DU RÉENSEMENCEMENT NATUREL ET DES ÉCLAIRCIES
OU
Généralités.
45%. La méthode du réensemencement naturel et des éclaircies consiste à exploiter les futaies de manière à en assurer le repeuplement naturel et complet, et à favoriser le plus possible leur croissance, depuis la première jeunesse jusqu’au terme de l’exploitation.
Cette méthode repose sur des faits simples et peu nombreux observés dans la nature et, pour la plupart, expliqués par la physiologie végétale, science que l’on doit prendre pour guide dans toute méthode de culture.
455. La graine ne germe que sous l'influence simultanée de l'humidité, de l’oxigène! et d’un certain degré de chaleur. Quoique le sol ne soit point pour la germination un milieu indispensable, son action, quand la semence s'y trouve placée, n’en est est pas moins très utile. En effet, c’est par son intermédiaire que celle-cirecoit, dans les proportions convenables, l'influence des trois agents quenous venons de nommer ; il importe donc que le sol ne soit ni trop léger n1 trop compacte [43]. Il importe encore qu’il soit substantiel ; car dès que la radicule est développée, elle a besoin d'y trouver des sucs nourriciers qu'elle puisse s’assimiler facilement.
456. La lumière n'est point nécessaire à la germination, et lorsqu'elle est très vive elle devient souvent nuisible; aussi la nature nous montre-t-elle la plupart des graines germant à l'ombre. Mais aussitôt que la plantule a percé la terre, elle réclame la lumière qui, pour être bienfaisante, ne doit néanmoins lui être dispensée qu'avec mesure ?. L'action trop intense des rayons solaires peut tuer les plantes naissantes, et plusieurs essences forestières surtout,
montrent, sous ce rapport, une grande susceptibilité [126 et 279].
Ce n’est qu'après avoir acquis un certain degré de force sous un abri protecteur, que le jeune plant
‘ L'un des gaz composant l'air atmosphérique. 2 Vovez de Candolle, Physiologie végétale, chap. vtr.
peut, sans inconvénient, et même avec avantage, recevoir les influences atmosphériques. Cette époque varie selon le tempérament plus ou moins robuste des essences.
457. À partir du moment où les plants ont acquis assez de vigueur pour croître librement sous l’action des météores, ils présentent, lorsqu'ils sont serrés en massif (ainsi que cela a lieu dans les forêts), une nouvelle série de phénomènes végétatifs.
Toute plante, pour croître, exige un certain espace, aussi bien dans le sol pour y étendre ses racines, que dans l’atmosphère pour yétaler ses branches; et, àmesure de l'accroissement de la plante, l’espace qu’elle occupe devient nécessairement plus grand. Or, il est évident que, dans une jeune forêt, qui dès les premières années s'élève en massif serré, tous les plants composant ce massif ne pourront plus trouver place lorsque, par exemple, ils auront acquis un volume double. De là, la nécessité matérielle d’une diminution dans leur nombre, au fur et à mesure de leur accroissement. On remarque, en effet, dans un tel massif, qu'il s'engage une lutte entre les jeunes plants, qui tous cherchent à s'emparer, dans l'atmosphère, de la place qui leur est indispensable pour développer leurs branches et participer aux influences de la lumière. Dans cette lutte les brins les plus faibles, manquant d'espace, surmontés et dominés, ne tardent pas, ainsi que les branches inférieures des autres, à sécher et à tomber en pourriture; et c’est
ainsi que, d'année en année, le nombre des tiges diminue, et que celles qui persistent, parce qu’elles sont les plus élevées et les plus vigoureuses, se débarrassent de plus en plus de leurs branches basses, et prennent un fût d’une plus grande longueur.
Pendant la première jeunesse de la forêt, l’état serré ne présente pas d'inconvénients; 1l est certain même qu'il offre des avantages, les jeunes brins se prêtant un mutuel appui contre les intempéries et se poussant à croître en hauteur. Mais plus ils avancent en âge, plus la lutte devient opiniâtre, parce que les tiges dominées , quoique privées de l’action de la lumière, sont d’autant plus longtemps à succomber qu’elles sont plus fortes, ce qui dès lors produit un ralentissement marqué dans l'accroissement de tout le massif. Néanmoins, le nombre des arbres diminue toujours insensiblement d’après la même loi.
Dans une forèt abandonnée à elle-même, cette opération naturelle continue de la sorte, jusqu’au moment oùle peuplement s’éclaircit assez pour offrir les conditions favorables au développement des plants produits par ses semences. Alors une nouvelle génération se présente pour remplacer celle qui est parvenue à maturité.
458. Tel est le travail de la nature. Il faut chercher à l’imiter, non servilement, mais de manière à maintenir et à faire naître, au besoin, toutes les circonstances propres d’une part, à assurer la régé-
216 DE L'EXPLOITATION nération de la forêt, de l’autre, à en améliorer la crorssance (Voir l’Introduction).
Les divers genres de coupes qui constituent la méthode d'exploitation qui nous occupe, doivent toujours aboutir à l’un de ces deux résultats.
ARTICLE II
Coupes de régénération.
459. D’après ce que nous venons de voir, les conditions de la régénération du massif de futae parvenu à son exploitabilité peuvent se résumer ainsi :
4° Sol meuble et substantiel ;
2° Ensemencement complet du terrain;
3° Abri aux jeunes plants au commencement de leur existence ;
4° Participation des jeunes plants aux influences atmosphériques, selon leur tempérament plus ou moins robuste.
Ces conditions, le forestier les réalise par trois coupes successives.
460. Dans la première, appelée coupe d'ensemencement, 1] laisse sur pied le nombre d’arbres néces- saire pour garnir de graines tout le terrain de la partie en exploitation, et pour abriter, tant contre les ardeurs du soleil que contre les gelées, les jeunes plants qui lèvent après la chute des semences. Si la
DES FUTAIES. a14
graine est lourde et le jeune plant délicat, comme cela arrive pour le hêtre, par exemple, les arbres devront être assez nombreux pour que les extrémités de leurs branches se touchent lorsqu'un léger vent les agite, et dans ce cas, la coupe sera dite sombre. Mais si, au contraire, les graines sont légères et les jeunes plants robustes, les arbres pourront être écartés davantage. [l est essentiel qne la réserve se compose, autant que possible, d'arbres sains et vigoureux, susceptibles de fournir abondamment de bonnes semences.
La coupe d’ensemencement satisfait évidemment aux trois premières conditions que nous venons d’énoncer. En effet, elle conserve, par son couvert, le sol meuble’ et substantiel (terreau) qui s’est formé sous le massif et qui, joint au lit de feuilles, facilite la germination de la graine et le développement du jeune plant; elleassure l’ensemencement complet; enfin elle procure à la jeune plante l'abri qui convient à son tempérament.
461. Aussitôt que les jeunes bois ont acquis un eertain degré de force, ce dont on s'assure surtout par la forme de leur cime et par l'aspect de leur
‘ Rien ne s'oppose à ce que, dans les coupes d’ensemencement, on déracine les souches des arbres abattus. Cette extraction augmentera les produits en matière et pourra, là où le terrain n’est pas suffisamment meuble, le préparer à recevoir utilement la semence des arbres de réserve. Il n’y a d'exception à cet égard que pour les pentes un peu raides, dans lesquelles cette opération pourrait avoir pour suite l’éboulement des terres.
ss +
feuillage dans la saison de la végétation, 1l devient nécessaire de les faire participer davantage au bienfait de la lumière et de l'air. La coupe qui doit remplir ce but, et qui consiste à éclaircir la réserve, c'est-à-dire à en abattre une partie, se nomme coupe claire où secondaire. Dans cette opération, on enlève de préférence les arbres qui surmontent les plants les plus vigoureux et les plus élevés, en ayant soin cependant d’en laisser quelques-uns afin de conserver l'ombrage encore utile. On n’en coupe aucun dans les places où l’ensemencement n’est pas complet, et où les jeunes brins sont encore trop faibles.
Lorsque le tempérament du jeune plant est très délicat, et que l'exposition et le climat rendent les chaleurs ou les gelées redoutables, on fera bien d’effectuer la coupe secondaire en plusieurs fois, c'est-àdire, d’éclaireir la réserve insensiblement, de manière à acchimater plus sûrement le sous-bois.
462. Enfin, lorsqu'on est assuré que le sous-bois est assez fort pour se passer de tout abri, on procède à la coupe définitive en abattant le restant de la réserve. N'’étant plus dominés d'aucune manière, les jeunes brins s’élancent dès lors et prennent une croissance rapidef.
‘ C’est à tort que certains forestiers persistent, même après la coupe définitive, à maintenir des réserves sur les petites claïrières qui peuvent exister, çà et là dans la coupe, par suite de causes diverses. Cette précaution est vaine. D'abord ces arbres
Dans certaines circonstances, on conserve dans les coupes définitives quelques arbres que l’on destine à parcourir une seconde révolution, afin d’obtenir des bois de dimensions très fortes. Ces réserves doivent être placées sur le bord des chemins et sur les lisières de la forêt. Dans cette situation elles porteront moins de préjudice au sous-bois, et elles pourront d’ailleurs être extraites sans difficulté, si le dépérissement ou des besoins extraordinaires forçaient à les abattre.
463. Comme on le voit, la coupe secondaire et la coupe définitive sont destinées à accomplir la quatrième et dernière condition de la réussite du repeuplement naturel. Il est presque inutile d’ajouter que, pour assurer le succès de ses travaux, le forestier doit prendre les mesures de police et de surveillance nécessaires, afin de garantir les Jeunes semis de tout dommage extérieur, qui pourrait être causé soit par les hommes, soit par le bétail ou le gibier.
464. L'exposition et la nature du sol doivent faire varier le nombre des arbres qu'il convient de réserver dans la coupe d’ensemencement comme dans
isolés sont la plupart du temps renversés ou brisés par les vents ; en second lieu, le sol, dans ces endroits, est ordinairement ou couvert de plantes nuisibles ou durei au point qu'aucune graine ne saurait y réussir. Le meilleur moyen est donc d’abattre tous les arbres en mème temps et de régénérer artificiellement les places dont il s’agit. La plantation, dans ce cas, est préférable au semis, en ce qu'elle établit plus d'égalité dans l’âge des jeunes tiges.
la coupe secondaire. Elles peuvent en même temps faire avancer ou retarder la coupe secondaire. Ainsi, dans les terrains qui ont une disposition prononcée à se gazonner et à se couvrir de plantes nuisibles, de même que sur les pentes méridionales, où le soleil frappe vivement et où la terre est sèche et légère, il est indispensable de serrer la réserve des coupes d’ensemencement et de modérer, en les retardant, les extractions dans les coupes secondaires. Par là, on ombragera plus efficacement le sol et les jeunes plants, et l’on arrêtera la crue des mauvaises herbes. Les mêmes précautions devront être prises en approchant de la lisière des bois et sur les sommets où le vent disperse facilement le lit de feuilles.
En partant de ce principe, on peut laisser moins d'arbres sur pied, à mesure queles coupes s’éloignent
‘ Plusieurs auteurs allemands estimés, entre autres M. de Berg, enseignent que, dans les sols secs et aux expositions méridionales, les coupes secondaires doivent être entreprises plus tôt et éclaircies plus fortement que dans les terrains frais et abrités, afin, disent-ils, de faire profiter les jeunes plants de l’influence bienfaisante des pluies douces et des rosées. Mais s’il est incontestable que ces météores sont favorables au sous-bois, il est évident aussi, d’un autre côté, qu'en le découvrant, comme on le conseille, on l’expose à être saisi par les fortes chaleurs ou par les gelées printanières. Nous pensons que mieux vaut encore risquer de retarder un peu la végétation des jeunes plants par trop de couvert, que s’exposer à les perdre par l'excès contraire ; car, la réserve une fois amoindrie, il deviendrait difficile, sinon impossible, d'obtenir une nouvelle et complète régénéralion naturelle des arbres restants.
de l’exposition du Midi ou qu’elles sont moins sujettes à se gazonner. Toutefois, on ne devra jamais perdre de vue l’ensemencement que doit procurer la coupe sombre, ni l’abri que doit procurer la coupe secondaire.
ARTICLE III
Coupes d'amélioration.
465. Pour que la jeune forêt produite par les trois coupes successives, puisse désormais prendre tout le développement dont elle est susceptible, il importe que l’art, toujours attentif aux indications de la nature, continue à seconder celle-ci et à hâter l’'accomplissement de son œuvre. Dans la plupart des cas, le besoin de cette intervention ne tarde pas à se faire sentir. En effet, quelle que soit l’attention que l’on mette à bien espacer les arbres dans la coupe d’ensemencement, et à amener la reproduction des meilleures essences, il ne s’y introduit pas moins des bois tendres, dont les graines légères sont apportées de loin par les vents et lèvent avec une grande facilité. Ces bois tendres, auxquels se joignent les mortsbois, étant d’une végétation très prompte, ne tardent pas à dominer les plants des essences plus précieuses et à les gêner dans leur croissance. Dès qu’on s'aperçoit de cet état de choses, on doit se hâter de procéder à l'extraction des bois tendres et des mortsbois. Cette opération se nomme coupe de nettoiement.
Ce serait une grande faute de la retarder en vue de donner plus de valeur aux bois tendres; le dommage qui en résulterait pour les bonnes essences, serait bien loin d’être compensé par l'augmentation de prix qui en résulterait pour les autres.
L'époque à laquelle les coupes de nettoiement doivent se faire ne peut être précisée, c’est l’inspection des lieux qui seule doit en décider. Dès que les essences parasites gènent, 1l faut les faire disparaître ; si elles se reproduisent et gênent encore, le nettoiement doit se répéter; et ainsi de suite, Jusqu'à ce qu’enfin l'essence que l’on veut propager aitentièrement pris le dessus !.
466. Lorsque la jeune forêt se trouve débarrassée des bois tendres, et que, par suite de la lutte d’accroissement dans laquelle les jeunes plants sont engagés, elle passe de l'état de fourré à celui de gaulis, le moment est venu d’aider la nature dans la suppression des bois dominés. Les coupes à faire dans
! Il n’est pas toujours bon de supprimer à la fois tous les bois blancs qui se sont logés parmi les bonnes essences. Quand le repeuplement n’a pas également bien réussi dans toutes les parties de la coupe, il devient nécessaire, dans les places incomplétement garnies, d'appuyer les tiges d'élite qui, seules, ne sauraient se soutenir et couvrir le sol. Mais, comme il importe en même temps que ces tiges ne puissent pas être dominées par les voisins qu’on leur aura conservés, on fera étêler, parmi ces derniers , ceux qui pourraient devenir nuisibles, de manière à les réduire sûrement au rôle d’auxiliaires qu’on leur destine. Aussitôt que les bonnes essences seront suffisamment fortifiées pour former massif, les bois blancs devront être extraits.
DES FUTAIES. Red ce but ont été nommées éclaircies périodiques, parce qu'on les renouvelle à des époques fixes. Pour en comprendre l’économie, il est nécessaire d'établir les trois points suivants :
1° Règles d’après lesquelles doivent être exécutées les éclaircies ; 2° Age auquel on doit entreprendre la première ;
3° Epoques auxquelles il convient de les répéter.
467. L'opération des éclaircies consiste à couper les tiges les plus faibles et les plus mal venantes, celles qui sont surmontées ou près de l'être et dont la végétation est languissante, enfin, les rejets de bois tendres qui se seraient reproduits après les nettoiements. On peut en même temps couper quelques tiges bien venantes dans les parties où le peuplement est épais, mais en y mettant une grande prudence. La principale règle à observer dans ce genre de coupe, c'est de laisser le peuplement dans un état convenablement serré, en un mot de ne pas interrompre le massif. Dans un jeune peuplement qui jusqu'alors a crû dansun état très serré les brins sont grêles et ont grand besoin d'appui. Une éclaircie imprudente lesrendrait victimes des orages, les ferait courber sous le poids de la neige ou du givre, et même sous le poids de leur propre cime. L'état de massif est tellement indispensable, qu’il faudrait, s’il en était besoin, conserver même des perches mal venantes et des boistendres qui, dans ce cas, feraient office detuteurs, et subsisteraient jusqu’à la prochaine éclaircie.
[ne faut pas perdre de vue d’ailleurs, que les jeunes arbres doivent s’élancer et atteindre la hauteur dont ils sont susceptibles, cequine sauraitavoirlieus’ilsne croissaient en massif. Dansun peuplement plus âgé, les inconvénients d’une éclaircie trop forte ne seraient pas moins graves. Il en résulterait, en effet, que le sol se dessécherait et se durcirait à la surface, ce qui est défavorable à la végétation ; ou qu’il se couvrirait de gazon et de plantes nuisibles, qui feraient plus tard obstacle à larégénération, ou bien, enfin, s’il se présentait une année de semence, on verrait naître un jeune repeuplement qui, dans certains cas, ne serait pas moins gênant, la forêt n'ayant point encore atteint son exploitabitté.
L'éclaircie, telle qu’elle vient d’être expliquée, est l’éclaireie normale où moyenne, c'est-à-dire, celle qui, dans la plupart des cas, satisfait au but que l’on se propose. Toutefois, de mème que dans les coupes de régénération [464], le nombre des tiges à conserver dans les éclaircies périodiques doit varier suivant l'exposition, le sol, et aussi suivant l'essence : ainsi, dans un terrain de bonne qualité, exposé au Nord ou à l'Est, ou situé en plaine, une jeune forèt peut être plus largement éclaircie, pourvu toutefois que, dans la localité, les dégâts météoriques ne soient point à redouter. Ce résultat s'obtient par l'extraction d’abord de tous les sujets dominés et, en outre, parmi les dominants, des brins les plus grêles, qui ont la cime étriquée, et qui empêchent les tiges
DES FUTAIES. 229 d'élte de développer leur tête circulurement. Une telle échurcie est dite forte; elle favorise nécessairement au plus haut degré l'accroissement des arbres, en leur procurant de l’espace pour étendre à la fois leurs racines et leurs branches. Mais, lorsque, au contraire, les conditions de sol, d'exposition et de situation sont défavorables, l'éclaireie doit être faible, c'est-à-dire qu'elle doit se borner à supprimer les tiges mortes en cime ou tout à fait dépérissantes, conservant de la sorte non seulement toules les tiges dominantes sans exception, mais encore une partie de celles qui sont surmontées. Celte opéraion, on le conçoit, a surtout en vue d'assurer au sol une formation abondante de terreau, de le garantir des ardeurs du soleil et de mettre les massifs en état de résister aux météores nuisibles (vents, neige, givre, etc. ). Elle sera d’une application générale en approchant de la lisière de la forêt, ou de toute autre parlie très exposée aux vents, afin de prévenir la dispersion du lit de feuilles si essentiel à la végétalion, surtout des jeunes peuplements.
468. L'âge auquel il convient d'entreprendre la première éclaircie ne peut être fixé; 1l dépend de la rapidité de l'accroissement sur lequel influent l’essence. le sol et le climat.
Le principe que l’éclaircie devient utile aussitôt que le massif passe à l’état de qgaulis, est incontestable. Seulement, lorsque des accidents météoriques
sont à redouter, il ne faut la faire que faible. Dans
les forêts soumises au régime forestier 1, on hésitait autrefois à entreprendre des éclaircies dans les gaulis, parce que le personnel administratif, auquel elles pouvaient être confiées, n’était ni assez nombreux, ni généralement assez instruit pour les diriger avec tout le soin et l'intelligence nécessaires. On conseillait, par suite, de n’entreprendre la première éclaircie que quand le peuplement est à l’état de perchis, les tiges à enlever élant alors plus faciles à distinguer, les produits qu’on en retire plus avantageux, et les fautes que l’on pourrait commettre moins dangereuses. Mais, de saines notions de sylviculture sont aujourd'hui répandues parmi les fonctionnaires des forêts, à tous les degrés de la hiérarchie; le nombre de ces fontionnaires a été successivement augmenté et, dans son zèle éclairé pour l’amélioration de la production forestière, l'Administration supérieure à su donner, en peu d'années, aux importantes opérations dontils’agit, une impulsion qui l’honore grandement”?. On peut donc affirmer que dès à présent,
‘ Ce sont celles que régit l'Administration publique.
2 C'est surtout en autorisant et en encourageant les exploitations dites par économie que l'Administration a assuré l'application en grand des éclaircies périodiques dans les forêts qui lui sont confiées. Ce mode, comme on sait, consiste à faire abattre et façonner les bois, non plus par des adjudicataires qui les ont achetés sur pied après désignation préalable, mais par des ouvriers employés; soit à la journée, soit à la tâche, sous la direction spéciale des agents et préposés forestiers, après quoi seulement les produits de l'exploitation sont livrés à la consommation.
DES FUTAIES. Re il n'existe plus d'obstacles sérieux, si ce n’est dans quelques cas exceptionnels, à ce que les règles de la science forestière reçoivent leur entière application, en ce qui concerne les éclaircies périodiques, dans les forêts administrées par l’État.
469. Quant aux époques auxquelles les éclaircies doivent se répéter, elles dépendent également des conditions de la végétation. Lorsque les massifs croissent rapidement, il peut être utile de les éclaireir tous les cinq ans, du moins dans leur jeunesse, sauf plus tard à laisser s’écouler un intervalle plus considérable. Quand la croissance est moins active, une éclaircie faite de dix en dix ans dans la jeunesse, et tous les vingt ans à un âge plus avancé, sera suffisante. Entre la dernière éclaircie et la coupe d’ensemencement qui doit lui succéder, il convient de laisser un intervalle de vingt ou au moins de quinze années, afin que les arbres puissent profiter du bienfait de l’éclaireie avant d’être abattus.
470. Les avantages qui résultent des éclaircies sont de la plus grande importance. Elles procurent une augmentation considérable dans les produits, car tous les arbres dominés, qui naturellement auraient péri en forêt, lournent entièrement au profit de la consommation et au bénéfice du propriétaire. Les brins, faibles à la vérité, que l’on coupe dès la première éclarcie donnent du chauffage, du charbon, et peuvent même servir à différents autres usages ; ils ne sont pas à dédaigner, surtout dans les pays
où le bois à de la valeur. Dans les éclaireies subséquentes, à mesure qu'elles sont assises dans des paries plus âgées, on obtient des bois de travail et de service d'un plus grand prix. Tous ces produits, malgré leur importance, ne sont cependant qu'accessoires, et loin de nuire au produit principal (celui des coupes de régénéralion), ils tendent à l’augmenter. En effet, lorsque les arbres sont trop serrés, lorsque leurs cimes se pressent el que leurs racines sont entrelacées, ils ne s’assimilent qu'en faible proportion les substances qui leur sont nécessaires, et faute d’espuce pour développer leurs organes denutrition (racines et feuilles), ils s'étiolent et contractent des tares souvent cachées, qui d’abord ralentissent leur croissance, et plus tard, entraînent prématurément le dépérissement et mème la mort. Mais, quand, en lemps utile, on à diminué leur nombre, les arbres restants prosperent, s’élancent et grossissent, pour «ainsi dire, à vue d'œil.
Les éclaircies favorisent l'accès du soleil, et permettent à l’air de circuler plus librement dans les massifs de forèts, ce qui contribue à donner aux fibres du bois la force et la souplesse exigées pour les différents emplois. On à reproché autrefois aux futaies de fournir un bois tendre, bien inférieur à celui des arbres crus isolément: ce défaut disparait par suite des éclaircies périodiques qui font participer les arbres aux influences de l'atmosphère et procurent à leurs tissus le degré de solidité convenable.
DES FUTAIES. pa)
Enfin, les éclurcies débarrassent les forèts d'une quantité de bois qui, par leur pourriture, auraient favorisé la multiplication de plusieurs insectes, parliculièrement de quelques coléoptères qui se logent entre l'écorce et l’aubier, ainsi que dans l’intérieur du corps ligneux, et qui, dans les forêts résineuses surtout, étendent souvent leurs ravages de la manière la plus désastreuse.
ART ÉCTLETDV.
Fixation de l’exploitabilité et de la possibilité dans les futaies.
471. L'exploitabilité d'une futaie ne peut être fixée ni avant le temps où les arbres commencent à porter abondamment de bonnes semences, ni après celui où ils cesseraient d'être propres à la production d'un repeuplement complet. Du reste, cet objet doit se régler conformément aux principes que nous avons développés dans le second Livre [406, #11 et 414.1.
472. Quant à la possibilité, elle doit être basée sur le volume, attendu que la diversité des coupes dont les produits sont destinés à la composer, ne saurait admettre des exploitations à contenances égales, ainsi qu'on le verra dans l’article suivant.
ARTICLE V
Marche des exploitations dans une futaie régulière.
473. Pour avoir une idée complète de la méthode du réensemencement naturel et des éclaircies, il convient de considérer la marche des exploitations dans une futaie régulière où cette méthode reçoit son application. Cet examen sera surtout utile en ce qu'il montrera ce qu'est, dans son ensemble, la futaie à l'état normal, état auquel l'art du forestier doit chercher à ramener toutes les forèts.
Soit une telle forêt soumise à une révolution de cent ans, divisée en cinq périodes de vingt ans, à chacune desquelles est affectée une étendue déterminée [425]: on aura dans les bois de chaque affectalion, en se supposant placé au commencement de la révolution, les gradations d’âge suivantes : Dans l’affect. de la 1" pér., les bois de 100 à 81 ans.
— D — 80 61 5) —— 60 41 — 4° — 40 - 24 — 5 == 20 et au-dessous.
Dans lexamen qui nous occupe, nous considèrerons les exploitations telles qu’elles devront avoir lieu pendant la première période : d’abord, les coupes de régénéralion à asseoir dans l'affectation
DES FUTAIES. 231 de cette période, et qui fourniront les produits principaux; puis, les coupes d'amélioration qui doivent parcourir les autres affectations et dont les produits ne sont qu'accessoires. Ce que nous dirons de la marche de ces exploitations pendant la première période s’appliquera aussi aux périodes suivantes, la forêt demeurant dans les mêmes conditions.
474. Au début, les coupes de régénération à entreprendre ne consistent évidemment qu'en coupes d’ensemencement, qui peuvent se succéder de proche en proche dans un ordre parfait. Ce n’est que quand les jeunes repeuplements se présentent, que cette régularité devient impossible, parce qu'alors lassiette et la nature des exploitations ne peuvent plus être déterminées que suivant les progrès des sousbois. Dès ce moment, c’est au forestier à apprécier chaque année, d’après l’élat de ces sous-bois ou d'aprèsles apparences deréussite des graines, quelles sont les coupes qu'il convient d'effectuer.
Que, par exemple, il constate sur un point l'urgence de la coupe définitive, et que, sur un autre, il trouve la coupe secondaire non moins nécessaire, il y aura lieu de les effectuer toutes deux immédiatement; et si les produits de ces deux coupes sont Imsuffisants pour parfaire la possibilité, il faudra asseoir encore une coupe d'ensemencement sur un troisième point.
Telle est la marche que doivent suivre les coupes de régénération: si on voulait leur en imprimer une
plus régulière, on s'exposerait à mal seconder la nature, et l'on pourrait dès lors se priver d'une grande partie des avantages que doit procurer la méthode du réensemencement naturel.
475. On a souvent tenté d'établir la possibilité de ces exploitations par contenance; mais 1l est facile de prouver que, pour assurer au forestier la latitude dont il a besoin, la possibilité fondée sur le volume est seule convenable.
Supposons, en effet, que l’on veuille adopter la possibilité par étendue, on pourra bien, à la vérité, ne point rencontrer d’obstacle pendant les premières années de la période, attendu que, n’avant à faire alors que des coupes d’ensemencement dont les arbres doivent être espacés à peu près partout de même, il est dans les choses possibles que, sur d’égales surfaces, les produits matériels soient approximalivement égaux. Mais, dès que les coupes secondaires et définitives deviendront nécessaires, 1l n'en sera plus ainsi, parce que, dans ces coupes, le nombre des arbres à abattre varie selon les sols, les situations, les expositions, et surtout selon l’état des sous-bois, ce qui fait varier, par conséquent, les produits qu'elles fournissent sur une étendue déterminée ?. |
Si, au contraire, on base la possibilité sur le volume, on sera parfaitement libre d'asseair el d’effec-
1 Voir l'Appendice.
DES FUTAIES. 200 tuer les coupes en leur donnant une contenance plus ou moins grande suivant les besoins du peuplement.
476. Les considérations d'après lesquelles doit se régler la marche des coupes d'amélioration étant différentes, la base de la possibilité relative à ces coupes ne doit plus être la même.
Ces coupes, en effet, n’ont point pour objet principal de procurer des produits, comme les coupes de régénéralion : elles sont entreprises surtout en vue d'accélérer la croissance des arbres destinés à parvenir au terme de la révolution, et de leur procurer les plus belles dimensions et les qualités les plus précieuses. L'égalité des produits dans ces opéralions n'est donc que secondaire; pour qu'elles répondent complètement à leur but, il importe que les coupes de nettoiement et les éclaircies du premier âge puissent s'exécuter dès l'instant où elles sont Jugéesnécessaires; et, quant aux éclaircies suivantes, il est plutôt à désirer qu'elles se renouvellent à des époques fixes. Il serait donc convenable d'imprimer à celles-ci la marche la plus régulière possible, et, au contraire, pour les autres, de laisser le forestier entièrement libre de les faire quand et comme il le Jugera à propos.
Or, pour établir dans une exploitation une marche parfaitement régulière, le meilleur moyen, incontestablement, est de prendre pour base la possibilité par contenance, el c'est, par conséquent, celle qu'il
convient d'adopter pour les éclaircies périodiques, d'autant plus que rien ne s’y oppose dans la nature de ces opérations.
477. En admettant ces règles, on aura à faire annuellement, dans la futaie normale proposée pour exemple, trois genres distincts de coupes, savoir:
1° Dans l'affectation de la première période, coupes de régénération, basées sur la possibilité par volume;
2° Dans les affectations de la 2°, de la 3° et de la 4° période, éclaircies périodiques par contenances égales;
3° Dans l'affectation de la 5° période, nettoiement des bois blanes et premières éclaireies à exécuter ou à négliger, selon l’état du peuplement, et sans s’astreindre à aucune possibilité.
ARTICLE VI
Abatage, façonnage et vidange dans les futaies.
478 L'époque la plus favorable pour l’abatage des arbres dans les futaies paraît être la fin de l’automne et l'hiver ; toutefois on devra suspendre les travaux pendant les grands froids, sous l'influence desquels les arbres éclatent et se rompent facilement dans leur chute. Dans les climats tempérés, c’est ordinairement au 45 octobre que l’onfixe le commence-
ment de l’abatage; dans les climats plus froids, on peut commencer dès la mi-septembre, parce que le végétation s'arrête plus tôt; et dans les pays chauds, la raison contraire pourra faire différer la coupe.
Pour les essences feuillues, il est à peu près généralement reconnu que les bois coupés dans la saison morte sont d’une plus longue durée lorsqu'ils sont mis en œuvre, et 1l semble certain aussi qu'employés au chauffage, ils brülent plas facilement et donnent même plus de chaleur que ceux qui ont été abattus dans le temps de la végétation.
Quant aux essences résineuses, elles ne paraissent pas éprouver les mêmes inconvénients de la coupe en temps de sève: il est au contraire assez habituel, dans les contrées que ces essences habitent, de les exploiter en été, et beaucoup de praticiens estimés sont d'avis qu'en prenant la précaution de les écorcer aussitôt après l’abatage, les bois gagnent mème en dureté et en solidité, outre qu'ils deviennent plus légers, et par suite, d'un transport plus facile !.
Mais eu égard à la vidange des bois, l’abatage en hiver est préférable pour toutes les essences, parce qu'il permet de transporter les bois avant le retour de la sève, ce qui est de la plus grande importance dans les coupes secondaires et dans les coupes définiives: en effet, lors de l'ascension de la sève,
! Voyez Annales forestiéres, 1° volume, page 30,
236 DE L'EXPLOITATION comme par les grands froids, les jeunes bois sont plus cassants qu'aux autres époques de l’année.
479. Une mesure non moins essentielle à prendre dans l'exploitation des coupes secondaires et des coupes définitives, surtout lorsque le sous-bois a déjà quelque élévation, c'est de faire ébrancher les arbres jusqu'à la cime, avant l’abatage !. En outre, on doit veiller à ce que les branchages soient immédiatement relevés, faconnés et sortis de la coupe; el ensuile, à ce que l'arbre soit dirigé, dans sa chute, de manière à tomber du côté où 1l eausera le moins de dommage.
Sur les pentes, c'est en général vers le sommet de la montagne qu'il faudra chercher à faire tomber les arbres.
Aulant qu'on le peut, on doit interdire aux voitures l'entrée des coupes, et faire enlever à dos d'homme, ou par d’autres moyens peu nuisibles, les bois de chauffage et de travail. En montagne, les chemins à traineaux et les lancoirs doivent, le plus possible, être pratiqués; mais, dans les localités où ces chemins ou ces lancoiïrs ne peuvent être employés, l'époque la plus propice pour la vidange
! Cet ébranchement doit, autant que possible, se faire en commençant par en bas ; lorsqu'on procède en sens inverse, ce qui est plus facile pour l'ouvrier, les branches supérieures s’amoncèlent souvent sur les inférieures, et quand ensuite on coupe celles-ci, leur chute cause des dégâts assez considérables,
DES FUTAIES. 231 est celle où la terre est couverte de neige, hors cependant le moment des trop grands froids.
Toutefois, les mesures de précaution que nous venons d'énumérer ne doivent pas être poussées trop loin; leur exagération pourrait diminuer la valeur des bois, en augmentant plus que de raison le prix du faconnage et de la vidange. Ces mesures 1ndiquent ce qu'il y à de mieux à faire pour ménager le sous-bois ; c’est à l'intelligence du forestier à les modifier selon les circonstances. Ainsi, dans les forêts situées en plaine, et peuplées d’essences feuillues, les coupes, lorsque les repeuplements sont complets, n’exigent pas ordinairement l'enlèvement à dos d'homme des bois coupés. Les jeunes brins peuvent bien être endommagés momentanément par le passage des voitures, mais ils se relèvent bientôt, et le dommage, après un laps de temps assez court, ne s'aperçoit plus, si l’on a soin surtout de recéper 1mmédiatement les tiges qui ont été brisées. Il n’en est pas entièrement de mème des essences résineuses;: elles demandent plus de soins, car, écrasé, le Jeune brin se relève rarement ; cassé plus bas que le dernier verticille, 11 ne réussit presque jamais à former une nouvelle cime; et les blessures de l'écorce, si elles pénètrent jusqu’à l’aubier, donnent lieu à des plaies chancreuses que l'arbre conserve en général pendant toute son existence.
ARTICLE VII
Essences propres à la futaie.
480. Toutes les essences peuvent être exploitées en fulaie, puisqu'elles possèdent toutes la propriété de se régénérer par la semence. Mais 1l y en a un certain nombre pour lesquelles ce traitement est particulièrement avantageux. Ce sont, en dehors des essences résineuses auxquelles, comme on le sait, tout autre mode de reproduction est refusé, le chêne et le hôtre.