ARTICLE TROISIÈME
Des moyens thérapeutiques.
« Les maladies chirurgicales, dit le professeur Guy-de- Chauliac (1) , demandent trois sortes de remèdes; savoir: le régime , les médicaments convenables et les opérations manuelles. » Les opérations sont, en effet, des ressources extrêmes et passagères, tandis que les médicaments et le régime constituent les moyens les plus usuels de toute la thérapeutique. Les anciens accordaient une grande importance au régime dans le traitement de toutes les maladies, et, il faut l'avouer, beaucoup de lésions chroniques surtout reçoivent l'influence la plus avantageuse du régime et des soins de l'hygiène. La quantité et la qualité des aliments convenables , le moment où il faut les accorder, les suspendre ou les diminuer, sont autant d'objets fort utiles aux succès cliniques. Trop souvent des accidents ont lieu pendant le traitement par suite d'écarts de régime. En d'autres cas, il faut donner des aliments toniques, analeptiques, pour soutenir les forces épuisées par une suppuration longue , une cicatrisation pénible , une élimination difficile.
Éloigner les circonstances qui ont pu concourir à la production de la maladie, placer le sujet dans un milieu sain et favorable à la solution prompte et heureuse , tel est le but de l'hygiène dont on applique tous les jours les
(1> Grande chirurgie , 1363, pag. 10,
|irt'ce|itcs. Henouvelcr l'air des salles <J liùpilal , y entretenir une cxtri^me propreté , procurer aux malades le repos cl la tran(niilliic de corps et d'esprit, ce sont là des soins que l'on doit prendre habituellement. Que n'aurais-je pas à dire tducliaiit les précautions à eni[)l()yer pour m('na{;er la susceptibilité morale des malades et cette médecine du cœur, comme lappclle Marc-Antoine Petit ! Il serait à désirer, par exemple, (pic Ion pût éloi{;ncr les opérés les uns des autres , afin de leur éviter les appréhensions réciproques et incessantes causées par leurs rapports, par leurs souffrances , par les accidents (;raves ou mortels qui arrivent à certains d'entre eux.
L'action des médicaments constitue une ressource la plus ordinaire et souvent la plus importante du traitement des maladies chirurgicales : les lésions scrofulcuscs, syphilitiques, dartreuses , rhumatismales, etc. , réclament plus fréquemment l'emploi des substances pharmaceutiques que des opérations manuelles. Les engorgements divers, les altérations cutanées, la carie, les spasmes, les douleurs, etc., demandent ordinairement l'administration de remèdes internes, tandis que les topiques sont bien des fois accessoires au traitement. Dans les cas nombreux où les moyens locaux et les opérations sanglantes sont indispensables , l'hygiène , la diététique et la matière médicale fournissent toujours des adjuvants précieux , continuent et assurent le succès des entreprises chirurgicales. Après avoir pratiqué la ligature d'un tronc artériel, il faut avoir recours au régime, aux soins hygiéniques, enfin aux médicaments, pour favoriser et permettre laguérisond'un fongus hœmatode, d'un anévrysmo, etc.
S'agit-il d'une tumeur gommeuse suppurée? le bistouri évacue la matière pathologi(iue , mais les médicaments
internes sont seuls capables de guérir le sujet et la lésion locale. Alors l'administration des mercuriaux, des iodurés ou des préparations d'or, demande une attention et une expérience éclairées, afin de choisir l'espèce de succédané convenable au cas actuel , et de graduer les doses du remède suivant la constitution du sujet. « C'est spécialement au traitement des maladies syphilitiques chroniques et invétérées , dit le célèbre doct. Chrestien (1) , que s'applique la nécessité de varier ce mode d'administration des préparations d'or. En effet, employées avec parcimonie chez des sujets peu excitables, ou elles produisent très-lentement la cure, ou ne l'opèrent qu'incomplètement, et c'est ici le défaut; ou bien elles le font avec profusion chez des sujets irritables ou déjà irrités , et déterminent des effets qui rendent difficile l'éradication du mal essentiel, et c'est ici l'excès. » Cette règle thérapeutique convient à l'emploi des narcotiques, des antispasmodiques, des évacuants et de tous les médicaments.
Le troisième ordre de moyens chirurgicaux se compose des topiques et des opérations mécaniques. Les topiques sont des moyens thérapeutiques divers appliqués à la surface d'un corps, dont l'effet principal semble se borner à la partie altérée. Les lotions, les onguents, les emplâtres , les suppositoires , les bains , les douches , les fumigations, les frictions, les corps qui agissent par leur température, les attractifs, les exutoires, etc., sont dans ce genre. Ces remèdes amènent secondairement ou une modification de l'économie entière , comme le froid , l'électricité, les exutoires même, ou bien un changement local , comme ces mêmes moyens en plusieurs cas , les
(1) Recherch. sur les préparât, d'or, etc. Montpell., 1821 , p. 97.
cataplasmes, les céials, les fritiioiis el la plupart des agents du niômc ordre.
II est encore deux autres modes d'agir des remèdes dont nous parlons : la dcrivalion et (a révulsion. Lorsqu'une fluxion est vague ou imminente, lorsqu'une innammalion est encore commençante , il est possible d'arrôtcr le mal ou de détourner le travail pathologique du lieu menacé. Alors il faut avoir recours à des remèdes cai)ables d'attirer loin de l'organe menacé la fluxion ou la plilogose : de là l'uiililé des lavements laxatifs, des sangsues à l'anus, des sinapismcs ou des vésicatoires aux membres; enfin des topiques appliqués loin de la sphère d'innervation , de circulation de la région menacée. Mais dès que le travail local est établi , qu'il a dégradé ce tissu et produit de l'engorgement , du ramollissement , de la suppuration, etc., alors les révulsifs sont peu avantageux, et, selon la remarque de Barthez (1), il convient d'avoir recours aux topiques placés autour do l'organe altéré , de manière à troubler et à faire dévier la fluxion et l'action morbide. Mais il faut, en tous ces cas, que le travail établi par l'art, loin ou près du lieu malade , l'emporte sur les lésions spontanées, soit par leur intensité, soit par leur durée , d'après le profond aphorisme d'Hippocrate que j'ai rappelé précédemment.
Malgré l'emploi sagement combiné des moyens de l'hygiène , de la diététique , de la matière médicale et des topiques eux-mêmes , toutes les maladies chirurgicales sont loin de disparaître. Il est trop souvent nécessaire de recourir aux opérations mécaniques, c'est-à-dire à l'action de la main armée ou non armée d'instruments. Celse
(1) Méin. sur le liail. lU's lliixions. .Moiilpcll. , ISIO , iii-8-
avait classé les opérations chirurgicales , d'après leur mode principal d'action, en quatre groupes appelés diérèse, synthèse , exérèse et prothèse. Cette division , admise pendant plusieurs siècles, etdéfendue entre autres par Dionis (1) et Boyer, présente cependant de grands défauts : elle ne comprend pas toutes les opérations; aussi a-t-on été obligé d'y ajouter la diarthrose qui rassemble les diverses restaurations des difformités. Cette classification ne peut convenir aux opérations complexes où l'on produit la division et l'extraction , la réunion des parties , et même la prothèse ; ces opérations composées sont même les plus fréquentes. Férein rangeait toutes les opérations en huit classes; Callisen , Sabatier, Boyer et leurs successeurs, préfèrent l'ordre des maladies et des régions du corps sur lesquelles on a porté la main et l'instrument. On pourrait, ce nous semble , réunir toutes les tentatives chirurgicales dans les classes suivantes : 1° Lesréiinions ; 2° les divisions, où se trouvent les dilatations ; 3° les ablations , où se placent l'extraction et l'amputation ; 4° les restaurations ; o° les prothèses ; 6° la compression ; 7° V exploration ; 8° les injections. Cette division n'est pas sans doute à l'abri de tout reproche; néanmoins elle nous paraît comprendre presque toutes les opérations, en les classant d'après leur principal mode d'agir.
Terminons ce que nous avons à dire à cet égard par quelques préceptes généraux. Il faut d'abord considérer les opérations sanglantes comme des ressources extrêmes, et tenter tous les autres moyens, afin d'évit:er les mutilations. Dans l'École de Montpellier, la chirurgie conservatrice et restauratrice a toujours été préférée à celle qui
[\) Cours dopciations , de; H"" cdit. , 1782, toin. I, pag. 5.
retranche les parties du corps. « Convaincus, dit à ce sujet le profes-îeur Kstor (1), que l'art ([ui conserve est bien plus l'art (pic (('iMi (jui enlevé, les praticiens de Montpellier s'elTorcenl d'éviter les nnililalions , ou de les rendre aussi peu consilérables que possible. »
Un second précepte très-important à suivre dès qu'une opération devient nécessaire , c'est de ne point se presser dans son exécution , et de ne pas attaclier quelque mérite i\ retrancher lestement un mend)re , par exemple , mais d'agir avec sûreté dans ses mouvements et simplicité dans ses moyens. Il convient encore de ne pas accorder une grande valeur aux procédés infinis que les archives de la science nous présentent pour remplir le but d'une méthode opératoire. Sans doute ces modifications opératoires ont leur utilité en certains cas , mais comme chaque fait est susceptible d'un nouveau procédé, c'est au jugement du praticien (pi'il faut réserver ces changements accessoires. On doit, du reste, en être bien persuadé , dans les opérations , comme dans la matière médicale; lorsqu'il existe un très-grand nombre de moyens pour un même cas , il est généralement certain qu'aucun d'eux n'a une valeur solide, et cette richesse apparente cache le plus souvent une pauvreté réelle de notre art.
Knliii , malgré tous les secours de l'hygiène, de la diététique, de la pharmaceutique et des opérations, il s'olîre trop de fois des maladies incurables, ])nr suite de l'étendue des désordres organiques, de la natuie du mal, de la détérioration du corps ou de l'impuissance de la thérapeuticpie. En ces cas mènie , le rùle du praticien n'est pas inutile ; il peut souvent diminuer les souffrances,
(I) Discours siii ritisloiri' cl \a pliilusoi». , Ole. pii^. :11.
relarder les progrès du mal, soutenir l'espoir du sujet , et faire oublier par moments la terminaison fatale et inévitable : « La médecine , disait , eu effet , le professeur Bérard, est un art qui guérit quelquefois, soulage souvent, console toujours. »
iii-ouv£]:.i.z:s pubiications chez j. b. baii,i.ière,
nue de l'École de médecine, 17, ù Parli*.