‹ Cours élémentaire d'histoire générale du droit français public & privéChapitre 16 sur 107 · ÉTABLISSEMENT DES BARBARES DANS LA GAULE · texte numérisé non relu

ÉTABLISSEMENT DES BARBARES DANS LA GAULE

des témoignages historiques, mais encore de leurs mœurs, de leurs lois.

Quant à ce nom de Franc, de l'allemand Wrang, ferox^ qui indiquerait des peuples indépendants, eum dueihus externas dominaliones semper neganies, comme les qualifie Frédégaire (ch. ii), on aidait essayé de le rattacher à une origine fabuleuse; on les faisait descendre des Troyens fugitifs qui, après la prise de Troie, s'étaient établis sous la conduite de Francion, fils de Priam, avec leurs femmes et leurs enfants sur les rives du Rhin. (Frédégaire, ih,) Depuis longtemps on a mis de côté cette fable, inventée, sans doute, pour flatter Tamour-propre, la vanité des Barbares, conquérants de la Gaule, et plus tard de ceux qui se prétendaient leurs successeurs (1). Le nom de Franc désignait non une race, mais une confédération qui s'est évidemment formée postérieurement au premier siècle, tout au plus au deuxième et avec plus de vraisemblance au troisième. C'est l'époque où l'existence des Francs est prouvée par des témoignages historiques (2). Lorsqu'ils envahirent la Gaule, ils étaient déjà établis sur les hors du Rhin inférieur, et occupaient l'île située à son embouchure ; ils sont mentionnés dans la Table de l'empire romain dite de Peutinger au troisième siècle comme occupant ces lieux (3).

Quant aux Burgundes, dont le nom se trouve dans quelques anciens auteurs, Pline et Ptolémée, ils venaient du sud de l'Allemagne ; dès le troisième siècle, en lutte avec les Romains et les Allemands leurs voisins, ils s'étendirent jusqu'au Rhin, où on les trouve encore en 409 (4).

Les Goths, établis d'abords sur les rives de la mer Noire, cherchèrent au troisième siècle à pénétrer dans l'empire romain, et, sous Valens, le pays occupé par eux avait pour limites le Danube.

Les Allemands, dont le nom, comme celui des Francs, désigne une confédération de divers peuples, paraissent de bonne heure dans rhistoire ; au troisième siècle, ils occupaient la rive droite du Rhin et commencèrent leurs incursions dans la Gaule en se liguant avec les peuples placés au-dessous d'eux. Repoussés

(1) V. inftày n» 75.

(2) Anrelius Victor. Vie de OcUlien ; VopiscuSf Vie cTAurélient Histoires de Zo* lime et d'Eutrope, Extraits, rapportés par D. Bouquet, 1. 1, p. 540 et suiu., et par Mil* de la Lézardière, ubi suprd.

(3) V. sur rétablissement des Francs et leur origine, outre les auteurs cités, M. Ouizot, Histoire de la civilisation en France ; Lehuërou, les Mérovingiens ; Pétigny, Histoire des lois et des institutions delà Gaule.

(4) V. Ammien MarceUin, S8, 5, et Schœffuer, Oesohichte des Reohtsverfussung Frankreichs, t, I, p. 78.

dans leur pays d'origine, ils devinrent, plus tard, alliés des Romains qui durent leur abandonner la rive droite du Rhin, puis ils devinrent maîtres des deux rives, depuis les Alpes jusqu'à la Meuse (1).

73. Pour expliquer rétablissement des Barbares dans la Gaule et restituer à leur invasion son véritable caractère, il faut remonter en arriére et montrer comment ces frontières, si bien gardées par les légions romaines et défendues par des lignes de forteresses sur le Rhin et sur le Danube, purent un jour être franchies et livrèrent passage à ces hordes germaniques. D'abord les légions romaines n'étaient plus sous l'empire ce qu'elles avaient été autrefois, exclusivement composées de Romains ; peu à peu on y avait admis les alliés, puis les peuples vaincus. César avait déjà formé lui-même une légion tout entière exclusivement composée de Gaulois, auxquels il donna le droit de cité et qui portait le nom de Valouette (alauda). Depuis lors, les Gaulois furent incorporés dans toutes les légions ; mais lorsque Tempire fut menacé de tous les côtés, les Empereurs ne purent se contenter de ces secours qu'ils tiraient des provinces conquises. Les légions gauloises, devenues romaines, furent concentrées vers le siège de l'empire pour le défendre ; mais les Empereurs laissèrent ainsi les frontières découvertes, et ils durent pourvoir à leur sûreté. Alors un nouveau système fut adopté ; on accorda des terres aux Barbares mêmes sur les frontières, on en fit des troupes alliées, et on les prit au service de l'empire pour les opposer aux autres Barbares qui le menaçaient.

C'est ainsi qu'à partir du quatrième siècle, on trouve dans la Gaule des troupes de Barbares qui, sous le nom de Létes, lœti, et appartenant aux diverses nations germaniques. Francs, Allemands, Saxons et autres, occupent certains points des provinces gauloises (2). Plus tard, ce système ne put pas suffire, et lorsque des Barbares en corps pénétrèrent dans l'empire, il fallut faire la part du feu et leur abandonner une partie des terres occupées par les Gallo-Romains. Sous Honorius, en 419, les provinces du sud-ouest de la Gaule furent ainsi abandonnées aux Goths, qui, après avoir combattu les Suèves, les Alains et les Vandales, pour défendre l'empire, passèrent d'Espagne dans la Gaule sous la conduite d'un de leurs rois et occupèrent l'Aquitaine ; c'est ainsi que plus tard, en 443 et 456, la Savoie et d'autres provinces de l'est de la Gaule furent aussi abandonnées aux Bourguignons. Les Barbares furent alors établis sur le sol de la Gaule, soit par la

(1) V. Warnkœnigr, Franzœsisohe StacUê und RechUgeschichte, 1. 1. p. 71. (IB) V« Notilia dignitatum imperii Romani, Pars occidentis, éd. Bœcking.

ÊTABLlSÔÈltËNT DES BÀR&AtlBà DANS LA ÛAULB. 07

force, soit à la suite de concessions arrachées à la faiblesse des empereurs d'Occident. Pour les Francs, il n'en fut pas de même ; quelques troupes isolées s'établirent d'abord dans la Gaule, puis ils se fixèrent en corps dans la Belgique et les Pays-Bas, tandis qu'une partie d'entre eux, remontant le cours du fleuve, s'établit sur les bords du Rhin supérieur (dans les provinces rhénanes) : les premiers étaient les Franes Saliens, de la Sala ou de YYaael; les seconds, les Ripuaires, Ripuarii, Riparioliy ainsi appelés les uns et les autres de leur situation dans les lieux qu'ils occupaient. Jusqu'à Clovis, leur existence ne fut qu'une suite de combats, tantôt avec les Romains, tantôt contre eux ; mais déjà sous Childéric leur territoire, depuis qu'ils avaient franchi le Rhin sous la conduite de Clodion, l'un de leurs chefs, avait pris un certain accroissement, et il continua à s'accroître non par des concessions, mais par la conquête d*abord des provinces occupées par les Gallo-Romains, puis de celles occupées par les Barbares eux-mêmes, par les Allemands, les Bourguignons, les Wisigoths.

Bien que soumise aux Barbares en très grande partie, avant les conquêtes de Clovis, la Gaule ne l'était pas tout entière ; il existait encore des provinces romaines, il existait surtout des Gallo- Romains qui, en présence de circonstances qui leur parurent favorables, essayèrent, sous la conduite de Syagrius, le Maître de la Milice, le représentant de l'Empereur dans les Gaules, de lever l'étendard romain et de ressusciter l'empire d'Occident. Mais Syagrius battu à Soissons, le dernier souffle de cet empire s'éteignit dans les Gaules (1). Voici le récit que le biographe trace de la bataille des Francs et de ses suites : a Syagrius fllius iEgidii, dux c Romanorum qui in Galhis habitabant, in Suessonis civitate, c quam pater ejus tenuerat residebat. Super quem Chlodovechus cum c hoste advenit, atque devicit, quemque ab Alarico apud quem in c Tolosa, fugiens Chlodovechum, aliquandiu hal^itavit, sibi transc missum recepit, et occidi prœcepit ; et omnia quœ illius erant c suée potestati subegit » (2). Les Barbares seuls se trouvèrent alors en présence, et c'est entre eux que dut se disputer la domination de cette partie de l'empire.

741. L'empire romain n'existait plus, il est vrai ; mais il existait sous les Barbares, des Romains, des catholiques et ces Romains, ces catholiques formaient une société puissante ayant à sa tête un chef, et, sous ce chef, des pasteurs, des Évêques. L'épiscopat des

(1) V. Grégoire de Tours, Historice frcmoorum, Ub. Il, c. 11 et c, «7, Vie de Saint-Remy.

{t)Apud, D. Bouquet, t. HT, p. 374.

d8 LIVHE ttlOISlèa^E. — PÉRIODE! GERMANIQUE.

Gaules était alors représenté par des hommes illustres : saint Rémi, à Reims ; saint Césaire, à Arles ; saint Avit, à Vienne ; Sidoine Apollinaire, à Clermont. Romains et chrétiens, ils souffraient doublement de voir les belles provinces de la Gaule soumises à des Barbares, livrées à des païens ou à des hérétiques. Tant qu'ils purent espérer que l'empire romain se relèverait de ses ruines, leurs vœux et leurs efforts se tournèrent de ce côté. Mais Syagrius battu, il fallut se résigner à subir la domination des vainqueurs ou se rallier à l'un d'eux. Alaric et Gondebaud étaient chrétiens, mais hérétiques ; ariens, ils persécutaient les évèques et les catholiques dans les terres de leur domination et cherchaient même à y éteindre l'épiscopat en empêchant les réélections d'évôques (1). Clovis, au contraire, s'il était païen, n'avait du moins rien fait contre eux, en dehors de la guerre il les avait même respectés, notamment saint Rémi et sa ville, dans diverses circonstances. Sa conversion était d'ailleurs plus facile que celle d'hérétiques tels que Gondebaud, d'autant plus facile qu'il avait eu d'anciennes relations avec Tévèque de Reims. C'est donc vers lui que se dirigèrent toutes les espérances, tous les vœux des catholiques. Pour l'attacher à la cause de l'Église et des Gallo-Romains on le fit fiancer à la fille de Chilpéric, à la nièce de Gondebaud, à Clotilde, princesse d'une piété reconnue, espérant que sa religion et sa vertu disposeraient mieux le cœur de son mari à recevoir le baptême (2). Par ce lien Clovis fut attaché à la cause catholique ; il ne lui restait plus qu'à devenir catholique lui-même. Comme il l'avait promis à Clotilde, après la bataille de Tolbiac il reçut le baptême des mains de saint Rémi.

Ce fut un grand événement pour les Romains et les catholiques d'avoir ainsi conquis dans la Gaule un bras pour les défendre, et qui, avec leur aide, étendit bientôt sa domination sur toutes les provinces gauloises. Aussi les cris de joie éclatent de toutes parts ; les évèques, saint Rémi, Avitus, le pape Anastase écrivent au néophyte des lettres de félicitations ; ils célèbrent son baptême comme leur plus grande victoire (3). A les entendre, il semble que l'empire catholique d'Occident est désormais rétabli. Mais pour le reconstituer, pour remplir le rôle qui lui était ainsi dévolu, il fallait que Clovis domptât les Bourguignons, puis les Wisigoths et les Francs eux-mêmes qui ne lui étaient pas encore soumis. En recevant le baptême il avait bien rallié

(1) V. Sidoine ApoUinairef Epist. VI; Grégoire de Tours, lib. IT, cap. 23 et S5. (8) Grégoire de Tours, 1. II, c. 28, 29, 30, 31, et Frédépraire, Epit, (3) On lit dans la lettre d'Avitus : « Tan<rit etiam nos félicitas. Quoties cumque « ilUc pugnatis vincimus, » et dans celle du pape Anastase II : « Lœtifica er^o, « gloriçse et iUustris flU matrem tuam, et esto ilii in columuam feiTeam. »

ÊTAÊU86EMENT t>ËS BAHBARËd ÛANÔ LA GAULE. 9d

autour de lui tous les Romains, il avait bien gagné des provinces la première et la deuxième Lyonnaise qui lui résistaient encore, mais il perdit plusieurs de ses compagnons qui, ne voulant pas se convertir avec lui, se réfugièrent auprès de Tun des autres chefs francs restés fidèles à leur ancienne religion, Ragnacaire ou Cararic (1).

Clovîs commença par les Allemands sa lutte contre les Barbares déjà établis dans la Gaule ; il les battit à Tolbiac (2), puis il tourna ses armes contre les Bourguignons. Il avait promis à Glotilde de venger la mort de son père, et il se mit en mesure de tenir sa promesse. II poursuivit le fraticide Gondebaud, après l'avoir battu, jusqu'aux extrêmes limites de ses États, jusqu'à Avignon, et ne lui accorda la paix qu'après avoir obtenu des garanties en faveur des catholiques et des indemnités pour lui-même, un tribut annuel (3). Il laissa à ses fils le soin d'achever son œuvre, et quelques années plus tard, en 534, le royaume des Bourguignons fut réuni à celui des Francs (4).

Après avoir vaincu les Bourguignons, Glovis tourna ses armes contre Alaric II, qu'il défit à la bataille de Vouillé, en 507, et s'empara de tout le royaume des Wisigoths, dans la Gaule, à l'exception de quelques restes, de la Septimanie que l'intervention de Théodoric put sauver pour son petit-fils Amalaric, le fils d' Alaric II eC son successeur (5). Restaient à soumettre les Francs et les Ripuaires, qui ne reconnaissaient pas encore l'autorité de Glovis ; c'étaient ceux qui obéissaient à d'autres chefs, à Ragnacaire, à Cararic, à Sigebert. Glovis triompha successivement par la force, par la ruse et par la crainte de chacun d'eux, et il devint l'unique roi des Francs Rfpuaires et autres (6).

La royauté franque s'étendit alors à toute la Gaule. Il y eut, selon le vœu des Ëvèques, un roi catholique d'Occident, mais un roi barbare, au lieu d'un empereur romain. Bientôt ce devait être un Empereur catholique, qui réunit en ses puissantes mains cet empire que les faibles successeurs de Gonstantin et de Théodose n'avaient pas su défendre et conserver, et qui avait péri sous le faible Augustule en 476.

L'élément germanique, introduit d'abord dans la Gaule par les

fl) V. Lehuërou et de Pétigny, ubi suprd.

(2) V. Grégoire de Tours, II, 30, et Lettre de Théodoric d Clavis, dans D. Bouquet, rv, p. «.

(3) Grégoire de Tours, lib. II, cap. 32.

{4) Grégoire de Tours, lib. III, cap. S; Marius, Chronicon, ad cmnos 5S3, 524, et 534.

(n) Grégoire de Tours, lib. H, cap. 37 ; Procope, histoire des Ooths^ et Âdon, Chronique, Oesia Franoorum, cap. 17.

(6) Grégoire de Tours, lib. II, cap. 40 et suiv., ubi suprd.

troupes auxiliaires à la solde de l'empire, qui avaient conservé leurs coutumes ainsi que leurs chefs, s'y étendit et y prédomina plus tard par les invasions et l'établissement des Allemands, des Wisigoths, des Burgundes, des Francs. Mais quelle influence l'introduction de cet élément exerça-t-elle sur la société et la législation gauloises ? C'est la question qui nous reste à résoudre après que nous aurons exposé le système suivi par les conquérants barbares, en particulier par les Francs, à l'égard des Gallo-Romains.

75. Les premiers qui s'établirent dans la Gaule à la suite de concessions de terres volontaires ou forcées, les Wisigoths et les Burgundes, ne se considérèrent d'abord que comme des auxiliaires et non des ennemis des Romains, et c'est à ce titre qu'ils reçurent et exigèrent d'abord un tiers, puis la moitié ou les deux tiers des terres appartenant aux Gallo-Romains (1). Aussi ne traitèrent-ilspas ces derniers en ennemis, si ce n'est dans les guerres qu'ils entreprirent, dans les dilapidations et les ravages qu'ils exercèrent pour étendre leur domination (2). Vivant avec eux dans des rapports suivis, car le partage n'eut pas lieu par masses, mais par domaine, ils leur laissèrent leurs institutions et leur Droit, et les admirent à une condition à peu près égale à celle des vainqueurs (3). Mais en fut-if de même des Francs î Eurent-ils pour les Gallo-Romains, leurs institutions et leurs lois, le même respect que leurs prédécesseurs dans la Gaule ? Les traitèrent-ils comme des égaux ? C'est là une question historique qui a donné lieu à plusieurs systèmes, dont nous ne pouvons nous dispenser de dire quelques mots, car la conquête des Francs ayant été la dernière el s' étant étendue à toute la Gaule, ce sont ses effets qu'il importe surtout de constater.

Nulle période de l'histoire gallo-franque ne fut plus favorable, il faut le reconnaître, à l'invention de systèmes ; les renseignements que nous fournissent les historiens ou les documents de l'époque sont incomplets, et puis à l'intérêt historique s'en joignait un autre de nature différente, un intérêt politique, qui, de tout temps, a exercé la plus fâcheuse influence sur les travaux ayant pour sujet notre histoire nationale. Ainsi, ça été d'abord dans l'intérêt de la monarchie, de la royauté, qu'on a faussé la vérité historique pour faire des rois francs des espèces de monarques français assez semblables à ceux qui se prétendaient leurs successeurs; puis, ça été dans l'intérêt de la noblesse qu'on a fait de l'établissement des Bar-

(1) V. Oaupp, Die germcmUohen Ansiedlungenund La/ndtheilungen in rœntisehen Prov, des R. WettreicTiet,

(£) V. la Vie de Saint-Sigismond et les Chroniques de Prosper d'Aquitaine, d'Idace, de Marius, aux années 4)g3, 436, 443, 456.

(3) V. Orose, lib. VU, cap. 38, et <n/>*<i, cliap. 3, sect. II et m.

Page 1