DEUXIÈME PARTIE
cortège. L’univers se rembrunit aux yeux de l’homme que le chagrin accable; pour lui il n’est pas de ciel serein, de jour sans nuage; le bonheur d’autrui l’importune , tout lui fait mal! son humeur change. Etait-il doux, il devient acariâtre, caustique; il fuit les hommes, se plaît dans la solitude ; ses forces l'abandonnent; et cet infortuné, miné par la douleur, s’avance lentement vers la tombe, s’il n’attente à ses jours. Le chagrin opiniâtre occasionne non-seulement ^ toutes les maladies nerveuses, telles que la mélancolie, la manie, l’hystérie, l’épilepsie, des spasmes, des céphalalgies, des douleurs de toute espèce; mais encore la plupart des maladies aiguës et chroniques. J’ai vu une mère mourir en deux jours d’une péripneumonie dont elle fut frappée à la lecture d’une lettre qui lui annonçait la mort de son fils. Le chagrin violent a souvent produit la mort. L’illustre médecin Fernel mourut au bout d’un temps fort court, de douleur d’avoir perdu sa femme; Yésale, de chagrin d’avoir ouvert un homme dont le cœur palpitait encore; Clément VU, de la peine que lui causa une lettre que lui écrivit l’université de Paris; Isocrate, en apprenant la perte de la bataille de Chéronnée. Racine et Louvois ne purent survivre à la disgrâce de Louis XIY. Dominique de Vie expira de douleur en voyant le lieu où Henri IY avait été assassiné. Horace suivit de près Mécène dans la tombe. Louis de Bourbon reste sans vie à la vue des osseincns de son père qu’il avait fait exhumer. Dans la guerre de Ferdinand contre les Mores, un jeune homme com-
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battit avec tant de valeur qu’il s’attira l’admiration des deux partis. Enfin il succomba sous le nombre de ses ennemis; on lève sa visière, son père le reconnaît, reste immobile et meurt.
Le désir, cause première de toutes nos passions animales ou sociales, exerce sur l’économie entière une puissante influence, influence relative aussi à sa durée, à son énergie , et qui varie encore, selon qu’il est accompagné d’espérance ou de crainte.
Le désir accompagné d’espérance équivaut presque au plaisir, dont il produit tous les bons effets. Il est le partage délicieux de la jeunesse qui, confiante dans ses forces, ét pourvue de peu d’expérience, n’a pas eu le temps encore d’être souvent déçue. C’est au désir, accompagné de l’espérance, qu'il faut attribuer dans les maladies les changemens surprenans qui suivent l’administration de certains médicamens à peu près inertes. C’est à tort qu’on a attribué ces résultats à l’imagination.
Une dame désirait être purgée, et croyait être sûre de sa guérison, si son médecin condescendait à ses vœux; celui-ci pensait, au contraire, qu’un purgatif pourrait être dangereux; cependant pour contenter la malade, il fit revêtir d’une enveloppe argentée des boulettes de pain , qu’il donna comme étant des pillules purgatives. La malade en prit une certaine dose et fut purgée dix-sept fois (Encyclopédie). Ce qu’il y a de certain, c’est que la confiance que le médecin sait inspirer tourne toujours au profit de son malade. Le désir, l’espérance de guérir et la confiance qu’on gué-
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rira, modifient tellement l’organisme, que la résolution des maladies a presque toujours iiëu. C’est à cette cause qu’on doit rapporter les effets extraordinaires des pèlerinages, des amulettes, des exorcismes, et de la plupart des pratiques superstitieuses. C’est en agissant sur le cerveau et par son intermédiaire sur toute l’économie, que s’opèrent toutes ces merveilles. Ces affections auraient-elles surtout pour résultat d’augmenter l’absorption interstitielle? L’espoir seul peut ramener des portes du tombeau le malheureux que le désespoir y conduit.
Voyez ce jeune homme éloigné de sa patrie et de parens qu’il chérit, transporté même d’un sol aride, dans un climat délicieux, et qui réunit tous les plaisirs, on le verra devenir triste, rêveur, et dépérir. L’image de son pays, fortement empreinte dans son âme, se retrace sans cesse à lui comme le seul bien qui peut le rendre heureux. Il est en proie à la nostal gie, l’art est impuissant. Il succomberait infailliblement, si l’espoir de revoir son pays et les auteurs de ses jours ne rallumait le flambeau de sa vie prêt à s’éteindre. Il revoit le toit paternel, et sa santé revient avec tout son éclat et comme par enchantement, sans avoir fait aucun remède.
Voyez\encore cet amant infortuné, épris d’un objet qu’il adore sans espoir, sa gaîté vive se change en une morne tristesse, sa santé brillante s’évanouit, son teint coloré pâlit, sa respiration brûlante est entrecoupée de soupirs; une fièvre lente s’empare de lui, tout aliment lui devient insupportable, toutes
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ses fonctions languissent. L’image de la beauté qui l’enchante est toute son existence; chaque instant du jour il la voit, et si la nuit lui accorde un moment de repos, cette image chérie se peint plus vivement encore à son imagination charmée. La mort est prête à le frapper( i ). Un mot, un geste favorable, peuvent le retirer des bords de la tombe; si son amante persiste dans ses rigueurs, ce jeune malheureux périt victime de sa passion fatale. On peut voir dans ces exemples les effets du désir sans espérance , et dans la guérison de ces malheureux la puissance du désir que l’espoir anime. Le premier produit tous les effets du chagrin, de la douleur morale, le second ceux du plaisir.
L’aversion que la nature nous inspire pour ce qui peut nous nuire , détermine des modifications profondes dans tous les organes. Ces modifications sont analogues à celles que produit la douleur morale; elles varient selon l’intensité, l’énergie et la durée de cette passion.
A. Orgueil, fierté, vanité. Ces affections, dont la première consiste à avoir une haute opinion de ses qualités; la seconde à regarder les autres comme inférieurs à soi, du moins à ne vouloir paraître inférieur à personne, à être d’un accès difficile; et la troisième
(i) Tel était le déplorable état où l’amour de Pliila avait jeté l'erdiccas , et où eelui de Stratonice avait réduit Antiochus, avant qu’Hippocrale et Érasislralc eussent, par leur admirable sagacité, rappelé ces princes du tombeau.