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NOTIONS PRÉLIMINAIRES I LA GRANDE INDUSTRIE

Naissance de la grande industrie. Son développement au mXP siècle. Situation nouvelle et conséquences.

A. Nouvel état industriel^ — II faut remonter aux premiers âges des sociétés pour entrevoir la fabricatioQ réduite aux besoins personnels de rindividu ou de la famille. Le travail domestique de la période patriarcale n*a pu survivre au monde ancien et noire civilisation ne connaît plus guère cet état rudîmentaire de l'organisation primitive.

Les métiers^ que la division du travail fait naître et qui nous sont apparus avec le travail libre ou servile, individuerou incorporé des sociétés grecque et romaine, qui se développent et progressent sous le régime corporatif du moyen-âge, ont également perdu de leur importance. Le travail incorporé n*est toujours que la petite industrie ^ dont le moDopole et les règlements arrêtent Tessor. La production est forcément limitée et n'est plus en rapport avec les développements qu*imposeot les progrès de diiïérentes natures accomplis par les travaux successifs des générations.

LsL grande industiie se manifeste timidement, dès le xvi*' siècle, en dehors du régime corporatif, grâce à des privilèges royaux qui la protègent contre le droit industriel de l'époque. Henri IV voulut doter la France de manufactures qui la rendissent indépendante de l'étranger, mais le dédain de Sully pour les arts industriels n'était pas de nature à encourager l'initiative royale, et il appartenait à Colbert de reprendre la pensée politique d'Henri IV et de fonder en France la grande industrie. Il élève donc un monopole nouveau en face de celui des corporations et assure à ses créations, par une féconde initiative et une protection constante, une puissante prospérité.

Ces créations, dues au génie de Colbert, manquaient toutefois de cette base certaine que donne l'initiative individuelle , et leur vitalité dépendait trop des succès ou des revers de l'État. L'existence de la grande industrie n'en demeura pas moins un fait acquis et le xviii^ siècle continua, sur ce point, les traditions de l'époque antérieure. Une nouvelle impulsion lui fut donnée par l'organisation financière de Law; mais l'esprit de réglementation , et la jalousie des corps de métiers empêchèrent toujours les améliorations et le succès des inventions industrielles.

Il fallait qu'à Timpulsion donnée par le crédit et la science , vînt s'ajouter un élément nouveau , sans lequel les deux premiers eussent

» Bûcher, Les formes cTindustrie, Rev. d*écon. polit., juin 1892. SchwiedIaDd , Les formes d'industrie , même revue, novembre 1892. Walther Lotz, Le rôle social de la grande industrie, mfime revue, octobre 1892.

été impuissants à produire les résultats muguiQques auxquels le xix*^ siècle devait assister; cet élément, c*est la liberté du travail.

L'Ângleteire accomplissait déjà son évolution industrielle, pendant que la France consommait sa révolution politique et sociale. Les guerres du premier Empire ne permirent pas de réaliser les progrès que l'union de la science et de l'industrie allait donner à noire pays sous le régime de la liberté du travail. Mais, vers 1820, la grande industrie française allait commencer à jeter son premier éclat et à profiter du mouvement scientifique et industriel commencé en Angleterre à la fin du xvm* siècle.

a) Les grands inventeurs^. — Il y a déjà plus d'un siècle que James Watt, perfectionnant Tœuvre primitive de Newcomen (1705), créait à Giascow (1769), la machine à vapeur dont les applications dotaient les usines d'engins d'une puissance considérable. Les industries minières et métallurgiques profitent de méthodes nouvelles et d'améliorations constantes, et contribuent à donner au monde matériel la transformation à laquelle nous avons assisté dans ces derniers temps.

Les industries textiles acquièrent également une importance considérable, grâce aux inventions , dont l'origine remonte à la même époque. Eargreaves (1 nO)yRichard Arkwright (1771), et Samuel Crompton (1779) créent ou perfectionnent, pour l'industrie du coton, la filature mécanique qui est introduite, en France, dès l'année 1800, malgré la défense mise à l'exportation des machines jusqu'au ministère de Robert Peel en 1842.

C40kerill et Douglas installent, en 1811, dans notre pays, les premières machines destinées à filer la laine cardée, et, en 1825, les laines peignées purent profiter également de la filature mécanique.

En 1812, Philippe de Girard remporte le prix d'un million, que Napoléon avait promis de décerner à celui qui pourrait appliquer à la production du lin les inventions déjà réalisées dans les industries du coton et de la laine. L'Angleterre fut la première à exploiter la découverte de notre compatriote, et la France n'adopta, sous ce rapport, qu'en 1834, les procédés de la grande fabrication.

Le tissage a réalisé, comme la filature, des progrès considérables. En l'associant à la vapeur, dès la fin du siècle deraier, l'Angleterre, grâce à l'invention d'Edmond Cartwright (1800), l'avait transformé et pouvait inonder le coniinent de ses produits. Mais l'un des plus grands manufacturiers du premier Empire, Richard, associé de Lenoir Dufresne, créa bientôt une industrie capable de résister à la concurrence étrangère. Le métier à tisser de Jacquart fut aussi Tune des plus belles inventions de la même époque; non seulement il perfectionna la fabrication des étoffes, mais il affranchit la population ouvrière d'un travail pénible dont les suites étaient déplorables.

1 De Gibbios, The Industrial History of England, p. 158.

Les machines ont donc révolutionné le monde du travail, et la chimie et la physique sont venues ajouter à la mécanique futilité de leurs découvertes. Qu*il me suFlise de dire que la production manufacturière des pays civilisés atteint annuellement le cbifTre de 80 milliards de francs, que, dans ce total, les États-Unis figurent pour 22 milliards, TAngleterre pour 19, la France pour 11, et TAllemagne pour 10.

b) Les grands centres industriels. — Nous sommes désormais en présence de cette troisième phase de Vindustrie dans son complet développement, du travail divisé dans ses parties, mais concentré dans de vastes ateliers, de V entreprise, comptant sur des débouchés nombreux pour sa production , risquant des capitaux considérables pour se maintenir et pour lutter contre une concurrence chaque jour plus active et plus générale.

Ce développement de la grande industrie permet de réunir, dans les usines, l'ensemble des machines nécessaires à la production d*uo article entier; il procure la force motrice à bon marché, porte la division du travail aussi loin que possible, inspire la confiance, attire le crédit et enfin réduit les frais généraux.

L*état Bctuel nous met donc en face de manufactures puissantes avec leurs machines perfectionnées et leurs agglomérations ouvrières y dans des cnntres industriels, dont la répartition géographique s*est modifiée sous rinduence de la substitution de la houille, comme source de chaleur et comme force motrice, au bois et aux chutes d*eau. Il nous montre une concentration de capitaux considérables qui trouve son expression dans les sociétés anonymes , et que la concurrence , sous le régime de la liberté de l'industrie, accentue de jour en jour.

Il faut voir maintenant les principales conséquences de cet état du monde industriel pour nous rendre compte des problèmes que soulève la question ouvrière.

B. Conséquences du nouvel état industriel. — Les découvertes scientifiques ont pour effet immédiat d'amener une concxtrrence effrénée. L'activité et l'aisance régnent tout d'abord, mais les excès de production sont suivis de périodes de chômage d'autant plus désastreuses que la famille tout entière est englobée dans les usines dont le nombre se multiplie. Les époques de chômage alternent ainsi avec un labeur excessif, dans des manufactures insalubres où les accidents sont nombreux, et sans qu'aucune loi n'ait encore songé à protéger l'enfance et à étendre sa sollicitude sur la vie et l'hygiène des travailleurs.

Devant le tableau de ces misères, vraies surtout au début de la grande industrie, quelques économistes ont flétri Vindustrialisme et le machinisme y qui n'arrivent pas à diminuer la fatigue quotidienne d'un seul être humain et ne servent qu'à permettre à un plus grand nombre de manufacturiers d'amasser de grandes fortunes, sans enrichir les

ouvriers voués toujours à une vie de réclusioa et de travaux pénibles.

La désorganisation produite par le régime industriel, surtout en Angleterre, fut telle, que Ton fut témoin d'excès, qualifiés de bestialité par les documents officiels , et qu'un mot nouveau , le paupérisme, dût être créé pour désigner Tétat de misère et de dégradation des sociétés ouvrières de l'époque. Ce mot de paupérisme ne signifie pas la pauvreté qu'un académicien appelait, dans son magnifique langage : a la poésie de la terre, amassant à travers les générations la sève robuste d'où éclot le génie*. » Le paupérisme , Proudhon le dépeint, en termes sublimes, dans son livre de la guerre et de la paix. 11 nous le montre, se manifestant chez le malheureux et dans la classe travailleuse « par la faim lente , dont a parlé Fourier, faim de tous les instants , de toute Tannée, de toute la vie; faim qui ne tue pas en un jour, mais qui se compose de toutes les privations et de tous les regrets , qui sans cesse mine le corps, délabre l'esprit, démoralise* la conscience, abâtardit les races, engendre toutes les maladies et tous les vices , l'ivrognerie entre autres, et Tenvie, le dégoût du travail et de l'épargne, la bassesse d'âme, l'indélicatesse de conscience, la grossièreté des mœurs, la paresse, la gueuserie, la prostitution et le vol. » Il nous le dépeint encore chez le riche, chez le parasite qui, « au sein des jouissances se trouve indigent. Il faut qu'il remplisse sa caisse qui se vide : le paupérisme s'empare alors tout à fait de lui, le pousse aux entreprises hasardeuses, aux spéculations aléatoires, au jeu, à Tivrognerie et venge à la fois, par la plus honteuse des ruines, la tempérance, la justice et la nature outragée*. »

Devant cette déchéance morale plus encore que matérielle, Proudhon considère que « la sécurité de la vie et la garantie du nécessaire sont en raison de la médiocrité industrielle et commerciale de 1^ nation. » On ne peut s'étonner, après une telle exagération , qu'il y ait eu des hommes, ayant songea demander aux gouvernements d'interdire les machines.

V agglomération des ouvriers, dans les centres industriels, n'a pas amené l'union de ceux qui coopèrent à l'œuvre commune. La constitution de la grande industrie a tracé, au contraire, une ligne profonde de démarcation entre les industriels et les ouvriers. Elle a fait naître un antagonisme qui s'accuse dans des crises aiguës et trop souvent renouvelées. La création des sociétés anonymes et des grandes entreprises, dont la direction est confiée à des gérants, n'est pas de nature à resserrer les liens entre le capital et le travail. En voyant des fortunes rapidement acquises par des capitalistes, par des entrepreneurs d'industrie, qu'ils connaissent à peine, et dont ils n'ont pu apprécier ni la vigilance,

1 Emile Ollivier, Disc, sur les prix de vertu. Séance de TAcadémie fraoç., novem< bre 1892.

s ProudhoD, De la guerre et de la paix» p. 160, i61.

ni l'activité, les ouvriers en viennent à n'avoir que des sentiments de haine pour tous ceux que leur travail enrichit, et qu'on leur présente comme une féodalité industrielle, dont ils satisfont l'ambition et la cupidité.

C. Améliorations dans Tétat industriel. — L'intervention des pouvoirs publics et l'esprit nouveau de la législation ont amoindri les excès et les abus, que la grande industrie devait amener, surtout dans la période primitive. Les lois, dont je ferai bientôt l'étude, nous montreront que les inégalités, admises encore au début de ce siècle entre les patrons et les ouvriers, n'existent plus. L'idée du droit et l'égalité deviennent la base des rapports contractuels, les institutions de prévoyance et d'épargne se développent, la liberté de coalition et d'association est consacrée, le travail des enfants et des femmes se trouve limité, l'hygiène et la sécurité sont garantis, et les juridictions de conciliation et d'arbitrage s'organisent pour prévenir ou trancher les conflits.

La plupart des législations étrangères ont devancé la France dans l'adoption de plusieurs dispositions relatives au travail industriel. L'Autriche (loi du S mai 1885), la Hongrie (loi du 21 mai 1884), la Suisse (loi du 23 mars 1877) ont de véritables Codes industriels. L'Allemagne a organisé dans plusieurs lois successives l'assurance ohligatoire, et la loi du 8 mai 1891 s'occupe de l'apprentissage , du louage de travail, de la protection des enfants et des femmes.

On voudrait uniOer les règles principales et limiter le champ de la concarrence à l'aide d'une entente intei*nationale. Cette idée avait germé « en Suisse, depuis longtemps et le Conseil fédéral proposait, en 1889, une convention internationale sur le travail des fabriques. Mais l'empereur d'Allemagne voulut se substituer à cette initiative et publia, dans ce but, ses rescrits du 5 février 1890. La conférence de Berlin (15-29 mars 1890J) n'a donné lieu qu'à un échange de vues sur le repos du dimanche, la durée de la journée de travail des enfants et des femmes, le travail des mines; mais l'intention de ceux qui en ont eu l'initiative est bien de faire naître, dans l'esprit public, la pensée d'une entente commune sur la législation de l'industrie. Ces discussions d'un congrès peuvent éclairer certaines questions, mais je ne crois pas au succès de leurs efforts pour imposer une législation complète et universelle. Chaque pays a son tempérament, ses usages et ses besoins; il ne peut se lier par des institutions pouvant nuire à sa prospérité et sans avoir la certitude de leur observation et les moyens de l'imposer en dehors de son domaine ^

Vinitiative des patrons, sous l'impulsion d'une législation plus atten-

1 Bécbaaz, Revendications ouvrières, p. 62.

tive aux inléréts de la classe laboriease, s*est égalemeDt ingéoiée à modiCer la siluatioQ primitive. Un séotimenl de justice et de charité devait , en outre , inspirer à un grand nombre toutes les améliorations matérielles et morales qu'exigent les conditions de Tindustrie moderne. Nous rencontrerons la plupart des institutions de patronage dans la suite de cette étude.

Tous les progrès réalisés ont atténué les désordres produits dans réconomie des classes ouvrières par l'explosion soudaine de la grande industrie, sans les faire entièrement disparaître. L'antagonisme de classe, et les excès de la concurrence ' se manifestant par la lutte internationale et la ruine des petites industries, existent toujours. Les conditions du travail sont cependant meilleures et l'ouvrier a plus de droits, d'indépendance et de loisirs. Le paupérisme a perdu de son intensité et n'a nullement gagné en étendue , si l'on prend ce mot dans son sens de misère réelle et non pour désigner cet état de l'âme que Proudhon a si bien dépeint, et dont s'inspire Ferdinand Lassalle, lorsqu'il « n'attache aucune importance au bien-être nouveau des classes laborieuses, tant qu'il existera au-dessus d'elles d'autres hommes plus riches et plus puissants ^ »

Cette pensée est l'écho de tous les systèmes qui tendent à bouleverser l'organisation industrielle et qui trouvent aujourd'hui leur expression dans le collectivisme. Il en est d'autres qui, sans s'inspirer des mêmes idées et sans détruire entièrement la liberté, trouvent que l'initiative individuelle est trop lente à réaliser certains progrès nécessaires , et veulent dans ce but étendre outre mesure le rôle de l'Etat dans l'activité sociale. Je vais indiquer brièvement les théories principales qui ont pour but d'influer sur la marche de la société et sur l'organisation industrielle.

Doctrines sociales relatives à l'organisation industrielle.

A. Écoles socialistes. — Le mot de socialisme est une expression générale convenant à toutes les doctrines qui annihilent ou affaiblissent outre mesure les droits de l'individu , au profit de l'État ou de sociétés. Ce sont ces sociétés, sous l'égide desquelles certains réformateurs plaçaient leurs plans d'organisation, qui ont inspiré, il y a soixante ans , à Pierre Leroux , le mot de socialisme que L. Reybaud devait vulgariser.

a) Communisme^, collectivisme, théories sociétaires. 1* Idée gêné-

' Lassalle, Lettre au Comité central pour la convocation d*un Congrès des tra^ vailleurs allemands, p. 15.

s Alfred Sodre, Hist. du communisme...

raU. — Le communisme , dans son sens le plus complet, supprime la propriété el la famille, amasse dans de vastes magasins les produits ag^ricoles et industriels que TÉtat distribue suivant les besoins de chacun. Le coUectitisme ne supprime pas entièrement la propriété individuelle; il laisse en propre les objets de consommation et exproprie et met dans les mains de l'État tous les moyens de production, tous les capitaux dont on était jusqu*ici propriétaire. Les écoles sociétaires réalisent leur organisation industrielle à Taide de groupes sociaux, d'ateliers nationaux et solidaires qui servent d'intermédiaires entre la société el Tindividu, mais qui mènent fatalement au communisme, en absorbant peu à peu la propriété, le capital et l'industrie.

2« Origine et transfoiTnation des théoiies communistes. — On les rencontre déjà, avec des nuances et des degrés divers, enseignées ou pratiquées, dans la République de Platon, dans les unions des premiers chrétiens, des Esséniens et des frères Moraves, dans les missions du Paraguay, dans les prédications des anabaptistes, dans Tutopie de Thomas Morus et dans la cité du soleil de Campanella.

Le communisme moderne subira davantage Tinfluence des doctrines de Rousseau , écrivant que les fruits sont à tous et que la terre n*est à personne (dise, sur Tinégalité). Ces doctrines se retrouveront dans les écrits de Morelly, de Mably et de Brissot de Warville, dans les déclamations de Babœuf et de la secte des égaux. Le communisme, révolutionnaire et violent, avait été vaincu avec la conjuration de Babœuf. Nous le voyons reparaître , sous des allures pacifiques, avec le système rationnel de Robert Owen qui, dans son usine de New-Lanark, fait d'heureuses innovations (création de sociétés coopératives, de caisses d'épargne, limitation de la durée du travail, interdiction du travail des enfants), et qui essaye de fonder aux États-Unis, sous le noih de New-Harmony, la communauté absolue des biens. Nous voyons un principe analogue dans la religion saint-simonienne, dans la théorie sociétaire de Fourier, dont le régime attrayant de ses phalanstères présente Texploitation en commun des terres et des ateliers industriels, mais sans conduire toutefois à Tégalité au point de vue de la répartition des biens; il tient compte, en efTet, des résultats divers du travail et dataient el môme des différents apports en capitaux. Le fouriétisme n'est pas mort et ses adeptes se réunissent encore, surtout en des banquets» où Ton célèbre la mémoire du maître et où Ton parle « du régime qui doit apporter à l'humanité l'oubli de ses séculaires douleurs. » On revient au pur communisme avec Cabet qui, dans son Voyage en Icarie^ ne reconnaît ni vente, ni monnaie, ni profits individuels. Je note en passant le nom de Pierre Leroux avec sa Philosophe humanitaire et la conception mystique de sa Triade , fondée sur la distinction des hommes en savants, artistes et induslriels.

Proudhon couvre de mépris le socialisme et supprime TÉlat, mais il

proclame rabolilioD de la propriété, rimproduciivité da capital, la gra* tuité du crédit qu*il organise par la création d'une banque nationale, et il veut que rechange du travail se fasse contre un prix assez élevé pour que Touvrier puisse payer la valeur du produit, résultat de son travail ; son mutuellisme attribue donc toute la valeur du produit à l'ouvrier.

Naissance et caractères du collectivisme'^ . — C'est vers le temps où écrivait Proudhon que les premiers théoriciens du collectivisme posaient la distinction entre les objets de consommation^ restant la propriété de l'individu, et les objets de production, devenant la propriété de la société. CoZin^ en Belgique (1835), P^c^ueur en France (183()), proposent de socialiser les institutions de crédit et tous les instruments de production. Louis Blanc (1846) s'empare des idées de Pecqueur, proclame le droit au travail, l'organise dans des ateliers sociaux et solidaires, qui doivent absorber peu à peu la propriété, le capital et l'industrie et nous mettre en présence du travail- fonction, c'est-à-dire de la communauté complète de production. Le système de répartition que Louis Blanc base sur le principe : à chacun selon ses besoins, permet de classer sa théorie dans le pur communisme.

La tradition collectiviste a été recueillie de nos jours en France par Benoit Malon, et les possibilistes (Broussistes ou Âllemanistes) qui s'arrêtent, comme chose possible, à la propriété collective de la commune, par Jules Guesde, Lafargue et leurs adeptes, qui s'en tiennent au programme complet et à la direction du collectivisme allemand et que , pour cette raison, on appelle les marxistes.

C'est en effet Karl Marx (1818-1883) et Ferdinand Lassaîle (1823-1864) qui ont fourni à l'idée collectiviste ses armes principales. Ce dernier a qualiCé de loi d'airain la prétendue loi du salaire nécessaire, ne pouvant pas dépasser un minimum indispensable à l'entretien de l'ouvrier; il veut faire commanditer l'industrie parTÉtat, qui donnerait des subventions aux ateliers sociaux et solidaires réalisant, pour chaque industrie, l'unité de production. La secte lassaléenne admettait un socialisme qui paraît trop modéré aux adeptes de Karl Marx : Frédéric Engels, Bebel et Liebnecht.

C'est avec Marx que le collectivisme industriel revêt un caractère scientifique et profite de la logique vigoureuse et subtile de celui qu'où a nommé le Spinoza du socialisme. Son livre , Das capital , est comme l'évangile du collectivisme contemporain. Il a dévoilé, dit Engels, le mystère de la production capitaliste, en rendant compte de la plus-value donnée par le travail de l'ouvrier et dont profite seul l'entrepreneur.

1 P. Leroy-Beaulieu. Le collectivisme, Block, Le socialisme moderne. 06 Laveieye, Le social, contemp. Scbceffle, Quintessence du sociaZ. Benoit Malon, Social, intégr, Gide, Journ. des écon,, 188i, p. lOi et Reo, d*écon. polit,, 4894, p. 423. Yiliey, Le social, contemp.

Quelle est donc celle théorie de la plus-value? Je vais la préciser en quelques mots. La valeur du travail, nous dit Karl Marx, est égale à la somme des heures nécessaires pour créer ce qu'exige l'entretien du travailleur. Or, combien faut-il d'heures de travail pour produire Téquivalent de l'entretien du travailleur, ce que paie réellement le patron? Six heures tout au plus, moins peut-être avec l'aide des majchines. Si l'ouvrier travaille au delà, onze ou douze heures, par exemple, le patron profite de ce surplus de labeur, alors qu'il ne donne qu'un salaire équivalent à six heures de travail. C'est là une plus-value qui constitue un capital, c'est-à-dire un travail non payé, un travail d'autrui cristallisé au profit du capitaliste. Mais comment sait-on que ce travail de six heures est l'équivalent de l'entretien de l'ouvrier? Comment prouve-t-oQ que le travail dépassant celte durée est toujours une plusvalue au profit du capital? Que d'établissements qui se ruinent malgré leurs douze heures de travail , au lieu d'arriver à cette plus-value qui progresse toujours.

Le temps consacré au travail, d'après Karl Marx, doit servir de commune mesure pour la répartition des salaires, ou plutôt des bons de travail, sans tenir compte de la qualité, de l'utilité sociale de reffbrt, du résultat obtenu. Ceux qui ne veulent pas admettre, que tout travail soit égal et indistinct, font intervenir le système des coefficients, en admettant que le travail de l'un vaut, dans le même temps, le double ou la moitié de celui de l'autre.

Pour empêcher l'iniquité que Karl Marx a signalée, il faut transformer le capital privé en un capital collectif unique et mettre dans les mains de l'Ëtattous les instruments de production ; il faut achever l'œuvre de cette production collective déjà commencée par les grands magasins et les grandes compagnies. Mais l'objet de luxe est un objet de consommation; l'outil du menuisier est un objet de production. On ne confisquerait alors que les gros capitaux; ce serait donc un système purement égalitaire, l'expropriation au profit de l'ouvrier de tout ce qui n'est pas ouvrier. De plus, une même chose peut être tantôt un objet de consommation , tantôt un objet de production ; le blé que l'on sème est un objet de production, le blé que l'on mange est une chose de consommation. Oi!l est donc la base morale et scientifique d'un tel système? Il arrive à prohiber tout emploi productif des richesses , à faire de tous les citoyens des salariés dé l'État, à généraliser le prolétariat, à supprimer tonte monnaie, tout commerce, tout acte à titre onéreux, toute épargne utile. On ne peut que manger ce qu'on a, en faire des libéralités ou le laisser dormir dans l'inaction la plus complète.

Un tel système arrive à l'anéantissement de l'individu, au despotisme de la société et du gouvernement, distribuant le travail et réglant la production.

Et cependant Karl Marx a su donner à son collectivisme le caractère

international. 11 jetait, dans son manifeste de 1847, le cri de ralliement : Prolétaires de tous les pays, unissez-vous! Il contribuait, en 1862, à jeter les bases de V Association internationale des travailleu7*s , qui se constituait à Londres, quelque temps après, et depuis lors, le quatrième État s*est trouvé placé , devant les classes qui détiennent le sol et les capitaux, dans la situation où se trouvait, il y a cent ans, le tiers État et la noblesse.

Le collectivisme s'est répandu en Italie, en Espagne, en Suisse, en Belgique, en Autriche, même en Angleterre avec le ^eo trade unio^ nisme, et aux États-Unis où Henri George s'est fait Tapôlre du collectif visme agraire \ Dans ce dernier pays, les chevaliers du travail et de puissantes associations réunissent les travailleurs en vue des revendications sociales et économiques.

b) Socialisme d'État proprement dit ou étatisme : école historique ou réaliste, — Cette doctrine étend, outre mesure, les droits de la société politique et veut une intervention continuelle pour réglementer les transactions, prévenir les abus de la concurrence, imposer des mesures de prévoyance. On veut un État-providence, chargé de corriger Tégoïsme des individualités, d'assurer une meilleure distribution des richesses» de fixer un minimum de salaires et un maximum de travail. Quelquesuns veulent monopoliser les grandes industries, que l'initiative individuelle peut cependant diriger, les chemins de fer, les mines, les banques, les assurances ; certains partisans de ce système, notamment M. Schœffle, vont jusqu'à porter atteinte au droit de propriété individuelle et se trouvent ainsi sur la pente du collectivisme.

Les socialistes de la chaire ou kathedersocialistes, qui nous viennent surtout des Universités allemandes, ont suivi la tendance assez générale, dans leur pays, d'augmenter les attributions de l'État. Le rationalisme germanique n'hésite pas à nous présenter l'État moderne comme un dieu. Hégel, l'un des disciples de Kant, ne nous dit-il pas : « TËtat est le Dieu réel présent; il est la divine volonté et comme l'esprit de notre temps, en train de se développer et de devenir un organisme effectif. De là est né le système de Yorganisme social et de l'absorption de l'individu par l'État. Ce que le cerveau est pour l'organisme individuel , l'État, le gouvernement, l'est pour la société. C'est donc lui qui doit

1 Henri George, Progrès et pauvreté. Son système n'arrive pas à conflsquer la terre, mais seulement la rente, par un impôt toujours croissant qui , frappant la propriété foncière, saisirait cette plus-value (ufieamed incrément, accroissement non gagné) venant de causes indépendantes du travail individuel, sécurité publique, chemins de fer, augmentation de la richesse générale. D*après d*autres auteurs, TÊlat exproprierait la terre, sauf à donner aux propriétaires évincés, pendant un certain temps, une somme égale ou même inrérieure à la valeur de la rente; c^est le système des annuités termi^ nables de M. Schoeffle. L*Etat concéderait alors rexploitatton des terres, pour un temps, à des particuliers ou à des sociétés coopératives, moyennant une redevance qui représenterait la plus-value dont ils profiteraient.

penser et vouloir, et Thomme réduit à Tétat de cellule sociale n'est plus qu'un élément secondaire de l'orgaaisme. Les lois naturelles sont peu de chose , les lois positives sont tout, c'est en ce sens, dit-on , que Vhistoire indique le seul moyen de modifier les institutions économiques ; de là le nom d'école historique et réaliste donné à cette doctrine. Vécole éclectique , dont je parlerai plus loin , ne rejette pas riofluence de l'histoire et de Texpérience, mais elle ne conclut pas cependant à la remise complète des droits et des destinées de l'individu dans les mains de l'État.

Le socialisme chrétien y ou plutôt ce qu'on est convenu d'appeler de ce nom, part d'un principe difTérent de celui qu'admet le parti de la politique sociale. Il veut faire régner la justice sur la terre par une organisation où les lois de l'État sont mises au service de l'action religieuse et sociale qu'il ambitionne. 11 s'inspire de cette parole dé Lacordaire : « Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, c'est la liberté qui tue, c'est la loi qui affranchit. » Les catholiques sociaux ont pour organe, en France, V Association catholique , qui publiait, de 1883 à 1886, des articles sur la législation du travail que la Revue socialiste de Benoît Malon trouvait fort intéressants. On y lisait, en effet : « que la liberté du travail est la liberté laissée aux capitalistes d'exploiter les ouvriers et de s'enrichir du travail d'autrui, » que Isl prétendue productivité du capital, la grande iniquité des sociétés païennes et, au point de vue économique, la dernière cause de toutes les souffrances sociales, n'est autre chose qu'un mot inventé pour dissimuler le fait réel : l'appropriation des fruits du travail d'autrui par ceux qui possèdent les instruments du travail ^ » M. de Mun dut protester contre une pareille théorie et répudier une collaboration aussi compromettante. Mais le régime du travail, préconisé par les catholiques sociaux, se résume dans l'organisation de corporations obligatoires et privilégiées , institutions d'Etat, en dehors du droit commun. La corporation libre n'est qu'une simple société; le régime corporatif doit avoir pour base l'association obligatoire et privilégiée. On ne sera pas forcé sans doute d'y entrer, mais les avantages exclusifs dont elle jouirait et son caractère « de petit État dans l'État » la feraient devenir un centre de monopole engendrant Toppression de l'individu cl tous les abus de l'ancienne législation.

C'est bien là le socialisme d'Èlat dans sa plénitude, et la pratiqut! des vertus chrétiennes que les catholiques sociaux veulent donner à cet État, aux patrons et aux ouvriers, n'empêche pas que les principes économiques qu'ils défendent, ont pour but une organisation sociale artiûcielle et dangereuse.

Cette doctrine a des représentants autorisés en Suisse, en Allemagne, en Autriche, en Belgique, en Angleterre et aux États-Unis. Le

1 L'Association catholique, 15 mars 1886.

socialisme évangélique possède , en France, un organe périodique, le Christianisme pratique et préconise également l'intervention de TÉtat dans les relations industrielles.

B. Écoles individualistes, a) École libérale : abstention complète de l'État^. — Cette doctrine, qui est celle des physiocrates et des économistes classiques depuis Adam Smith et Vécole de Manchester, de Rossi et de Bastiat, de ceux qu'on appelle les « orthodoxes, » ou les c< économistes » tout court , se résume dans ces mots acceptés dans toute leur rigueur : laissez faire, laissez passer. V État gendarme n'a qu'une fonction : le service de sécurité et de justice; il entretient l'armée, organise les tribunaux, fait les travaux publics que l'initiative privée ne peut accomplir» mais c'est tout; Spencer el Darvin lui interdisent même le devoir d'assistance. Les intérêts privés doivent être laissés à euxmêmes, sous le régime de la libre concurrence; ils se heurtent harmonieusement et les inconvénients de la liberté trouvent leur remède dans la liberté même. V optimisme dont les partisans de cette doctrine font preuve, en général (sauf quelques-uns, Malthus et'Ricardo par exemple) et le caractère d'immutabilité qu'ils entendent imposer aux institutions économiques, sont contraires à la vérité et à l'évolution naturelle des choses.

b) Anarchisme : suppression de l'État *. — Cet État, que J.-B. Say, l'un des chefs de l'École libérale, appelait un mal nécessaire , un ulcère, est supprimé par l'anarchisme. Proudhon , que le prince Kropolkine proclame le (( père immortel de l'anarchisme , » prétend que les hommes peuvent vivre sans lois , sans administration , sans tribunaux , dans la paix la plus profonde; V anarchie, c'est V ordre , disait-il. Comme doctrine, l'anarchisme est l'opposé du socialisme. Ceux qui l'adoptent aujourd'hui nous dépeignent le collectivisme comme un système d'esclavage , comme un bagne industriel devant amener la constitution d'un fonctionnarisme oligarchique et d'un despotisme impersonnel.

Après la destruction de l'État, dont l'existence est contraire à la loi naturelle, les individus se grouperont en sociétés libres suivant leurs affinités et leurs caractères. Les fruits du travail seraient communs et la répartition se ferait suivant la maxime : à chacun selon ses besoins. Par une étrange bizarrerie, l'anarchie sans lois et sans direction revient au communisme qui ne peut exister sans une discipline sévère. L'anarchisme actuel est donc une anarchie socialiste avec une propriété collective entre les mains de groupes se constituant librement. C'est

1 Spencer, Essais de politique; Vindividu contre VÉtat. P. Leroy-Beaulieu, L'É^ tat moderne et ses fonctions. Bastiat, Harmonies économiques,

s CauwëB, Cours d*éc, polit,, I, 150, 168 à 176, III, p. 402 et auiv. Maioo, Le soc. intègr., I, p. 318. De Laveleye, Le social, contempor., p. 227. Bourdeau, Le social, allem,, p. 235 et saiv. An. Leroy- Beaulieu, L'empire des Tsars. U, p. 526.

Vatnorphisme de Michel Bakouoine , le père de raoarchisme acluel ^ c'est UDe société sans forme , quelque chose d'iusaisissable et d'incompréheDsible.

Il y a loin, d'ailleurs, entre Vanarchisme individualiste, théorique et spéculatif de Proudhon et Vanarchisme communiste et révolutionnaire dont la propagande par V action se signale par l'assassinat, Tincendie et la dynamite. Ce parti de violence est sorti de l'Association internationale des travailleurs fondée en 1864; Marx y personnifiait le despotisme socialiste, Bakounine s'en détacha en 1872 et fonda une société nouvelle qui semble, au moins extérieurement, n*avoir ni discipline, ni direction centrale.

C. École éclectique qu sociale : respect des droits de l'individu et des droits de l'État. Intervention limitée. — Cette école se rattache à VécoU historique^ car elle veut tenir compte des données de l'expérience et de la réalité des faits, soit qu'elle s'appuie surtout zxxvXdi science positive^ soit qu'elle mette Vidée chrétienne à la base de ses plans d'organisation. Ses adeptes seroot, suivant les cas ou suivant les temps , plus ou moins partisans de l'inlervention de l'État, croiront, dans une mesure différente, à l'efficacité du patronage ou de l'association volontaire, mais ils se réuniront sur les principes économiques essentiels.

L'initiative et les efforts individuels doivent être la première et la principale puissance de la vie économique et du monde industriel. L'État doit avant tout les encourager et les favoriser, mais il doit remplir UD rôle plus actif dont les limites lui sont indiquées par Vintérêt général de la société j et par la mission de police et de tutelle qui lui incombe.

Il accomplit ce devoir, lorsqu'il défend d'accaparer certains produits, monopolise ou contrôle certaines exploitations, assure la loyauté des transactions et la liberté des associations, Iorsqu*il intervient dans un intérêt d'hygiène et de sécurité, protège les enfants et les femmes, aide au développement des institutions de prévoyance et d'épargne, empêche la dissipation du salaire, et encourage l'industrie nationale, par des mesures qu'un sentiment équitable inspire et qui ne constituent pour personne une situation privilégiée et préjudiciable à des concurrents ou à Tensemble des consommateurs.

Méthode monographique de Le Play * . Société d'économie sociale. — M . Le Play, qui avait acquis, par une rare puissance d'observation , une autorité incontestable pour toutes les questions intéressant l'ouvrier, admettait une intervention limitée de l'État. Sans avoir une confiance absolue dans VassodatioUy il la désirait comme une liberté nécessaire. Ce qu'il mettait au-dessus de tout , c'était le pationage , avec les obligations morales qu'il impose et les rappo/ts qu'il établit entre les diverses classes

* Le Play, De VorgctniscUion du travail. Les ouvriers européens.

32 INTUODUCTION.

de la société, il en avait montré les résultats dans ses célèbres monographies qui sont le résumé de sa méthode d'inductioo, contrôlée par des hommes jouissant , dans un centre agricole ou industriel, du respect uuiversel et qu*il appelle les Autorités sociales. On peut reprocher à celte méthode de baser les doctrines de la science sociale sur Tétude d'un groupe restreint de famille et de ne pas voir Tensemble de la vie industrielle d'une nation. Il faut remarquer, cependant, que chaque monographie est suivie d'idées générales sur les institutions du peuple, dont l'auteur vient d'observer plus spécialement certaines familles agricoles ou ouvrières.

L'efncacité du patronage est encore démontrée par le résultat des enquêtes industrielles faites en France ou à Tétranger, à différentes époques. Toutefois , les résultats ne sont pas toujours ceux qu'on espère par suite de la défiance des ouvriers, de leur esprit d'indépendance, et des abus qui se sont glissés parfois dans certaines institutions patronales. Les chefs d'industrie doivent veiller surtout à provoquer l'initiative de leurs ouvriers et à ne pas imposer une direction susceptible de compromettre les intérêts qu'ils veulent sauvegarder. « L'ouvrier est émancipé, disait M, Gheysson à la Société d'économie sociale, en 1889, il ne souffrirait plus aujourd'hui que, même pour lui faire du bien , on portât la moindre atteinte à son indépendance dont il est fier et jaloux. »

La Société d'économie sociale, dont je viens de prononcer le nom, s'est constituée le 27 novembre 1856; elle applique à l'étude comparée des diverses constitutions sociales la méthode monographique d*obsei*vation exposée dans les ouvriers européens de Le Play. Les résultats des recherches qu'elle encourage par des prix se trouve dans le recueil publié , sous ce titre : Les ouvrières des Deux-Mondes. A côté de la Société d'économie sociale, dont le caractère est exclusivement scientifique, Le Play a fondé les Unions de la paix sociale constituant une association de vulgarisation et de propagande. Ces deux sociétés ont un organe : la Réforme sociale qui groupe tous les membres de la paix sociale.

Encyclique Rei-um novarum de Léon Xlll sur la condition des ouvriers. — Ce document remarquable, publié le 15 mai 1891, s'occupe du régime industriel et économique. Après avoir posé, comme principe dominant, le respect de la propriété individuelle, de la famille antérieure aux sociétés politiques; après avoir condamné la théorie collectiviste, le Pape arrive à l'intervention de l'État, dont la mission est de protéger le droit des individus sans l'absorber. « Les lois et l'autorité publique doivent avec mesure sans doute et avec sagesse apporter à cette solution leur part de concours. » Quel sera ce concours? Le maintien de l'égalité des droits, avec une sollicitude particulière pour les faibles, l'entente pour assurer le repos du dimanche, la moralité dans l'usine, la restriction du travail des enfants et des femmes, la modération des impôts

afin de faciliter Tépargoe des travailleurs. Et , quant au juste salaire, « ii est préférable que la solution soit réservée aux corporations ou syndicats, rÉtat ne peut pas tout, la solidarité chrétienne fera le reste. » SaD8 doute, le Pape dit bien ailleurs que TÉ^at doit être la Providence des travailleurs, que le riche se fait un rempart de ses richesses et a moins besoin de la tutelle publique, et que la classe indigente a surtout besoin de la protection de l'État. Mais Tensemble du document pontifical montre que cette Providence doit intervenir pour proléger le droit, empêcher l'oppression du faible, lorsqu'il est impuissant à réaliser par loi-même ce que la justice réclame.

Lorsque le Pape nous parle des corporations, il ne réclame pour elles ni monopole, ni privilège : « que TÉlat protège ces sociétés fondées sur le droit, que, toutefois, il ne s'immisce pas dans leur gouvernement intérieur et ne touche pas aux ressorts internes qui leur donnent la vie : le mouvement vital procède essentiellement d'un principe intérieur et s'éteint très facilement sous l'action d'une cause externe. »

L'encyclique admet donc, pour améliorer le régime industriel, le concours des trois éléments entrevus déjà : l'autorité protectrice des lois et des institutions, le patronage éclairé des maîtres, l'union des ouvriers avec un sentiment mieux compris de leurs véritables intérêts , et, par dessus tout, « la restauration des mœurs chrétiennes, sans lesquelles les moyens , suggérés par la prudence humaine comme les plus efficaces, seront peu aptes à produire de salutaires résultats. »

D. École coopérative. — Bien qu'on ne trouve nulle part cette école mentionnée à côté des précédentes, je ne puis la négliger dans UD exposé des doctrines relatives à l'organisation industrielle. Elle ne se propose ni d'étendre ou de restreindre l'action de l'État, elle veut uniquement développer, parla coopération, la liberté individuelle dans un intérêt général et commun.

Le véritable danger du régime économique actuel se trouve dans l'abus de la concurrence, dans ces crises , se manifestant tantôt par des productions excessives, tantôt par un arrêt subit, par des chômages désastreux pour la classe ouvrière. Les producteurs sentent si bien le vice de ce système qu'ils cherchent à s'asSocier pour ne produire une même marchandise que suivant une limite fixée, afin de régler la production, de maintenir les cours sur le marché en même temps qu'un certain équilibre entre la production et la consommation.

Or, toutes ces sociétés capitalistes de producteurs sont loin de satisfaire, et avec raison, les partisans de l'idée coopérative représentée en France par M. Charles Gide^ et, en Angleterre, jusqu'à ces dernières années, par M. Vansittart Neale, mort en 1892.

1 Gide , De la coopération et des transformation» qu'elle est appelée à réaliser dans tordre économique. Revue d*éoon, polit,, octobre 1889, p. 473, même Hevue» 1S93, p. 1.

G. Bry. 3

Ils De veulent pas de ces sociétés qui forment, suivant la définition de Proudhon : « un groupe dont on peut dire toujours que les membres n'étant associés que pour eux-mêmes sont associés contre tout le monde. »

Ils désirent une association représentant les intérêts de tout le monde, et ils la trouvent dans les sociétés coopératives de consommation qui, en s'unissant et en étendant leur sphère d'action , peuvent modifier la vie économique du pays.

Aux producteurs tout-puissants jusqu"ici, il faut opposer les consommateurs qui sont la masse de la nation et qui ont le droit de régler une production faite uniquement pour eux et de limiter une concurrence qui leur nuit ou leur profite.

Or, pour arriver à ce but, que faut-il faire? Unir les consommateurs pour arriver, dans une première étape , « à la conquête de VindustHe commerciale, )> par la fondation de grands magasins de gros, par des achats en grand nombre; dans une seconde étape, « à la conquête de Vindustrie manufacturière » en constituant, par des prélèvements sur les bénéfices, des capitaux considérables permettant de produire directement tout ce qui est nécessaire aux besoins des associés; et enfin dans une troisième étape , « à la conquête de Vindustrie agricole » par l'acquisition de terres, afin de produire directement toutes les subsistances qui sont la base de toute consommation.

C'est la conquête, en un mot, de toutes les forces productrices d'un pays par le rapprochement, l'appui mutuel de toutes les branches de la coopération dans l'union générale de tous les consommateurs.

Dès lors, la production sera réglée dans l'intérêt non du producteur, comme sous le régime actuel , mais dans l'intérêt du consommateur, et l'équilibre qui s'établira entre la consommation et la production désormais soumise aux ordres de la première , préviendra les crises de surproduction et de chômage dont nous sommes les témoins.

Les coopérateurs ne suppriment pas le capital, mais par un renversement des choses, « c'est le travailleur ou le consommateur qui, étant propriétaire, touchera les bénéfices, et c'est le capital qui sera réduit au rôle de simple salarié, n

Telles sont, brièvement résumées, les conditions requises pour que la coopération puisse arriver à constituer un nouveau régime industriel et un moyen d'émancipation sociale.

Le « coopératisme , » suivant l'expression des partisans de cette doctrine, poursuit un but généreux. Conçoit-il des espérances exagérées en espérant arriver, dans un avenir plus ou moins lointain , à la sup. pression générale du salariat et des entreprises individuelles? C'est probable.

Le développement illimité des sociétés coopératives trouvera toujours un obstacle dans l'absence des qualités morales de dévouement et d'ab-

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