CHAPITRE SIXIÈME
DU SARTAGE
619. On appelle sartage, un mode particulier d'exploitation des luillis, qui consiste à cultiver des céréules, à chaque coupe, pendant un où deux ans, après avoir brûlé, au préalable, les menus bois, broussilles, morts-bois et autres plantes, sur place, dans le but de rendre le sol plus favorable à la végétation.
C'est principalement dans les Ardennes, dans les pavs de Liège et de Luxembourg et sur différents points de PAllemagne méridionale que celte pratique est en usage. Elle estextrèmement ancienne etsemble avoir pris naissance, dans ces contrées, par suite du manque de terres arables dû à la fois à la pauvrelé du sol, à sa forme accidentée et à l’âpreté du climat.
Le chène, particulièrement le rouvre, est de loutes les essences celle qui supporte le mieux le sartage. Dans les Ardennes, les taillis sartés, situés généra-
DE L'EXPLOITATION DES TAILLIS. il lement en pente et sur un sol de schiste ardoisier. sont presque exclusivement composés de chêne rouvre et, dans ces conditions, fournissent des bois de feu et de charbon excellents, de fort bons bois d'œuvre, quand on fait des réserves, et surtout des écorces de première qualité !. Ces écorces et les céréales formant les produits les plus importants des aillis soumis au sartage, il est de l'intérêt du propriétaire d'exploiter ceux-ci à de courtes révolutions. c’est-à-dire, de 15 à 25 ans.
620. Lorsque le sol est nu. dépourvu, entre les cépées, d'herbes et de gazon, l'opération du sartage a lieu de la manière suivante.
Après avoir écorcé sur pied, lors de la séve du printemps {609}, puis abaltu et vidé le bois de là manière ordinaire, on répand sur la surface du sol, entre les souches exploitées, toutes les menues branches, brindilles, eimeaux et broussailles qui n'ont point fait partie du bois de corde ?. Par un
! La qualité des écorces est, en général, d'autant meilleure que le liber a une épaisseur plus considérable, comparativement aux couches corticales et à l’'épiderme ; car il paraît que le lannin est contenu surtout dans le liber. Or, cet organe esl d'autant plus développé que la végétation est plus rapide et le bois plus jeune; ces deux circonstances se trouvant réunies dans les taillis sartés, on conçoit que les écorces qu'ils fournissent doivent être de très bonne qualité.
* En général, on ne fait pas de fagots dans les taillis sartés, mais on façonne en cordes, soit pour le chauffage ordinaire. soit pour être carbonisé (bois de charbonnette), tout le bois audessus de 25 millimètres environ de diamètre.
temps calme, on y met le feu. La flamme se propage rapidement et convertit en cendres le bois ainsi répandu. Cette mise à feu doit avoir lieu, au plus tard, dans les premiers jours de juillet !. Afin de circonscrire le feu dans la coupe en exploitation, on en pioche à la houe le pourtour sur une certaine larseur, immédiatement avant la mise à feu, et l’on dispose des hommes sur tout le périmètre, afin de combattre et de maîtriser l'incendie si, par accident, il venait à atteindre les parties voisines. Dans quelques localités de l’Allemagne, on prend même la précaution, lorsque la coupe est grande, de la subdiviser en un certain nombre de parcelles ou lots dont chacune séparément est mise à feu. Les séparations s’établissent, soit en labourant le pourtour de chaque parcelle sur une certaine largeur, soit en réunissant sur ce pourtour des perches de la coupe qui. mises en tas continu, forment un petit rempart ou
" Dans l’'Odenwald {grand-duché de Hesse-Darmstadi) le délai de rigueur pour la mise à feu est fixé au 10 juin; dans les Ardennes, au contraire, elle n’a lieu qu’en août et septembre. Il en résulte, évidemment, que les rejets de la première année sont détruits. C’est un retard fâcheux, ct il est permis de croire que ce nouveau trouble apporté dans la végétation des souches altère leur vitalité et compromet leur durée. Mais d’un autre côté, le recru ne se produisant qu'au printemps suivant (quelquefois même dans le second printemps), les rejets naissent dans de meilleures conditions pour résister aux froids de l'hiver [576 et 609], ce qui, dans un climat aussi rude, est peutètre une circonstance essentielle à leur réussite (V. note, p. 340).
senlier en relief. Enfin, le périmètre de la coupe entière est encore labouré sur une largeur de plusieurs mètres.
Quand le moment est venu de semer les céréales, on les répand sur le sol, et on les recouvre au moyen d'un léger labour à la houe. Si cette opération est effectuée de bonne heure, on peut cultiver du sarrazin la première année et du seigle l'année suivante ; mais si, au contraire, la saison est déjà avancée, 1l faudra se contenter d’une seule récolte de seigle. Ces céréales devront être coupées à la faucille, en prenant toutes les précautions nécessaires pour que les rejets soient respectés.
‘ Feu M. de Salomon, directeur de l'École forestière, a rapporté, en 1835, d’une tournée faite avec ses élèves dans l’'Odenwald, une céréale, appelée seigle multicaule (secale cereale multieaule), qui est cultivée avec un très grand succès dans les taillis sartés. Ce seigle est bisannuel et se sème dans les taillis avec le sarrazin. La première année, il ne s'élève qu'à environ 16 centimètres et on peut le couper, sans lui nuire, en récoltant le sarrazin. La deuxième année, ses tiges, qui sont ordinairement à vingt ou trente sur le même pied, s'élèvent à plus de 2 mètres et donnent des épis très productifs. Son emploi, en mélange avec le sarrazin, présente d’abord l'avantage de procurer deux récoltes au moyen d'une seule culture; en second lieu, on évite les dangers de la dégradation des sols inclinés, dans lesquels, comme on le sait, les terres ameublies par la culture sont toujours exposées à ètre entraînées par les eaux pluviales. (Voir le Mémoire publié par M. de Salomon dans le journal de la société d'agriculture de Nancy, février 1836, sur le sartage des taillis de chêne de l’'Odenwald et sur le seigle multicaule.)
Il! DE L'EXPLOITATION
Le mode de sartage que nous venons de décrire. se nomme sartage à feu courant. Les cendres qui en résultent, ajoutent à la fertilité du sol par les sels qu’elles contiennent, et par la faculté qu'elles ont d'attirer et de retenir l'humidité de l'air, de manière à ne la céder que lentement aux plantes; de plus, il est incontestable qu'elles sont un puissant stimulant pour la végétation. On conçoit donc que, à la suite du sarlage, les céréales et le bois croissent tous deux avec beaucoup de force. Si l'action du feu a quelquefois pour effet de nuire à la reproduction, en délruisant les semences et les jeunes plants et en éharbonnant partiellement la surface des souches, elle provoque, d’une autre part, des rejets en abondance et singulièrement vigoureux, par la température élevée qu'elle communique au sol. Enfin, un dernier avantage du sartage est l’abri que les céréales proeurent aux jeunes rejels !.
\ C'est contre les vents froids, bien plus que contre les ardeurs du soleil, qu'il importe d’abriter les rejets, dans les deux premières années. Dans les Ardennes, on avait coutume autrefois de réserver, autour de chaque coupe, un cordon de lutaie qui répondait à ce besoin et offrait d’ailleurs des ressources d'autant plus précieuses que le sartage à feu courant ne permet guère de réserver des baliveaux dans la coupe même. Peu à peu, ces cordons ont été exploités ; on a négligé de les remplacer et, depuis lors, on a remarqué, principalement sur les plateaux, que la reproduction des taillis était de plus en plus compromise. On n'hésite pas à attribuer à cette circonstance, jointe aux abus du pâturage, la dégradation considérable de certaines forêts de cette contrée.
621. Il existe encore un autre mode de sartage. dit à feu couvert, auquel on à recours quand le sol est garni d'herbes, de plantes rampantes et surtout de gazon. [consiste à peler, à la houe, la surface du terrain couverte de gazon et d'autres plantes, à en former un grand nombre de petits fourneaux que lon allume et dont on répand ensuite les cendres sur loute Paire de la coupe. Du reste, on procède comme il a été dit. plus haut.
Ce mode ne présente pas les avantages du premier; on en obtient, pour le bois, des rejets moins abondants el moins vigoureux, sans doute parce que, d’une part, on enlève en certains endroits, lrop de terre avec le gazon, et que cette terre, brûlée et calcinée, que l’on répand ensuite avec les cendres. n’est plus propre à la végétation ; d'autre part, parce que les racines sont quelquefois coupées ou mutilées ou trop découvertes et que le sol n'est point également échauffé sur toute sa surface !.
Enfin, le sartage à feu couvert devient plus nuisible dans les pentes rapides que celui à feu courant, parce qu'il ameublit la terre plus profondément et l’expose davantage à s'ébouler. Il est vrai, toutefois, qu'il donne la faculté de réserver, avec plus de chances de succès, quelques baliveaux dans les
!: Le sartage à feu couvert offre encore un autre danger qui réside dans le répandage des cendres, dont une pelletée seulement, jetée sur une souche, suffit pour la faire périr, quand
l'incinération du gazon n'est pas complète.
coupes, attendu qu’on peut en éloigner le feu à volonté, ce qui ne saurait se faire en sartant à feu courant, à moins de recourir à des précautions particulières.
Quel que soit le mode de sartage que l’on emploie, il est à conseiller de le faire suivre de quelques planlations ou semis, pour assurer la perpétuité des bonnes essences et surtout du chêne. A la vérité, ces travaux semblent moins urgents:ici que dans les taillis ordinaires, à cause de la facilité avec laquelle les rejets, dans les taillis sartés, poussent des racines qui leur sont propres et forment ainsi de nouveaux pieds indépendants de la souche mère. Ce fait, qui est incontestable, tient, sans nul doute, à ce que la terre se trouve ramenée contre les souches et soulevée au niveau de la taille d’abatage par le fait même du labour donné au sol. Toutefois, dans une coupe, il y a toujours beaucoup de places qu'il sera très utile de repeupler artificiellement.
622. Dans les Ardennes, aussitôt après la récolte des céréales, les genêts lèvent en abondance dans les coupes, surtout dans celles qui ont été sartées à feu courant. Ces arbustes étoufferaient donc les semis. En plantant des sujets de 0", 50 à 1" de haut, préalablement préparés en pépinière, et autour desquels on arracherait les genêts dès la première année de leur levée, le succès de l'opération serait à peu près assuré.
La présence des genêts dans les jeunes coupes est
d’ailleurs utile aux rejets dans le premier âge, en ce qu'elle les protège contre les intempéries. En outre, ces arbustes fournissent des produits qui peuvent s’exploiter régulièrement, quelques années après la vidange des bois, et qui sont recherchés surtout pour le chauffage du four. À cet égard, 1l faut remarquer, toutefois, qu'il peut y avoir du danger à laisser persister les genèts trop longtemps, dans le but d’en tirer plus de profit, parce que, dans ce cas, les rejets de bois dur, particulièrement ceux du chène, perdent trop tôt leurs branches inférieures, ne prennent pas de corps, faute de lumière, et sont souvent exposés à languir ou à être écrasés par la neige, lorsque l’épais fourré de genèt vient à disparaître. — Il importe donc de faire enlever ceux-ci soit en une fois, soit en plusieurs, 4 ou 5 ans, au plus tard, après la coupe.
623. La pratique du sartage, comme nous l'avons dit, n’est usitée que dans quelques localités ; mais elle pourrait être appliquée avantageusement sur différents points de la France, par les particuliers qui possèdent des taillis de chêne, en évitant, toutefois, d'y soumettre ceux qui sont assis dans des fonds secs et légers ou en pente rapide.