous sous le péché {sub peccato). «Saint
' Cfr Beelen, Comm. in Ep. ad Rom., hoc loc; M. l'abbé GuUlemon, loc. cit., p. 76.
EXPLICATION LITTÉRALE DE l'ÉP. AUX ROMAINS 309
Paul emploie souvent cette expression, par laquelle il représente le péché comme un maître dont nous sommes les esclaves tant que nous n'avons pas été affranchis par Jésus-Christ.
3° <(... Sicut scriptum est : Quia non est jus tus quis- (( quam... Non est timor Dei antè oculoseorum (10-18). »
Nous ferons deux observations sur le psaume cité ici : a) Les textes dont il se compose sont empruntés au psaume xiii tel qu'on le lit dans la Vulgate. Il n'y a cependant à lui appartenir que les versets 10., 11 et 12 ; le reste appartient à différents autres endroits de l'Écriture. « Cela tient sans doute, dit M. Guillemon *, « à l'erreur des premiers fidèles, qui, voyant ces textes « rapprochés par l'Apôtre, crurent qu'ils devaient (( l'être dans le texte primitif. On conçoit comment « on a pu les réunir dans la Vulgate, mais on ne con- « cevrait pas comment on les aurait retranchés dans « tous les manuscrits hébreux. » L'antiquité de cette leçon, l'autorité de la Vulgate qui la renferme et l'autorité plus grande encore de l'Église qui l'a consacrée ne permettent pas delà supprimer dans ce psaume; mais il serait peut-être bon de la mettre entre parenthèses ou de la marquer d'un obèle : cela concilierait le respect que commande la haute antiquité de cette addition avec les droits légitimes d'une saine critique.
h) Quel est le sens de ces paroles : « Non est justus quisquam? » On ne peut pas, dit-on, les appliquer aux Juifs, dont beaucoup ont été sauvés. On pourrait répondre que ces paroles, étant tout à fait générales, ne doivent pas être prises à la lettre. « Mais il vaut « mieux dire que saint Paul, envisageant le Juif m « abstracto, avec la lettre de la loi sans la grâce, parle « de ceux qui, pour acquérir la justice intérieure, « s'appuyaient uniquement sur la loi. Sans doute il y « a eu des justes parmi les Juifs ; mais, comme l'Apô-
1 Loc. cit., p. 194.
310 COURS d'écriture sainte
« tre le dit plus loin, ces justes ont été justifiés par la « foi *. »
4° « ... lis gui in Icge siint loquilur, ut... subditus fiât « omnis mwidus Deo {\. 19). » Les témoignages invoqués par saint Paul étaient accablants. Mais, de peur que les Juifs ne voulussent en éluder la force, il a soin de remarquer que les paroles de la loi regardent surtout ceux qui sont soumis à la loi. Ni eux, ni les Gentils n'ont donc rien à objecter à ces témoignages ; et tous {omnis mundus), au lieu d'avoir mérité d'être justifiés, sont donc sous le coup de la justice divine [subditus Deo). Tel est, en effet, le sens de cette expression, en grec vixôSr/.oç 0£w, c'est-à-dire justiciable de Dieu: obnoxius, pœnœ obstrictus,
5° «... Per legem enim cognitio peccati (y. 20). » La loi dit ce qui est défendu; mais par elle-même elle ne donne pas la force d'accomplir ses préceptes, elle apprend seulement à connaître le péché.
Preuves directes (m, 21-iv).
I. Nécessité de la foi pour la justification. — La démonstration de saint Paul eût été incomplète s'il se fût contenté de prouver aux Juifs et aux Gentils qu'ils n'avaient mérité, ni les uns ni les autres, d'être justifiés : pour l'achever, il établit directement que la foi en Jésus-Christ, qui nous a rachetés, est pour tous les hommes, pour les Gentils aussi bien que pour les Juifs, le seul moyen, et un moyen entièrement gratuit, d'arriver à la justification (m, 21-30).
1° Cette doctrine est la doctrine même de la Loi ou de l'Écriture {f. 31). Ce qu'il prouve par l'exemple d'Abraham, qui a dû à sa foi d'être justifié (iv, 1-5), et par l'autorité de David (6-8). Il insiste sur l'exemple
» M. l'abbé Guillemon, loc. cit., p. 194.
EXPLICATION LITTÉRALE DE l'ÉP. AUX ROMAINS 311
d'Abraham, qui est devenu l'ami de Dieu avant d'avoir reçu la circoncision, et qui l'a reçue afin de devenir le père de tous les croyants : et des incirconcis et des circoncis, non pas de ceux qui ne seraient que circoncis, mais de ceux qui imiteraient la foi qu'Abraham a montrée avant d'avoir reçu la circoncision (9-12). — Saint Paul remarque de plus que. Dieu ayant promis à Abraham de bénir toutes les nations en son nom, ces promesses lui ont été faites, à lui ou à sa race, non à cause de la loi, qui n'existait même pas encore, mais à cause de sa foi. Tous ceux qui croient ont donc droit à ces bénédictions! — 2" Dira-t-on que ces promesses regardent seulement ceux qui vivent sous la loi ? Alors la foi d'Abraham, cette foi tant vantée par l'Écriture, est vaine ; elle n'a servi de rien au saint patriarche : exinanita est fides. Vaines aussi sont les promesses divines : car non seulement la loi n'a pas été pour les Juifs une source de bénédictions, mais elle a attiré sur eux la colère de Dieu, à cause des péchés dont elle a été l'occasion. Il n'y a donc à hériter des promesses que ceux qui croient (13-17). 3" Suit un éloge magnifique de la foi d'Abraham. Croyons en Celui qui a ressuscité d'entre les morts Jésus-Christ Notre-Seigneur ; et nous aussi, comme Abraham, nous serons justifiés (18-23).