SYSTÈMES ET MÉTHODES
§ 505. Il fallut alors lui venir en aide en établissant un certain ardre dans cet amas confus^ et^ de même qu'on avait naturellement réuni d'abord en une espèce tous les individus semblables entre eux^ on chercha, pour les réunir sous un même nom et sous une définition commune, toutes les espèces qui offraient entre elles une certaine ressemblance manquant aux autres. C'est ainsi que de plusieurs de ces imités nommées espèces^ on composa des unités d'un ordre plus élevé auxquelles on donna le nom de genre {gentis). Ce rapprochement de plusieurs espèces en un groupe est une opération naturelle de l'esprit, quoiqu'à un moindre degré que celui des individus. Les auteurs anciens en fournissent çà et là des exemples, et les noms que des peuples étrangers aux sciences et même à demi sauvages donnent aux végétaux pour lesquels leur langue a des noms prouvent souvent, par la désinence commime de quelques-uns d'entre eux, le sentiment d'un rapport entre les objets qu'ils servent à désigner. De pareils genres pèchent sans doute fréquemment contre nos règles actuelles, ainsi que ceux qui résultaient des premiers essais des botanistes; mais c'était déjà beaucoup d'établir des règles quelconques, de reconnaiti'e des rapports, et, parmi les caractères spécifiques, d'en élever pluâeurs à un degré supérieur comi^ commims à un certain nombre d'espèces, comme génériques.
§ 506. Systèmes et méthodes. — Les genres devaient se multiplier en même temps que les espèces, et leur multiplication faire sentir la nécessité de divisions nouvelles dont chacune réunît un nombre limité de ces genres semblables entre eux par quelques caractères plus généraux. Cette nouvelle opération diminuait notablement la fatigue et la difficulté des recherches en les circonscrivant : qu'il s'agît, soit de trouver un genre déjà connu, soit d'assigner une place à un genre nouveau, ce n'était plus à l'universalité des plantes qu'il était nécessaire de le comparer, mais leur majorité se trouvait exclue de la comparaison dès qu'on avait reconnu les caractères généraux par lesquels la plante étudiée se rattachait à tel groupe ou à tel autre ; et l'opération ainsi divisée, bornée définitivement à l'étude d'im nombre beaucoup plus petit de genres, devenait beaucoup plus simple et en même temps plus siire. L'utilité évidente de ces divisions en augmenta le nombre; les plus générales furent divisées à leur tour, puis celles-ci subdivisées, et Ton obtint ainsi une suite de groupes subordonnés audessus des genres et des espèces, dernier terme de la classilication.
On a souvent comparé cette organisation à celle des armées, l ne tioupe peu nombreuse peut marcher sans chefs et sans ordre, dont le besoin se fait sentir si elle le devient davantage ; on rcunit alors
3»4 yOTAKIQUE.
les soldats par escouades^ par compagnies, par bataillons; les grandes années ont leurs corps, leurs divisions, leurs régiments; les cadres s'élargissent dans la même proportion qu'elles grandissent elles-mêmes, et de cette manière des masses énormes peuvent se mouvoir avec ordre, se manier avec facilité, et la ]^acc du moindre soldat bien déterminée permet d'arriver jusqu'à lui, tandis qu'il serait introuvable sans ce classement.
Ainsi sont nés les systèmes et les méthodes en histoire naturelle. Il est difticile d'établir nettement la distinction entre les dassiûcations désignées par ces deux noms différents. On définit, il est vrai, ordinairement, les premiers comme n'employant que des caractères tirés exclusivement d'un seul organe, les secondes comme se servant de plusieurs organes à la fois. Mais l'étude de k plupart des systèmes nous les montre toujours.f(Hidés sur l'empbi de plusieurs organes, aussi bien que les méthodes ; et, d'une autre part, celles-ci en font généralement prévaloir un sur les autres. Nous nous ser\1rons donc à peu près indifféremment de ces deux mots.
§ 507. Les plus anciens auteurs de traités sur les plantes partageaient déjà en plusieurs catégories le petit nombre de celles qu'ils mentionnaient^ mais seulement d'après leur aspect général et surtout d'après leurs propriétél. A mesure qu'ils en étendirent le nombre et qu'ils pénétrèrent plus avant dans l'étude des plantes ellesmêmes, ils eherchèrent dans leurs caractères les fondementsds leur division : et sous ce rapport on doit citer Césalpin, qui, dès la un du seizième siècle, faisait entrer, dans sa classification des considérations tirées du fruit et de la graine. Nous ne nous arrêterons pas sur ces essais assez nombreux, parce que, parmi tous ces auteurs, chacun, inventant sa propre méthode et ne l'appliquant qu'à une faible partie des végétaux, n'était pas suivi par d'autres, et que, faire l'histoire de tous ces systèmes isolés, ce serait presque passer en revue tous les ouvrages publiés pendant une longue suite d'années. Au reste, ceux qui voudront s'en faire une idée les trouveront rcsiunés dans des livres plus modernes (1), notamment dans 17»troduction des familles des plantes, par Adanson, et dans les Classes plantarum de Linné ; -et leur intelligence n'offrira aucune difficulté si Ton a présentes à Tesprit les notions que nous avons données sur les organes divers et sur leurs principales modifications.
§ 508. Hyslème et nomcnclatare de Ijiiiné. — Le système (le Linné, publié en 1734, lit abandonner généralement tous ceux
(I) Nous avons nous-niême fait une exposition des classîGcations botaniques plm complète, en ce qu'elle les résume toutes jusqu'à notre époque, à l'article Tiao^iosii 4u Dictionnaire universel d'histoire natureiiet t. Xil, tSiS.
SYSTËMFIS ET MÉTHODES. 385
qui l'avaient précédé. 11 offrait un grand attrait de nouveauté en se basant sur les organes de la fécondation, négligés jusqu'alors, et dont les usages pliysiologiques^ d'une bien plus haute valeur que ceux des autres parties de la fleur, pouvaient être considéiés comme une découverte encore récente.- Linné, d'ailleurs sut lier cette innovation à plusieurs autres d'une grande importance : il fit disparaître la confusion qui résultait de la multitude des vai'iétés, qu'il réduisit, ainsi que les espèces douteuses, à celles qu'il savait nettement circonscrire. 11 diminua aussi le nombre des genres, et compléta leur signalement par l'emploi des étamines et de certaines parties du pistil. Mais surtout, grâce à des lois qui sont encore et resteront probablement en vigueur, il introduisit une admirable réforme dans la langue et la nomenclature botanique,, en définissant rigoureusement chacun des termes destinés à exprimer toutes les modifications d'organes qu'il devait employer comme caractères, et en réduisant l'appellaticm de toute plante à deux mots : le premier, substantif, qui désigne son genre ; le second, adjectif, qui désigne son espèce. Avant lui, chaque genre portait bien un nom unique ; mais, pour l'espèce, ce nom devait être suivi d'une phrase entière récapitulant tous ses signes distinctifs ; plus il y avait d'espèces dans un genre, plus il fallaif de signes pour les distinguer entre elles; les phrases, s'allongeant ainsi par les progrès mêmes de la botanique, surchargeaient la mémoire au delà de ses forces et embarrassaient le discours, au milieu duquel la mention d'une plante venait à chaque instant jeter toute une phrase incidente. C'était la confusion qui s'introduirait dans la société et dans le langage si, au lieu de distinguer chacun par un nom de famille et un nom de baptême, on supprimait le second en y substituant l'cnumération de plusieurs qualités distinctives de la personne. La nomenclature linnéenne déchai*gea donc la mémoire au profit d'autres facultés et dégagea l'allure de l'idiome botanique. Les ouvrages où la série des plantes se trouvait exposée suivant son nouveau système devaient donc, offrant à la fois tous ces avantages, obtenir dès leur apparition une vogue presque universelle. C'est ce qui aiTÎva. La réforme fut adoptée de tous les côtés et dans tous ses points : le système de Linné détrôna tous les autres et régna jusqu'à la fin du dix-huitième siècle presque sans contestation, si ce n'est de la part de quelques esprits plus retardcis on, au contraire, plus avancés que la généralité. On y classa toutes les plantes nouvelles à mesure qu'on les découvrait, et les tableaux du règne végétal continuèrent à s'agrandir sans qu'on consentit à cliangcr les cadres. Comme un possède un nombre considérable d'ouvrages rédigés suivant le système de Linné cl même do nos
jours ; comme à cause de la nomenclature binaire^ dès lors adoptée^ ils font consultés fréquemment et facilement ; comme» au iiiiitiiWlij^jBiiiiinl des ouvrages antérieurs , écrits dans une langue ttBKSt jp>M^ l'usuelle» ne le sont que rarement et n'ont conservi'JjlIflÊÊt^^ qnt'un intérêt historique» nous avons dû
omettrflrw/iBti'eg systèmes que Fâève n'est pas obligé de connaître. Mais il doit se familiariser avec eékà de Linné» et nous devons l'exposer ici avec plus de détail.
§ 509. On est habitué à définir ce système comme foadé sur le nombre des étamines» mais tout à fait à tort» puisque Linné, tout en choisissant dans ces organes ses principaux caractères» a égard en premier lieu à d'autres considérations : celle de leurs rapports! avec le pistil» séparé des étamines dans ime fleur diflcrente» ou mpproché dans la même fleur ; celle de leurs rapports entre dles, soit d'adhérence par les filets ou par les anthères» soit de grandeur. Le nombre absolu ne vient qu'ensuite, c'est-à-dirs au r inquièmc ou sixième rang. C'est, au rcslc, ce que le tableau suivant fiîra couîiaîlrc d'un coui) d'œil.
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SYSTÈMES ET MÉTHODKS.
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388 DOTÀNIQUE.
Nous avons déjà eu occasion^ au chapitre de la fleur et des ctv inincii^de faire connaître tous ces noms^qui^ au reste^ se ti'ouvcnt dtUinis ici par le tal)leau même.
§ 510. Les 24 classes ainsi obtenues sont subdivisées ensuite chacune d'après d'autres considérations puisées soit dans les ctaniines^ soit dans les pistils. Âinsi^ dans les 16% 17*, 18% 20*^ 21% 22« classes, nous voyons reparaître le nombre absolu desétaminos pour fournir des divisions secondaires : la moncuielphie décandrie, par exemple, comprendra les plantes qui offrent dix étamines réunies entre elles par leurs filets ; la ^ynandria hexandrie, celles qiii offrent six étamines portées sur le pistil; la diœcie perUandrie,céi\ci dont les fleurs à cinq étamines sont dépourvues de pistils qu'on ne trouve que dans d'autres fleui*snon staminifères et placées sur un individu différent.La 23^ classe,d'aprèsla distribution des fleurs de trois sorlQs sur un njôme individu ou sur deux ou trois diflérents,sc subdivise elle-même en polygamie monœcie, diœcie, tncpcta. La 19*, dont les fleurs, réunies dans un même capitule, offrent cinq combinaisons possibles de fleurs hermaphrodites, mâles, femelles et neutres, se partage en plusieurs polygamies. Quant aux 15 premières classes, où le nombr^ absolu des étamines libres a déjà été employé, l'auteur, pour les subdiviser, a recours à des considérations tirées du fruit, court ou allongé dans la 15*, monosperme (gymnospermie)yOU poly sperme (angiospermie) dans la 14* ; et, dans toutes les autres, du nombre des styles, qui, simple, double, triple, rnulti plc,doDne les sections appelées monogynieydigynie, trigynie.. ., polygynie ; par exemple, le Cerfeuil, qui a cinq étamines libi-es cl deux styles distincts, se trouvera dans la pentandrie digynie.
§ 511 . Ce système a un défaut que tous ceux qui l'avaient précédé offraient aussi plus ou moins : l'espèce composée d'individus ressemblants entre eux par l'ensemble de leurs caractères était désignée par la nature elle-même. En formant le genre de plusieurs espèces liées entre elles par une ressemblance générale, on avait encore suivi l'indication de la nature: mais on l'abandonnait à partir de là, puisque, pour réunir un certain nombre de genres en une classc,ou en tout autre groupe (quelque nom qu'on lui donnât), on n'avait égard qu'à un petit nombre de traits de ressemblance, le plus souvent assez insignifiants ; de sorte qu'il n'existait pas un lien naturel, uri rapport essentiel entre ces genres ainsi rapprochés. Montrons-le par quelques exemples pris dans ce système de Linné : une plante a six étamines égales et un seul style ; elle devra donc prendre place dans Vhexandrie monogynie, qui se trouvera ainsi comprendre le Jonc auprès de l'Épine-Vinette. Or, il n'y a aucun
"apport entre ces deux plantes, pas plus qu'entre le Rii et l'i^^ra-
MlrlTIIODE HATlMUaJ.F:. UO
phaxis, qui se rapprochent dans la digynie ; entre rOseille^le Colchique et le Ménisperme^ qui se rapprochent dans la trigyriie; [vas plus qu'entre la Vigne et la Pervenche dans la pentandrie monogynie; entre la Carotte et le Groseillier dans la pentandrie digynie^ etc. Pourquoi cela? Parce que Linné ayait eu égard^pour réunir entre eux tous les Groseilliers, à un ensemble de caractères tires de toutes les parties de la plante ; tandis que, pour les ra|>procher dans une même classe du genre C£urotte> il n'a eu égard qu'à la présence des cinq étamines et des deux styles^ rapports qui ne se lient à aucun autre et peuvent se trouver entre une foule de plantes essentiellement difforentes.
Le système de Linné ^ donc fondé -sur des lois arbitraires ;c'csl un arrangement conventiûond, une so^c d'ortitiec par lequel les plantes se disposent assez commodément en un certain nombre de cadres, où il était faciled'aller les trouver tant qu'on n'en connaissait pas encore une très-grande quantité.De là le nom de système artificiel qu'on a donné à celui de Linné, ainsi qu'à tous ceux qui ont, comme lui, groupé les genres d'après un petilrnombre,etnon d'apiès l'ensemble desTapports, et qui, se proposant pour but la distinction de ces genres plutôt que leur connaissance intime, iiisistentheaucoup sur leurs diflërences^peu sur leurs ressemblances.
MÉTHODE NÀTIIKKLLE.
§ 512. Un système qui présenterait les différents genres liés entre eux comme les espèces le sont dans un même genre, les individus dans une même espèce, devrait suivre un procédé précisément contraire. Il devrait rapprocher les genres qui ont le plus grand nombre de rapports l'un avec l'autre, et par conséquent employer non pas quelques caractères seulement^ mais tous les caractères à la fois; et s'il parvenait à représenter âdèlement dans son arrangement tous ces rapports, il serait l'expression de la natui'e même. De là le nom de màhode naturelle, par lequel on distingue un pareil système de ceux que nous venons de désigner comme artificiels. De ceux-là on peut en inventer à l'infini, puisque, d'après chaque organe et d'après chaque point de vue sous lequel on le considère, on peut établir autant de ces systèmes. Mais il ne peut y avoir qu'une méthode naturelle qui ne dépend pas des botanistes, qu'ils peuvent découvi*ir, et non faire. Il y a eu beaucoup d'essais différents de cette méthode : il nous reste à exposer comment ils ont procédé pour aiTiver à leur but et quels «ont ceux qui paraissent s'en approcher 1^ plus, et ont réuni Tas- «entim^ni de la majorité des botauist^r
m) nOTAMQUE.
On peut conclure de ce qui précède que, pour grouper les genres entre eux^ il fallait qu'on fit une opération analogue à celle qui avait été faite pour grouper les espèces entre elles, s'attacher à rechercher leurs rapports et à rapprocher les genres qui en offraient la plus grande somme ; qu'au moyen de ces unités, nommées genres, en réunissant ceux qui se ressemblent plus entre eux qu'ils ne ressemblent à tous les autres, on composât de nouvelles unités d'un ordre plus élevé. Ce sont ces collections naturelles de genres qu'on appelle des familleSj terme heureux imaginé par uo botaniste français, Magnol.
§513. L'établissement de la méthode naturelle reposait donc sur celm de familles dignes de ce nom. Linné, qui en comprenait le besoin, et qui était doué d'un jugement trop sain, d'un tact trop exquis pour ne pas sentir les défauts de son propre système, tenta, 30US le titre de Fragments de la méthode naturelle,un autre essai de classification où les genres se trouvaient distribués en familles; mais ce fut une simple liste de noms, sans explication qui pût faire connaître les principes par lesquels il s'était laissé guider, et probablement il suivit plutôt les inspirations d'un heureux génie et d'une expérience consommée que des lois bien arrêtées. Un botaniste français du même temfis, Bernard de Jussieu, essaya de son côté dans la plantation du jardin botanique de Trianon, une classification naturelle ; mais, pour en deviner les bases, on fut de même réduit à un simple catalogue, sans autre éclaircissement. Un peu plus tard un autre Français,Adanson, publia des familles déplantes, et le premier traça les caractères de ces familles, en développant les principes qui avaient présidé à leur formation. 11 avait commencé par établir un grand nombre de systèmes, sur chaque partie de la plante et sur les principales modifications de ces parties; chacun de ces systèmes constatait certains rapports entre certaines plantes. En les comparant entre eux, on pouvait évaluer la somme de ces rapports entre deux plantes données, et le système naturel général était le résultat de tous ces systèmes partiels. Mais si avec beaucoup de raison il avait employé concurremment tous les caractères des plantes pour les classer, il avait eu le tort de les employer tous h peu près au même titre, et souvent la somme des rapports ainsi calculée se trouva fausse comme le serait une somme de monnaies qu'on prétendrait évaluer, en ayant égard seulement au volume et non au métal des pièces. Aussi, nous ne voyons pas que ces diverses tentatives de méthode nalurelle,quoique laites par d'aussi grands maîtres, aient exercé une influence directe sur la marche de la science.
§ 514. Il n'en fut pas ainsi de celle qu'un quart de siècle plus