DEUXIÈME PARTIE. I
à placer tout son mérite dans des choses qui , la plupart du temps futiles, ne tiennent en aucune manière à nos qualités personnelles, telles que les emplois, la naissance, les titres, les cordons, la parure, ces affections, dis-je, ne sont que des modifications de l’amour-propre. Elles sont par conséquent des passions primitives , puisque toutes dérivent de l’amour de soi. Elles sont à peu près également empreintes dans le cœur de tous les hommes, et il n’y a souvent de différence à cet égard, entre celui qui passe pour orgueilleux et fier, et celui qui lui en fait un reproche, que le plus ou le moins de franchise des deux individus; l’un fait connaître ses sentimens, l’autre les dissimule. Ce serait une contradiction de la part de la nature de nous avoir donné la vie, sans nous avoir donné l’amour-propre ; celui-ci n’est que la conséquence du désir de la conservation, mis en évidence toutefois par l’état social.
C’est au moyen de ces passions qu’on peut diriger et gouverner les hommes, on est maître d’eux, dès le moment qu’on peut les satisfaire.
L’amour-propre exerce un empire puissant sur l’économie entière. Ses blessures occasionnent la colère, la fureur, l’envie, la jalousie, passions qui produisent les résultats les plus funestes , soit en minant lentement l’organisme, soit en faisant naître les maladies les plus graves. La satisfaction de ces passions produirait l’effet contraire, si elle ne les développait encore d’avantage; de manière que l’amour-propre
1^1 cours d’hygiène.
grandit à mesure qu’on le satisfait. Cet accroissement de l’amour-propre est cause qu’il devient de jour en jour plus irritable et plus difficile à satisfaire, et que tôt ou tard il fait naître quelques-uns des effets que nous venons d’énumérer. L’amour-propre et ses diverses variétés est susceptible d’augmenter et de diminuer , puisqu’il est le produit de l’organisation. L’exercice doit le développer et l'inaction l’affaiblir. C’est un mauvais service à rendre à quelqu’un que de chercher à accroître chez lui ce sentiment. Il en naît tôt ou tard des peines cuisantes, et par conséquent des effets fâcheux pour la santé. Le moindre inconvénient qui puisse en résulter , c’est de rendre cette personne insupportable aux autres.
Les éloges mérités ou non, les succès dans tous les genres développent l’amour-propre. Il est d’autant plus impardonnable qu’il est moins justifié par des qualités véritables , d’où il doit résulter nécessairement des désagréinens plus multipliés. Il est donc exact de dire que rien n’est plus dangereux que les flatteurs.
Reprendre les défauts avec modération est sans contredit le meilleur moyen d’élever les hommes; l’éloge ne doit être donné qu’avec parcimonie. Il est rare qu’on soit obligé de développer l’amour-propre; la plupart du temps on ne doit que lui imprimer une bonne direction. C’est en prodiguant les éloges à ce qui est beau et bon qu’on fait germer dans le cœur humain l’enthousiasme pour les vertus et les talens,
l’héroïsme et le génie ; c’est en déversant le mépris et le blâme sur les actions honteuses et criminelles qu’on inspire la haine du vice et des crimes.
Il est un résultat de l’amour-propre qu'on attribue ordinairement à toute autre cause, et dont nous devons parler ici, c’est la timidité. Celte affection ne dérive que de la crainte den’ètre pas apprécié ce que l'on vaut; on craint de ne pas paraître tel que l’on croit être, de rencontrer des gens d’un mérite supérieur, devant lequel le notre ne sera pas aperçu, etc. Ce sentiment paralyse tous nos moyens. Le cœur bat avec force, la face rougit ou se décolore; le cerveau n’agit plus qu’imparfaitement , la pensée est obscure ou nulle, les mouvemens gauches, l'expression embarrassée, la voix tremblante, la parole expire sur les lèvres. Toutes les autres fonctions sont plus ou moins troublées ou suspendues. Une confiance illimitée décèle cependant un amour-propre beaucoup plus prononcé.
B. Ambition des honneurs , du pouvoir, de la fortune, de la gloire. Si l’homme bornait ses désirs à ses besoins naturels, c’est-à-dire à ceux que nécessitent l’exercice de ses organes et la réparation des pertes qu’entraîne cet exercice, il ne connaîtrait ni l’ambition, ni l’avarice, ni l’amour de la gloire. Mais l’état social procurant avec promptitude et facilité les moyens d’assouvir ces désirs animaux , il reste à l’homme et du temps et des facultés pour agir; de là l’origine de nouveaux désirs, nés du besoin d’éprouver l’existence par de nouvelles sensations. Le pou-
174 cours d’hygiène.
voir, la richesse, la considération, nous fournissant les moyens d’obtenir des plaisirs nouveaux, nous les désirons a.vec avidité, nous nous passionnons pour eux. Chose remarquable , ces passions factices sont plus violentes, du moins dans l’état social, que les passions naturelles. L’homme que l’ambition dévore, pâlit; ses yeux se retirent dans les orbites, son regard est soucieux, ses pommettes deviennent saillantes , ses tempes se creusent, ses cheveux tombent ou blanchissent; le sourire ne vient sur ses lèvres qu’auprès des personnes dont il espère quelque chose; sa respiration est brûlante, sa circulation accélérée, sa digestion imparfaite, son appétit se perd ; il n’a de sens et de pensées que pour l’objet de ses désirs; il est souple, humble et rampant envers les grands; fier et superbe avec ses inférieurs ; sa vie est un long tourment ; un désir satisfait n’est que l’origine d’uu désir nouveau. L’ambitieux, tremblant à la moindre apparence de disgrâce , placé entre la crainte et, l’espérance, est nécessairement l’esclave du pouvoir; il achète les faveurs au prix de son indépendance ; il ignore les douceurs de la liberté. Son âme est incapable des passions généreuses d’amour de la patrie et , de la liberté ; et s’il aime la gloire, ce n’est que comme moyen d’arriver aux honneurs. Ah ! combien est préférable une humble, mais indépendante médiocrité !
L’ambition exerce plus particulièrement ses ravages sur Les organes abdominaux. On a remarqué que des cancers de l’estomac ou du foie conduisaient au tombeau ceux dont la carrière avait été consacrée