CHAPITRE TllOISlÈ^IE
ESSAI GÉNÉRAL SDR LA NOSOLOGIE CniRUROIGALE.
Sans l'étude des principes généraux de la science , nonseulement la connaissance des maladies resterait dans les régions les plus infimes et dans une enfance presque continue, mais encore les faits sans cesse isolés et sans cesse multipliés fatigueraient l'esprit et la mémoire la plus favorisée. La considération des lois qui régissent les cas pathologiques, établit entre eux de nombreux points de contact et des analogies qui permettent de les arranger sous des groupes peu nombreux, rationnels, de les retrouver au besoin , et d'y réunir sans efforts les observations journalières : tel est l'esprit et le but des elassifications.
INous l'avons aussi démontré, les distinctions propres à soulager le travail intellectuel n'étant pas dans la nature des choses, il n'est point surprenant que les auteurs aient beaucoup varié sur la manière de distribuer les lésions pathologiques ; il n'est point surprenant non plus de reconnailre dans les classifications les plus vantées des imperfections inévitables.
Sous la dénomination d'artificielle el de naturelle on comprend deux modes de classifications , dont l'une prend un fort petit nombre ou même une seule base le
(1) Précis tic la doclr. inéil. de Monlpellier lSi3, 3'^ édil.
(J; Disc, gcnio de la iiiéd. cl ion mode d'oiisciyueiueal, IMoiil-
plus souvent arbitraire , dont Vautre repose sur lin plus grand nombre de bases puisées dans l'observation de la nature elle-même, sans tendance systématique d'en restreindre le nombre, ni de choisir dans tel ou tel autre ordre de faits. C'est là le motif de la distinction des systèmes et des méthodes dans toutes les sciences : ainsi Haiii , en minéralogie, fait reposer sa classification sur la seule forme du noyau cristallin; Berzélius, pour les corps chimiques, sur les propriétés électriques; Tournefort, pour les végétaux, sur la forme de la corolle, et Linné , sur le nombre des organes génitaux ; de Blainville , en zoologie, sur les caractères de la surface du corps des animaux. De même , en pathologie , Thémison établit la distinction des maladies sur le strictiiui et le laxum ; Haller, sur l'irritabilité ; Brown , sur l'incitabilité ; Rasori , sur le stimulus et le contro -stimulus; Broussais , sur l'irritation, etc. : ce sont là tout autant de systèmes.
Au contraire, comme notre Magnol et Jussieu pour la botanique, Linné et Cuvier pour la zoologie. Sauvages, en pathologie, a fait une classification méthodique ou naturelle, car il n'a pas pris un seul ou deux caractères, mais autant que la nature lui en offrait de différents pour les diverses espèces de maladies; il n'a pas choisi ces bases nosologiques à priori , et constamment dans les altérations de fonctions ou d'organes , mais tantôt dans l'un , lantôt dans l'autre, d'autres fois enfin dans l'un et l'autre en même temps. Que le célèbre nosologiste de cette Ecole se soit trompé en certains cas , c'est là une conséquence des obscurités de la science à son époque , et de l'exagération des véritables principes en nosologie. Les progrès de l'observation médicale ont apporté dans la classification et la nomenclature des modifications dont nous donnerons plus loin un aperçu.
'( Je. (ranscris ce (|ii(' i':ii ohscrvé , dil AlilMM'l(i), m'iii- (|iiic''ianl |i(;u de ce qu'on a dil avant moi. Quand mi voit de si près la nature, (luel besoin a-l-on de rccouiir aux travaux des Crccs ou des Arabes? Tout étalage d'érudition ne serait <iu'un vain jeu jjour la science. » Je suis [)crsuadé que l'habile professeui' de Paris ne voudrait pas maintenant que ion agit à son égard en conséquence du singulier principe qu'il défend. Sans doute, l'érudition de mauvais aloi, cette érudition toute de parade que l'on puise dans les thèses ou dans la plupart des dictionnaires de nos jours, a plus d'inconvénients <pie d'avantages. Sans doute, quand il s'agit d'un sujet tout-à-fait neuf les travaux anciens ne sont pas d'une grande utilité; mais lorsqu'une (luestion scientifique quelconque a été étudiée par des hommes éminents, seraient-ils Grecs ou Arabes, il est indispensable à un auteur surtout de s'enquérir des enseignements de l'histoire. En agir autrement, n'est-ce pas reporter toujours la médecine à son point de départ, n'est-ce pas condamner soi-même à l'oubli ses propres travaux?
Si la plupart des systématiques eussent eu un peu plus d'érudition , n'auraient-ils pas reconnu la vanité de leur idée et de leur théorie, en voyant la voie suivie par eux démontrée fausse par rex[)ériencc des siècles écoulés? Les systèmes de l'irritabilité, excitabilité, stimulus, irritation , auraient-ils tant agité la sci(!ncc si leurs auteurs avaient reconnu qu'ils copiaient les opinions condamnées de leurs devanciers? Comment sans éruditiou saurions-nous les instruments inventés et justement abandonnés , les médicaments essayés sans succès dans une foule de maladies? Pour faire bien et mieux (pie nos
I l'récis llu'oriijno cl pr;ili(|iie sur les iu;iliitJies de l.i peau, loin, l'f, patj. I .
prédécesseurs , il est donc indispensable de connaître les Iravauxdes principaux auteurs qui ont écrit sur les mêmes matières.
Les analogies et les différences des maladies chirurgicales sont nombreuses , souvent difficiles à saisir. La classification de ces lésions pathologiques peut être faite de manières plus on moins défectueuses; ce sont là des raisons péremptoires de la nécessité de consulter les essais les plus vantés à diverses époques , afin de profiter aujourd'hui de leurs qualités comme de leurs défauts. Ne rencontrant pas dans les œuvres hippocratiques de classifications des maladies chirurgicales , nous sommes obligé de consulter d'abord le livre de Celse, qui écrivait vers le commencement de notre ère. Selon cet auteur (1), les Grecs divisaient les maladies en aiguës et en chroniques, taxonomie rejetée par l'Hippocrale latin, qui ajoute: « Je diviserai les maladies en celles qui semblent attaquer tout le corps, et en celles qui sont propres à chaque partie. » Il parle d'abord des blessures en général , et ensuite , suivant les régions du corps qu'elles atteignent , des plaies faites par morsures et par divers animaux ; il s'occupe plus loin des altérations provenant de causes internes , puis de celles propres à chaque partie de l'organisme, enfin des différentes lésions des os.
Cet arrangement est à peu près celui adopté dans l'ouvrage du célèbre Boyer (2), qui établit trois classes de maladies: 1° celles occupant tous les tissus et tous les organes du corps humain, 2° les maladies des tissus, 3° celles des régions et des organes en particulier: cette division me parait un simple complément d'une classification large et rationnelle.
(1) De la médecine, pag. 83. cdil. Encycl.
(2) Traité des maladies chirurgicale». 1814.
^'ayant pas exposé iino (lisliiNulioii inélliocliciiic des niahulies externes, (lîilieu a du moins bien formulé le j)rineipe cpii doit servir de guide en pareille matière. « Les maladies, dil-il (i), doivent être divisées de manière que les lésions particulières ne diffèrent pas trop entre elles, et se classent assez aisément , de sorte que ce que l'on cherche puisse être retrouvé parmi un petit nombre de divisions qui ne soient pas trop nombreuses pour faire perdre les avantages des classifications. » Sans nous arrêter aux distinctions nosologicjues trop subtiles de Galien , basées sur les éléments supposés de la nature, les qualités non moins hypothétiques de ces éléments généraux, le jeu bizarre des humeurs, et appliquées principalement à la médecine interne ; j'arrive au restaurateur de la chirurgie au moyen -âge , Guy de (^hauliac.
Après avoir exposé les généralités de la pathologie et de la chirurgie, ce célèbre praticien s'occupe d'abord de toutes les lésions qui , faisant plus ou moins de saillie à la surface du corps, ont été comprises pendant long-temps sous la dénomination de htmeurs : abcès , pustules, anthrax, érysipèles, dartres, squirrhe, hernies, tels sont les objets dont il traite d'abord en général, et ensuite dans chaque partie du corps. Exposant, en second lieu, les différentes blessures, il distingue les diverses plaies des téguments, des muscles, des veines et des artères, des nerfs, des os et des articulations, soit en général , soit dans les principales parties de l'organisme. Les abcès multipliés font rol)jct du chapitre suivant ; les fractures et les /»xaf/o/iS viennent ensuite ; la goutte, la ladrerie ou lèpre des Arabes composent un autre livre. Après avoir ainsi parlé des maladies cliirur-
(Ij OKuvies liiiiliicl. (lu latin, i..i;\ lom. IV, pa;;. It'Ji.
gicales, dont les diverses parties du corps peuvent être atteintes, Guy de Chauliac passe en revue tous les organes de l'économie , en décrivant les altérations pathologiques qui leur sont particulières. Ainsi, s'occupant d'abord de la tète, il étudie les teignes, les diverses altérations de la face et les embellissements que la chirurgie peut lui procurer; là, il examine les nombreuses maladies des yeux en maître habile , en profond penseur. Les lésions des organes des sens, du tronc, des membres , sont ensuite décrites, et les maladies des parties sexuelles ne sont pas oubliées. Enfin, il consacre un dernier chapitre à l'exposé des topiques et de la chirurgie ministrante.
Sans doute , cette distribution des maladies chirurgicales n'est pas sans défauts , sans doute elle rappelle en bien des points le livre de Celse ; néanmoins elle présente des perfectionnements bien évidents. Ainsi, l'auteur latin parle des ulcères à la suite des blessures , ensuite des maladies propres à chaque partie du corps ; il s'occupe plus loin des contusions , revient aux maladies particulières aux différents organes, et néglige ces exposés généraux dont le professeur du moyen-àge a eu soin de faire précéder chaque chapitre de son ouvrage. Enfin, on rencontre en ce dernier des aperçus plus pratiques et plus multipliés que dans le beau livre de l'encyclopédiste romain.
Du reste, il faut l'avouer , les répétitions inévitables avec un pareil plan , la multiplicité des divisions , ne sont pas les seuls inconvénients de la distribution nosologique adoptée par Celse et Guy de Chauliac , et les savantes atmotalioiis du professeur Laurent de Joubert n'ont pu effacer ces défauts. Joubert semble, en plusieurs points de ces additions, avoir senti la nécessité de simplifier la classification des maladies chirurgicales et les bases
moins (lôfecluensos sur lesquelles on l'a fait reposer plus lard. Ainsi , il rassemble un grand nond)re d'altérations pathologiques sous la dénomination de nutlailics organiques (!) ; il range toutes les blessures sous le nom de violences, etc.
I.e célèbre A. Paré a suivi à peu près le plan de son prédécesseur le bon Guidon, comme il l'appelle (lîjOl ); toulefijis , on rencontre dans ses excellentes œuvres plusieurs livres distincts sur dos sujets presque effleurés dans la Grande Chirurgie : ainsi, les livres sur les fièvres, la vérole, etc., sont traités avec beaucoup plus d'étendue; enfin plusieurs livres, ceux sur les monstres, les plaies d'arquebuse , sont entièrement neufs (2).
Je ne parle pas do Pigray, dont VEpitome (ô) , publié un demi-siècle environ après l'ouvrage de son maître, eut pour tout mérite de vulgariser un peu plus la science chirurgicale, sans en agrandir les richesses. En 1739, Laurent Ileisler fit paraître son remarquable travail (4), où il examine d'abord les blessures, les fractures, plus loin les luxations, ensuite les tumeurs , les ulcères; où enfin il traite fort largement des maladies de chaque partie du corps , et des opérations qu'elles réclament. Ici les tumeurs, qui occupaient le premier rang dans les classifications adoptées par les plus anciens de nos auteurs, sont rejetées après les résultats des agents vulnérants. Mais plus tard l'ordre primitif, établi dans le Guidon des chirurgiens , se retrouve au milieu des œuvres de Lamothc , Ilévin, et la plupart des écrivains du siècle dernier.
Presque toutes les maladies réputées chirurgicales fu-
(I) Grande Chir. de Guy deChauliac, 1363; annot. Montp. 15S.J. (.?) OF.nvies coraplèles d'Amb. Paré. Edil. Malg. 18iO. (3, Kjiitome jnipccptoruni medicinœ, chintrgiiP , flr., ir>r.'. (î) Institutiones chirurtjicie , ITS'J, in-i".
rent renfermées par Sauvages (1) dans la première classe, celle des vices , où se trouvent les taches , les efflorescences, les tumeurs humorales, etc. Le professeur de Montpellier examine séparément les maladies traamatiques, telles que les plaies, les contusions, les fractures, etc. ; pour lui, tous ces mces, tous ces résultais traumatiques, et les autres lésions superficielles, sont vulgairement appelés maladies chirurgicales. Notre illustre nosologiste s'occupe d'abord, sous la dénomination de vices, évidemment des différentes sortes de tumeurs; puis il traite des blessures , et ensuite des affections morbides , presque toutes confiées au médecin. S'il y a là quelque tendance à faire certains rapprochements plus simples et plus rationnels, le plan du Guidon est à peu près suivi.
En 1815, Richerand proposa une classification plus claire, plus simple , et fondée sur des analogies plus frappantes entre les maladies externes (2). Il divisa celles-ci en trois classes, dont la première comprenait les violences sous le nom de lésions physiques, la seconde réunissait toutes les maladies appelées déjà organiques, la troisième enfin rassemblait toutes les lésions caractérisées par un trouble fonctionnel seulement, ou lésions vitales, Que\ques années plus tard (3), l'illustre Delpech adopta à peu près cette distinction: ainsi, dans son ouvrage, il s'occupe d'abord de l'inflammation, des gangrènes, des solutions de continuité, des difformités, des corps étrangers, des déplacements , puis des lésions vitales , et enfin des lésions organiques.
(1) Nosolog mélhod. Montpel. 1731, tom. I^r, pag. 375.
(2) Dictionn. des scienc. raéd., lom. V, pag. 76.
(3) Précis des maladies réputées chinirgicales , Montp. 1816.
KnscigrK'esurcessivcmcntpar les professeurs Dugès (l), K, IJéranl (2), llslor (ô), Hoiiissoii ('»), Serre, elle s'est généralement ré|)anclue dans noire Ecole (5). Il ne faut pas croire louloft)is que celle classificalion de maladies mérite un atUielieuient religieux; elle a ses imperfections inséparables de son objet môme, comme nous l'avons dit précédemment. ■( Si nous avions jamais à réaliser le plan en (|uesiion , dit le professeur Serre (6) , nous pencherions volontiers vers la classificalion admise par le professeur Rieherand , et nous traiterions successivement des lésions pbysi((ues , organiques et vitales, non pas que ce mode de distribution des maladies soit à l'abri de tout rej)ro('ho , mais parce qu'il facilite le travail et permet à l'esprit de s'élever par degrés aux idées les plus complexes : cet ordre est indiqué par la nature. Si toutes nos connaissances viennent des sens, dit Condillac, il est évident que c'est aux idées sensibles à préparer l'intelligence des notions abstraites. »
L'importance méritée de cette distribution des maladies chirurgicales étant ainsi bien comprise , il est nécessaire de signaler la valeur attachée à chacune de ses grandes divisions, et les subdivisions qu'elles comportent. Et d'abord , on le voit, on prend pour base de la classification le caractère sensible le plus frappant et le plus constant. La nature du mal , ses causes, les indications dont il est la source , offrant trop de mobilité suivant les cas infinis ne pouvaient se prêter à celte simplicité conventionnelle.
(1) Levons orales, 1835.
(2j Aj)[)l. anal. mcd. j)rat. , pag. G33
(3) Cours (l'anat. inéd., ÎMoiUpcllier, 1833, loin. 1er, pag, 120.
(4) Leçons orales, I8i?.
(.'() Précis dp la doct.mcd., Monlpellicr, tSi >, \)ag. 138, 3' cdlt. (fi) Rech. sur la clin., .Moutpcllier, 1833, pag. 61.
Lorsque la continuité ou les rapports des parties du corps humain sont changées de manière à troubler l'état normal, sans que les tissus présentent aucune trace de travail pathologique, il existe une lésion alteignanl simplement l'aspect physique des organes, et de-là l'expression de lésions physiques ou mécaniques appliquée à toutes les maladies offrant ce caractère très-manifeste. Les diverses espèces de blessures, superficielles ou profondes, simples ou composées, rentrent dans celle catégorie. Là viennent se ranger aussi les difformités congéniales qui ont aussi le même caractère matériel, et qui ne présentent point d'indices d'une altération morbide, ni d'un travail pathologique prononcé.
Ainsi, le bec-de-lièvro, est une difformité ordinairement constituée par un défaut des rapports ou un écartement des deux moitiés de la lèvre supérieure, avec ou sans la même lésion de la voûte palatine. Les bords de la scissure labiale n'offrent point de traces d'inflammation ni de toute autre affection morbide ; l'organisation de ces bords est analogue à celle des lèvres normales : voilà une lésion dont le caractère constant le plus saillant est un changement physique des parties. Le spina-bifida , les piedsbots, le strabisme, les anomalies notables des vaisseaux €t des nerfs, et une foule d'autres lésions congéniales dans lesquelles on ne découvre pas les résultats évidents d'un travail pathologique, méritent d'être groupés ensemble. Il ne faut pas, en effet, confondre ces vices de conformation avec les véritables maladies du fœtus ; car le nouvel être est sujet à toutes les affections morbides observées ordinairement chez l'adulte. Il y a donc dans la classe des lésions physiques ou mécaniques , deux ordres : i° les lésions physiques congéniales; 2° les lésions physiques accidentelles , ou ce que Sauvages appelle les maladies traumatiques.
Aux caraclèrcs des luioinalics ou difforniitôs donl nous viMions fie pailor, nous croyons pouvoir joindre lus suivanis. I.'i'ludo de ran:tloniio comparée a ronduil l'ccolo de Geoffroy Saint-IIilaire à soutenir cpie l'euibryon liuniain passait dans son dcvcU)ppenient par une série de phases organicjues correspondanlos aux formes normales des invcrlébrés et des vertébrés. D'après celte lliéoric, le dévc- I()j)|KMuenl de riiomnie peiil s'arrêter à un état inférieur dans tout son corps ou dans un de ses organes seulement, et présenter des difformités qui répètent la conformation normale de certains animaux: et de-là l'explication des anomalies par un arrêt de développemevt.
Mais, quùicjuo ce soit là l'énoncé d'un résultat et non d'une cause, et une loi fort contestée récemment eu égard aux alrésics, aux transpositions , etc. , nous pensons que c'est U\ une vue ingénieuse, une explication commode, quoique liypothétique. Toutefois, on peut s'en servir pour se rendre plus aisément compte de certaines anomalies ; tandis (pi'il faut poser comme autre loi que toute difformité dont on ne trouve point d'analogie dans les formes permanentes des vertébrés est l'effet d'un travail pathologique. Ainsi, le manque partiel ou total de l'encéphale, l'atrésie de l'anus, du vagin, etc., sont des résultats d'une maladie intra-utérine. Certaines difformités sont dépendantes de l'un et l'autre mécanisme; il y a maladie et arrêt de développement dans le môme cas, soit que la formation des organes se soit d'abord arrêtée, ou que le travail patholop;i(pic ait précédé. Le spina-bifida , par exemple, la luxation congéniale de la hanche, sont dans celte catégorie.
Beaucoup de maladies réputées chirurgicales ont un caractère sensible non moins prononcé et non nunns constant <iue celui des lésions renfermées dans la classe pré-
cédente. Un grand nombre de changements pathologiques de nos parties résultent de l'action prolongée d'une affection morbide , de l'inflammation , des affections scrofuleuses , syphilitiques, cancéreuses, etc.; de sorte que les tissus ainsi travaillés ne présentent plus leur densité, leur couleur, leur texture primitive; ils sont indurés, ramollis, colorés de teintes anormales, transformés même soit en des tissus étrangers à l'économie saine ou à leur structure régulière : tels sont les ulcères , les gangrènes , les abcès , les tumeurs blanches , la carie , la nécrose , le cancer, les kystes, etc., et enfin toutes les dégradations de la trame des tissus normaux. A ces maladies , dont le caractère commun est bien facile à saisir, on attache depuis bien long -temps la désignation de lésions organiques, qui composent la seconde classe des maladies réputées chirurgicales.
Mais si l'on étudie ces altérations en elles-mêmes , on verra facilement que les unes présentent un changement simple de leur tissu primitif, sans transformation ni dégénérescences , et que les autres consistent en ces dernières dégradations, ou enfin dans la production de matériaux nouveaux. De-là encore deux ordres dans la classe des altérations organiques : 1° les désorganisations simples ; 2° les productions nouvelles ou dysgénèses , où se rencontrent les dégénérescences cancéreuses, lardacées , fongueuses, les tumeurs érectiles, les kystes, les concrétions, les entozoaires, etc.
Si l'on se bornait aux caractères tirés des changements palpables de nos tissus , on passerait sous silence beaucoup de maladies du domaine de la chirurgie , et la plupart de celles dont s'occupe la pathologie interne : les lésions vitales. L'amaurose essentielle , le strabisme dynamique , la surdité nerveuse, les névroses diverses, les cachexies,
les fièvres, et une foule d'autros lésions morbides dont les caractères sensibles et permanents sont simplement un trouble particulier des fonctions, méritent d'être réunis dans une troisième catéuorie doublement bien dénommée classe des /r'.si'oiis vitales ; car le caractère et la nature , les symptômes et le fond, tout démontre un vice dans la vitalité. !]n nous servant, du reste, de l'expression d'organique ou de mécanique pour les autres maladies externes, nous n'oublions pas le rôle de la vie ni les affections morbides, et nous regardons les altérations organiques comme ayant été dynamiques avant de devenir sensibles , et étant , pour les yeux de l'observateur, organiques et vitales en même temps. Essayons d'exposer cette distribution des maladies chirurgicales dans un court tableau synoptique.
Classificalion des Maladies réputées Chirurgicales.
Première Classe. — Lésions physiques ou mécaniques.
li-^ Ordre. Lésions congéniales ou anomalies, difformités .—^seiap\es : ;il)seiKCs, mulliplicitcs , réunions, divisions, déviations; bcc-de-lièvre , spina-bilida, alrésies de l'anus, de l'utérus, etc.
2t Ordre. Lésions accidentelles ou traumali(iues. — Exemples : solutions de continuité, brûlures, congélalions , déplacements; plaies, fractures, luxations, etc.
Deuxième Classe. — Lésions organiques.
I •■ Ordre. Désorganisations simples. — Exemples : ramollissoluents , indurations , ulcérations , mortifications ; caries , abcès , scrofules , scorbut.
2» Ordre. Productions nouvelles ou dysgénèses. — Exemples : d(''(;énérescences idio{;ènos , dysgénèses idiogènes , hétérop;ènes; entozoaires, cancer, tubercules , calculs , etc.
Troisième Classe. — Lésions vitales ou fonctionnelles.
\" Ordre. Lésions générales. — Exemples: tétanos, hydropliobio, lièvre purulente , etc.
2" Ordre. Lésions vitales localisées. — Exemi>les : paralysies , uévralgios , sécrétions morbides , etc.
os
Les bonnes dislinclions nosologiqiies doivenl être en rapport avec les indications thérapeutiques majeures; de sorte (jup l'idée qui a présidé à la formation des groupes palliologiqu-s réveille dans l'esprit du pralieien les principales bases du traitement. La classification que nous venons d'exposer nous semble satisfaire à cette règle. En rassemblant dans la classe des lésions plnjsiques les lésions qui consistent dans un changement de formes ou de rapports des parties, elle signale une indication physique à remplir: celle de réunir les parties divisées par des moyens mécaniques. S'agit-il de la classe des lésions organiques , elle mentionne comme une indication fondamentale de ramener à l'état normal les tissus altérés par un long travail morbide ou par l'adjonction des produits nouveaux. Quand, enfin, vous énoncez la classe des /f'siojis vitales, vous indiquez que le mode vital de l'économie est le fait principal à combattre.
Les distinctions nosologiques secondaires doivent encore satisfaire à cette importante loi : les diverses solutions de continuité, par exemple, sont distinguées en plaies et en ulcères; mais les auteurs sont loin de s'accorder touchant la valeur de ces termes. Selon certains, l'ulcère est une plaie chronique; suivant d'autres, c'est une plaie qui ne tend pas vers la cicatrisation. D'après les uns , les dimensions de la perte de substance doivent servir à déterminer celte distinction; au dire de quelques autres, celle-ci repose sur la considération de la constitution du malade.
L'indication thérapeutique principale doit nous servir ici de guide. N'y a-t-il pas un traitement essentiellement différent pour les solutions de continuité provenant d'une affection morbide, et pour celles déterminées par une cause vulnérante et entretenues par une disposition locale? Sans nul doute. Il faut donc appeler plaie, toute
division des tissus, ordinairement produite et toujours entretenue par une lésion locale ; et ulcère, toute solution de nos parties, ordinairement causée et toujours entretenue par un état général ou affeclif. Dans le premier cas, les remèdes les plus importants seront dirigés vers l'état local; dans le second, le traitement devra être surtout interne et propre à modifier la constitution entachée d'un vice morbifique. Pour l'individu atteint seulement d'une plaie, les topiques deviendront fondamentaux, et les moyens généraux seront accessoires; pour le sujet affligé d'un ulcère, les remèdes internes formeront la base du traitement, tandis que les agents locaux auront une importance secondaire. C'est ainsi que l'on doit comprendre le principe et l'utilité des distinctions nosologiques, et c'est là le principal critérium de toute classification médicale.
Telle est la distribution des maladies chirurgicales qui paraît la plus simple et la plus facile; disons maintenant un mot de leur nomenclature.
Une science , a dit Condillac , se réduit à une langue bien faite; mais pour arriver à ce langage parfait, il faudrait connaître entièrement les différents objets qui sont de son domaine , car une bonne dénomination suppose une notion complète de chaque objet. Or, nous l'avons démontré plus haut, cette connaissance absolue est refusée à l'homme. Pour rendre les termes acceptables chez tous les peuples et en tous les temps , il serait nécessaire de les fonder sur la nature même des matières à dénommer: l'essence des choses est, en effet, invariable; leurs manifestations seules sont mobiles sans cesse. Remarquez aussi l'idée dominante des nouvelles dénominations, c'est l'espoir toujours déçu de saisir et de désigner la nature des corps; mais comme cette notion intime n'est pas pour
ce monde, cette fausse voie sera toujours la cause d'essais maliieureux, quoique vantés pendant un certain temps. Il faut donc abandonner cette face des choses pour recourir à leur autre face ou celle de leurs manifestations : il est sage de désigner les maladies d'après leurs caractères les plus apparents et les plus ordinaires.
Les symptômes des lésions morbides ne sont pas tous du même ordre : les uns. dans les fractures par exemple, sont physiques; les autres sont sensibles , mais à travers une sorte de voile de parties molles qui nous cache les altérations organiques , de sorte que les déformations , parfois bizarres, sont ce qui frappe d'abord et constamment l'observateur. Certains consistent dans des perturbations fonctionnelles; beaucoup d'autres, enfin, tiennent à chacun de ces ordres de manifestations. 11 n'est donc pas rationnel de vouloir poser une nomenclature sur un ordre de symptômes , sur les altérations organiques , les changements fonctionnels, les modifications appréciables ou supposées des éléments anatomiques ou chimiques des organes, ni sur tel autre fondement unique et exclusif : c'est là le tort continuel des systématiques de toutes les époques.
Rapprochons-nous autant qu'il nous est possible de la nature, en saisissant les expressions qu'elle nous livre, et ne mettons pas les créations bornées de notre imagination à la place de son précieux langage. Acceptons les caractères habituels et frappants qu'elle nous fournit pour dénommer les maladies, quelle qu'en soit, du reste, l'espèce. Ainsi, préférons les expressions de cancer, amaurose, tétanos, paralysie, matière plastique, etc., à ceux de squirrhe, rétinite, myélite, hémorrhagie cérébrale, lymphe, etc., parce que les nouvelles dénominations s'attachent à des symptômes non propres , non con-
slants, mais imaginaires ou éplicracres, comme les systèmes qui les ont suggérées.
Ainsi, l'expression (Je eancer, quoique vague, est encore préférable à un terme qui mentionne une erreur, en voulant que le tissu sc(uirrheux soit spécial à l'afTeclion cancéreuse ; ainsi, l'expression de lymphe ou de fibrine organisable est moins sage que celle de matière ou de gluten plastifpie, parce que ce que l'on croyait d'abord être de la lyinplie ou de l'albumine s'est trouvé de la fibrine plus tard, et enfin une simple forme de la protéine (1), et pourra bien être un jour autre chose, lorsque les sciences physiques auront creusé plus avant dans la composition élémentaire des corps organisés. C'est pourquoi les expressions inspirées par l'aspect extérieur et constant des maladies sont moins sujettes à varier que celles tirées des recherches intimes et profondes des objets : voudriezvous, par exemple, des termes suivants : hyperencépha-
lolrophie , hypcrencvphalonervie que M. Piorry
soumet à votre admiration!
Ces sortes de tentatives nosologlques proviennent ordinairement de l'idée restreinte que l'on attache au siège des maladies chirurgicales. Bien que nous ayons déjà parlé de celte question, nous ne pouvons nous empêcher d'ajouter quelques mots à ce que nous avons avancé plus haut. Le sinje des maladies est la source pathologique des symptômes : or, nous avons déterminé précédemment les véritables sources des manifestations morbides. Dans les maladies organiques ou vitales, le siège est d'abord général , et ensuite général et local en môme temps. La source des symptômes est alors double; ils proviennent
,1) Liébig, Chimie organique, tradiict. do Gherardt. Monipel., 18 i3, pag. 46.
de la lésion interne d'abord, et l'altération nnalomique en est elle-même une des manifestations; niais celle-ci devient, à son tour, la cause d'un aulrc ordre de symptômes. Ainsi, l'économie entière est le siège primitif et fondamental de l'affection scrofuleuse, dont un des effets est fréquemment la tumeur blanche. Avant l'apparition de cette altération organique, on remarque souvent la tuméfaction du nez, des lèvr(;s, des ganglions lymphatiques du cou, la teinte blafarde de la face, et plusieurs autres modifications propres au tableau de cette affection morbide. Mais dès que l'arlhropathie s'est développée, non-seulement les caractères précédents persistent et se prononcent davantage, mais encore il survient de la fièvre, de l'amaigrissement, des digestions pénibles, de rinsomnie , des sueurs fréquentes , de la diarrhée , et plusieurs autres symptômes liés à l'altération articulaire. Il y a donc alors des phénomènes pathologiques dépendant de l'affection générale du corps humain, et d'autres secondaires appartenant à l'effet organique; c'est-à-dire qu'il existe des symptômes primitifs et des symptômes du symptôme.
Le siège des maladies chirurgicales , organiques ou vitales, n'est donc pas borné à la partie du corps dégradée sensiblement; de sorte que, pour comprendre ce qu'est l'état morbide , il faut connaître le mode actuel de la constitution entière. J'aurai le soin, en parlant de la thérapeutique, de vous montrer combien de pareils principes sont importants dans le traitement des maladies externes. Permettez-moi toutefois de vous faire voir ici une des conséquences élevées des maximes de notre Ecole , touchantlesiége pathologique. « La dégénération scrofuleuse, dit M. Cruveilhier (1), peut passer à la dégénéralion
(I) Anal, palhol. 1810, toni. fs pag. 81.
cancrrcusc .'tvoc Ijuitiellc illc a ))caiicou|) d'affinilù. -> Dc-là , les autours (îoik.IucuI (\uc le cancer ou (pie la aypliilis ne sonl (|u'uiie transformalion des scrofules. C><'lte erreur fundainenlale provient de la manière dont on comprend le siège des maladies. Kn le croyant limité à la partie altérée, on doit distinguer les maladies d'après lo seul aspect de ces dégradations; mais alors on tombe dans une grande incertitude, en beaucoup de cas où , le tissu squirriieux existant, il n'y a cependant aucun état grave comme lentraine l'état cancéreux. Alors on recherche dans la composition élémentaire du tissu nouveau des distinctions vagues; alors on décrit la substance lurdacée , Vlicpalisation blanche, Vinduraliuii bronchi-lurdttci'e (1) comme différentes du squirrhe, de l'encéphaloïde, du sarcome mammaire, de la matière colloïde, du cancer mélaniquc, etc. Cependant l'on avoue que toutes ces altérations existent parfois durant de longues années sans amener aucun trouble fâcheux de l'économie, et l'on ne |)eut voir les perturbations ultérieures que comme des effels de l'altéralion locale. « Je pense, dit I.obstein , que la matière lardacée, liquide dans le principe, est déposée dans les mailles du tissu cellulaire, envahit l'ancien tissu , le convertit en sa propre substance; que celte matière change à son tour, se ramollit, et que dès-lors elle exerce une influence fâcheuse sur le reste de l'économie, et devient même susceptible de dégénérescence cancéreuse.» Concoit-on qu'une matière morbide, ayant en ellemême la puissance de vicier les parties voisines et l'économie entière, reste inactive pendant long-temps? Quand un barreau électrisé se trouve en contact avec un autre corps mélallique, demeure-t-il indifférent? Si les tissus les plus divers restent fré(]uemmenl inuffensifs, et fréquemment s'ils deviennent le siège d'une désorganisation très-grave, ce n'est pas en eux qu'il faut en chercher
(I) Lobslein , Anat. palh., (oui. i'--, paç. 391, 39H.
la raison, mais bien dans ce dynamisme sans lequel rien ne s'opère au sein du corps humain, dans ces forces viciées en qui réside la source des actes physiologiques et pathologiques. Et de même qu'un aliment devient utile ou désavantageux suivant l'état vital de l'individu , de même une substance nouvelle devient innocente ou grave selon l'affection morbide dont le malade est imprégné.
Les tissus normaux ou pathologiques les plus divers sont sans doute susceptibles de se transformer et de dégénérer, mais nullement les affections internes dont la nature ne saurait changer sans que l'état morbide ne s'effaçât, car l'essence des choses est invariable. Baser donc la prétendue transformation de la syphilis en scrofuleuse , ou des scrofules en cancer sur le seul aspect des organes altérés , c'est ne pas comprendre les lois fondamentales de la pathogénie; c'est borner son jugement à des effets variables, et non s'élever aux sources réelles des maladies; c'est jeter une véritable confusion dans la science, sous la fausse apparence d'une base matérielle et invariable.
ciiAiMTui-: (^)ijathi^:mk.
t)E l-'ÉTIOl-OGIi; BN CIlItdKGIP..
Dans toutes les sciences , lus méthodes d'investigation sont les mômes : on étudie les faits isolément; on les compare entre eux; on s'élève du particulier au général \)i\rV induction. Lorsqu'observant les phénomènes de température, jo remarque leur analogie et leurs différences avec d'autres effets du monde physique , je les rattache -h une cause propre à eux et différente de celle des autres faits que jo no puis rationnellement ranger sous le même principe. Ainsi j'établis autant de causes distinctes pour les actions magnétiques , électriques, etc.
Cette méthode expérimentale de l'induction est encore celle do la pathologie chirurgicale. J'examine les actes do l'homme , et ne pouvant les expliquer d'après les causes générales de la matière, j'ai recours à une source différente, particulière aux êtres organisés, et qui constitue la vie elle-même. A cette cause supérieure je vois associées plusieurs facultés secondaires des phénomènes physiologiques ou pathologiques, et je les désigne par le nom expérimental de leurs effets : sensibilité, motilité, etc.
Poursuivons cette même méthode d'investigation dans le domaine do la science chirurgicale. Les symptômes des scrofules, delà syphilis, du rachitis, etc., ne sontils pas différents de ceux de l'inflammaiion , du rhumatisme, de la goutte, des blessures, etc.? Je dois donc leur reconnaître des principes autres et propres î\ chacune de CCS affections. Il ne peut donc y avoir en chirurgie un ou deux ordres de causes; il n'y a pas sojilcment dos
f'xcilants et des affaiblissants, eomnie le voulaient Tlieniison , dans rantiquité , Haller, Razori , Brown et liroussais, dans les temps modernes. Il existe des causes différentes en elles-mêmes, et autant qu'il y a d'états morbides dont les caractères sont spéciaux. Ainsi, les causes de la syphilis , de la pustule maligne , de la cataracte , des luxations , des difformités du bassin , ne peuvent être regardées comme étant de même ordre.
Nous l'avons démontré ; dans le monde extérieur , il faut admettre des forces latentes , non tangibles ; pour l'économie humaine , on ne saurait raisonner autrement. Nous revenons souvent sur cette idée , parce qu'elle est fondamentale , qu'elle résume l'esprit de l'école et de la bonne pratique médicale , et parce qu'elle rencontre tous les jours de respectables antagonistes : ou me reproche des redites , disait Voltaire ; je me répéterai jusqu'à ce qu'on se corrige. Ainsi , l'on ne peut se conduire sûrement, en théorie ni en pratique, qu'en admettant les diathèses , les prédispositions , les idiosyncrasies , les affections latentes, héréditaires. Je m'étonne aussi de lire le contraire dans un ouvrage justement estimé : « Dès l'origine de la médecine, dit l'illustre Boyer, les pathologistes ont bien reconnu l'insuffisance de l'esprit humain pour arriver à la connaissance des causes des altérations organiques, et ils se sont retranchés derrière les mots insignifiants de cause occulte , de cause prochaine. Ces deux expressions prouvaient bien qu'ils voulaient exprimer une chose inconnue. Aussi les a-t-on rejetées dès que la connaissance des effets , prise pour la connaissance des causes , a fait croire aux médecins qu'ils avaient fait des progrès dans l'étiologie des maladies. D'autres pathologistes ont pensé aller plus loin en cachant leur ignorance dans un nouveau mot, en admettant les diathèses. Mais ils n'ont
^las été plii.s Ikhuuux : lU iiouh oui «lu sculciuciil (|u il existait niu' cause, sans nous faire connaître quelle était cette cause. La diversité des noms donnés aux causes MKtrbirKiuos iléinonlro bien qu'aucun proj^rès réel n'a été l'ail; car, dans une science certaine el positive , il n'y a pas iriiésilation sur les dénominations. «(Traité dos maladies chirur.;;icalcs; nouv. édit. , 18'i-V, t. I , p. 156.)
Si nous appliquions ce raisonnement aux sciences physiques , nous dirions que la physique n'a pas fait de grands progrès depuis cinquante ans ; car, en Allemagne, on explique les phénomènes de la lumière par les vibrations ; cw France, par Vémission de Descartes; en Amérique , les phénomènes d'électricité par l'hypothèse d'un seul fluide , d'après Franklin ; cl en Europe , par la supposition d'un seul fluide, selon Simmer. Mais cette fausse logique provient de la persuasion où l'on est que la nature des choses doit nous être connue pour que les causes soient découvertes ; tandis que la saine philosophie apprend t\ ne pas s'engager en vain dans le labyrinthe impénétrable de l'essence , et de désigner les principes toujours soustraits à rinlelli.j;encc humaine par des expressions générales, expérimentales, et qui ne préjugent rien sur la nature des choses.
Lorsqu'une hémorrhagie périodique se montre après une opération , lorsqu'un individu opéré éprouve des pertes de sang fréquentes, incoercibles, je reconnais là l'influence d'un mode vicieux de l'économie humaine. Ouc m'importe , en thérapeutique , de me contenter de voir une alVeclion spéciale à condjaltre , ou bien de trouver qu'elle dépend , je suppose , d'une augmentation de principes alcalins dans le sang, comme on l'a voulu? Le tiuintpiina ne combat-il pas l'élément |)ériodi(iue sous Jeijuel l'hémorrhagie se reproduit dans le premier cas, cl
le sulfate de soude dans le second cas , selon M. Lisfranc? (Journal des connaissances médico-chirurgicales, t. V, p. 51.)
Cette logique n'est-elle pas plus sage et plus sûre que celle des hypothèses faussement rigoureuses en apparence? Ce que vous regardez comme un excès d'alcali sera demain peut-être démontré faux, et nous l'avons vu récemment; ce que vous avez appelé lymphe plastique est bientôt de la fibrine pour MM. Orfila et Lassaigne , et, quelques jours après, une forme variable de la protéine, selon Mulder et toute l'école de Liébig; demain , ce sera peut-être autre chose. Mon expression générale ne change pas comme vos suppositions , et n'en est pas moins utile à la pratique.
Cette méthode d'observation est tellement judicieuse , du reste , que ses antagonistes l'adoptent à leur insu , et sont, comme le dit spirituellement le professeur Lordat, vitaiistes sans le savoir. Nous venons de citer les écrits du célèbre Boyer contre les diathèses et toutes les causes cachées ; cet auteur se contredit lui-même quelques pages plus loin. (Ouvrage cité, ibid. , p. 159.) «Les anciens avaient admis une cause occulte, mot vague de sens, qui ne préjugeait rien, et qui disait seulement que la cause était cachée. Cette dénomination doit être complètement rejetée. Il n'en est pas de même de celle de diathèse. Cette expression indique une disposition individuelle en vertu de laquelle une maladie revient à plusieurs reprises , et sous une forme toujours la même, dans une ou plusieurs parties du corps ; cette expression , dis-je , est trop exacte pour ne pas être conservée et employée. Ainsi les diathèses cancéreuses , scrofuleuses, nous fournissent chaque jour des exemples de la justesse de cette dénomination, et nous n'avons que trop souvent occasion de
le prouver. » N usl-cc |)as la nno conlradiciion luanifosle (|uc le bon esprit médical arrache à un do nos plus illustres opérateurs, et ne doit-on |)as penser que l'auteur du Traite des tualadics chirurgicales reconnaissait la solidité do la méthode philosophique dont nous {)arlons?
L'importance de l'ctudo de la pathogénio ne saurait ôtre mise en doute; quoique l'aphorisme ancien mblalâ causa tollilur effeclus soit trop exclusif, néanmoins il est vrai de dire que, dans un grand nombre de cas, la destruction de la cause entraîne la cessation de la maladie. La connaissance des causes éclaire ou détermine mémo parfois la nature du mal : une jeune personne se plaint de douleur à rutcrus atteint d'un engorgement commençant; il est difficile do savoir si cette lésion est une simple fluxion , ou une indammaiion chronique , ou bien un cancer imminent. On apprend que les parents ont succombé à cette dernière afFoction; dès lors, il est trèsprobable que la mémo lésion se développe chez cette malade. Vous examinez une ulcération des organes génitaux ou de la bouche, les caractères en sont douteux; le mode de production de ces lésions en signale la nature et l'indication principale.
On apporte ù l'Hôtel-Dieu de Lyon une jeune fille qui ne savait donner aucun renseignement sur son état; les parents seuls connaissaient l'origine de la difformité qu'elle portait au genou droit, atteint d'une demiankylose avec déviation et atrophie extrêmes de la rotule, enfin avec flexion de la jambe sur la cuisse. On pouvait y voir un effet d'une rétraction musculaire, d'une luxation de la rotule , d'une arthrite ou d'une mal-formation. La découverte de la vérité dépendait de la connaissance de la cause de cette lésion; aussi ce fait donnait-il lieu aux opinions les plus variées que les antécédents fournis
parles parents de la jeune malade purent seuls dissiper: ceux-ci apprirent que cette altération articulaire était la suite d'une chute violente du sujet pendant son enfance.
Le médecin expert surtout est dans la nécessité de déterminer la cause des lésions diverses soumises à son examen , et leur découverte entraîne les décisions les plus graves. Un fait de prétendu infanticide , rapporté par le professeur Fodéré , en est une preuve frappante : c'est à Louis, autant qu'à Voltaire qu'est due la réhabilitation des Calas. Ce sont les rapports de cet illustre chirurgien qui ont mis au jour l'innocence de Chasseigneux et de sa femme accusés d'avoir assassiné leur père. Le même chirurgien a arraché à l'échafaud Montbailly que la voix publique désignait comme le meurtrier de sa belle-mère morte d'apoplexie. Ces faits et mille autres, offerts chaque jour à l'observation , montrent l'attention qu'on doit accorder à l'étiologie.
Tout, dans l'univers, est soumis à une variabilité et à une mobilité incessante; mais, au milieu de ces oscillalions continues , l'esprit humain reconnaît sans peine, et sent mieux qu'il ne peut le déterminer mathématiquement, ime norme , un type idéal autour duquel viennent se ranger toutes les variétés organiques ou inorganiques. Tant que les limites de ces oscillations normales ne sont pas dépassées , les êtres vivants poursuivent leur existence régulière , et les conditions du monde extérieur agissent sur eux pour en favoriser la continuation. Mais, dès que le champ des variations est franchi, que les actes divers s'éloignent trop du centre idéal de leur principe , la norme n'existe plus, l'état régulier est troublé, les actions deviennent dangereuses et engendrent des modes pathologiques. Ainsi, tout, en nous et hors de nous, peut devenir source de maladie ; la vie lésée dans ses
SI
;itliil)uls on dans son cssoiuc ; les limciions , piii Itîurs prriiiilialions profondes cl prolon{ïées ; le nnlieu on nous rcspiioiis, par SCS inienipéries ou les clianyemcnls staliomiaires (jui s'y dévelop|)Cnt. On peut donc distinnncr deux .|;ran(lcs sources de causes, en chirurjjie comme en mtMkHine : 1" la vitalilé ; 2" le monde extérieur.
Mais comme il est plus simple el plus rationnel de considérer les causes suivant leur manière d'agir, et qu'à l'intérieur et à l'extérieur de nous se trouvent beaucoup de conditions patho{;éniques dont l'influence manifeste est send)lable , il convient, à l'exemple du professeur F. Hérard (dénie de la médecine et de son ensei{;nemcnt; Montpellier, 1827, pag. 22) , de prendre le mode d'action pour hase de la dislinction des causes. De là trois classes de conditions productrices des maladies externes : les causes délcrminanfes , les causes prédisposantes et les cartses nccasionncUes.
r.orsqu'un projectile divise nos parties, quand un virus nu un venin est introduit au sein de nos organes, il s'ensuit une lésion pathologique directement produite par ra;;(>nt morbilique. Alors la cause a présidé à l'apparition du mal; elle s'explique rationnellement par elle seule, et mérite le nom (Ve/pcienle ou de dc'lcrminante. Ainsi les luxations, les fractures, la section des parties molles, la pustule maligne, la pourriture d'hôpital , l'hydrophobie, la sy[)hilis , la gale, etc., sont les résultats de cet ordre de causes. Toutefois, môme en ces cas, il convient de prendre en considéiation la résistance du corps humain , car il n'est pas rare de voir des personnes indilîérentes aux virus , aux miasmes , au principe psorique. Les causes déterminantes n'ont pas, en elTct, en pathologie chirurgicale, la nécessité et la lixilé observées dans le monde j)hysi(iue. Une même violence n'entraînera pas de luxation
chez un individu , et en produit chez la plupart des autres soumis à la môme influence traumatique. Les causes déterminantes ordinaires sont donc celles qui engendrent une même maladie chez la majorité des sujets.
Quoique les causes de cette classe soient généralement spéciales et liées le plus souvent à l'espèce de lésions qui les suivent, on ne doit pas néanmoins baser sur elles la distinction des maladies. Les plaies, par exemple, d'après beaucoup d'auteurs (S. Cooper, dict. chir., t. II, p. 264), sont distinguées en plaies par instruments piquants , tranchants , contondants, etc. Cette manière de considérer les blessures externes est vicieuse , car le même agent vulnérant peut produire des lésions de forme diverse. Ainsi une pierre ou un bâton, lancés avec force et obliquement, déterminent parfois une section nette des téguments, comme le fait ordinairement un couteau ou un sabre. De même un poignard ou un couteau opèrent une solution de continuité qui a tous les caractères d'une piqûre ; un instrument arrondi et conique, tel qu'un poinçon, donne lieu à de petites plaies parfaitement semblables à celles que produit un stylet aplati et à deux tranchants. Ces remarques ont la plus haute importance en médecine légale.
Plusieurs de ces causes suffisantes des maladies chirurgicales demeurent parfois latentes au sein de l'économie durant plusieurs jours, plusieurs mois ou plusieurs années, comme l'histoire de la syphilis ou de la rage nous le prouve trop souvent. Alors que faut-il fréquemment pour amener la manifestation du mal interne? Une circonstance de peu d'importance , une impulsion légère et d'espèce trèsdiverse. Ici c'est une faible contusion du sein qui est suivie du développement d'un cancer; là une orchite est le commencement d'un sarcocèle ; chez certains sujets,
uiio cliulo lr{;ère sur lo ;;tMi(>u cnlraînc une tumeur blanr\\v ; chez certains autres, c'est l'insolalidu (jui amène un ulcère darlreux de la faci*. Croyc/.-vous que ces coups faibles, ces chutes lé{;ères, ces intempéries constituent les véritables causes du mal ? Sans les vices dartreux , scrofuleux , cancéreux , ces altérations pathologiques n'auraient jamais paru. Ces vices internes, comme les virus, les venins et les fortes actions vulnérantes, sont les véritables causes déterminantes des symptômes morbides pour lesquelles les circonstances précédentes ont été de pures provocations ; et de là le nom (V occasionnelles donné i\ ces circonstances accessoires, incapables de produire par elles seules aucun effet pathologique, mais susceptibles d'amener la manifestation des lésions latentes.
Ainsi , lorsque J.-L. Petit et Delpech rapportent des cas de fracture de l'humérus au moment d'un léger effort musculaire ; quand Boyer et Vigarous citent l'histoire de luxations opérées sous l'influence d'un mouvement léger d'un membre ou de la mâchoire inférieure ; lorsque Monteggia et le professeur Dubrueil racontent des faits d'anévrysmes de l'aorte survenus à la suite des fatigues communes chez les artisans , ces faibles efforts musculaires no sauraient être regardés autrement que comme des conditions accessoires et de simples occasions de l'apparition do maladies dont le sujet portait en lui la cause principale.
Ces conditions provocatrices agissent ordinairement lorsque la cause déterminante existe déjà au sein de l'économie, et rarement avec les influences pathogéniques externes. Ainsi , les projectiles lancés par les armes à feu n'ont pas besoin de circonstances occasionnelles pour produire leurs effets habituels; de même les virus, les n)iasmcs , les poisons, ont une influence directe et indé-
pendante communément des provocations immédiates ou éloignées. Toutefois, en certains cas , les balles, les instruments tranchants, les virus, trouvent quelque aide dans les impulsions occasionnelles.
Il est donc important de ne pas confondre dans la même catégorie toutes les actions pathogéniques , parce qu'elles ont concouru à la production d'une maladie chirurgicale. Vous lisez, par exemple, que le cancer de l'utérus est causé par l'abus du coït, de la masturbation; par l'inflammation chronique, par les accouchements laborieux , par les affections tristes , etc. , sans que souvent l'on établisse une différence entre la valeur de chacune de ces diverses conditions morbifiques. Ce manque de distinction entraîne des erreurs en pratique aussi bien qu'en théorie; car, si vous ne voyez que des actions locales et irritantes, vous découvrirez seulement une indication et un seul ordre de moyens thérapeutiques.
La comparaison que nous venons de faire entre les causes occasionnelles et déterminantes nous amène à parler des diaihèses. Nous l'avons signalé , et l'observation clinique le montre tous les jours : les virus, les miasmes et beaucoup d'autres causes de maladies réputées chirurgicales demeurent latents pendant un temps parfois trèslong. Il peut donc exister des lésions internes sans autre manifestation chez des individus dont l'extérieur offre tous les caractères de la santé : c'est là ce que l'on entend par dialhèse , véritable affection latente de l'économie humaine. Ainsi les scrofules, le rhumatisme, la goutte, se montrent et souvent se cachent ensuite à l'intérieur de l'organisme pour y rester en attendant que de nouvelles occasions provoquent leur réapparition.
« Tout cancer, à son origine, dit le professeur Delpech (Traité des malad. réput. chirurg., t. III, p. 516),
osl 1(! svmptùmc (riino (li;nli(''S(' [larlic ulirrc dont on no connaîl ni lo principo ni le sirfjc |>iiniilir. Il csl ccrlain (|uc le caïuuM' se nianifcsle souvent à l'occasion de la suppression délinilivc des monslrues , de ccllo des liéinorilioïdes, après une longue alTection de la glande maniniairc ou du testicule par le rhumatisme, à la suite d'une contusion ou de toute autre blessure , etc. Mais quel rang peut-on assigner ;\ de pareilles circonstances par rapport à la production de la maladie? Cette dernière n'existet-elle pas sans leur intervention? Une affection qui présente dans son cours tant de circonstances particulières ne laisse-t-clle pas supposer quelque chose de propre dans ses causes essentielles et qui intéresse les conditions fondamontales de la constitution? » Oui, sans doute; et celte viciation de l'organisme entier est l'affection morbide qui , restée souvent à l'état latent ou diathésique , se manifeste sous l'influence de circonstances occasionnelles avant toute opération , et rend trop de fois inefficaces les ressources les |)lus énergiques de la chirurgie.
Méconnaître l'existence de ces diathèses , c'est nier les conséquences forcées d'une saine logique, c'est s'exposer aux mécomptes journaliers des praticiens qui croient les caustiques (Canquoin, Exposé complet de sa méthode , Traité, etc., 1838) ou l'instrument tranchant capables lie guérir les ulcères syphiliiiques (P.-N. Devergic, Clinicjue des maladies sy[)hilitiques , texte in-4o, 1833), les pustules dartreuses , les engorgements scrofuleux des ganglions ( \'elpeau , Médecine opératoire, '•2" édition), et les différents effets des affections diathésiques. Aussi voyez-vous tous les jours les jeunes praticiens, et je suis tondjé dans ce défaut comme bien d'autres , s'empresser d'enlever des tumeurs squirrheuses; tandis cju'arrivés au bout de leur carrière , ces mômes hommes rc-
connaissent, comme Scarpa , Boycr et Delpech, que, dans la majorité des cas , le mal se reproduit , que l'action topique est le plus souvent impuissante , et que les moyens internes , si l'art en possédait , seraient bien plus convenables.
Il est des cas toutefois oii les diathèses ont cessé d'agir, et où l'altération organique étant localisée , les ressources opératoires peuvent avoir un succès complet : « Il est d'observation , et j'en ai pu acquérir la preuve , dit le professeur Serre (Traité de l'art de restaurer la face, etc.; Montpellier, 1842, pag. 53), que, dans le cours des maladies dites constitutionnelles , il arrive que le vice semble à la fin se cantonner sur un point très-circonscrit du corps , et qu'il ne peut plus dès lors être détruit que par l'ablation même de la partie contaminée. Aussi ai-je cru pouvoir me permettre d'opérer là ou bien d'autres chirurgiens eussent probablement hésité. La distinction est difficile à faire, j'en conviens, mais elle n'en existe pas moins. »
Les diathèses constituent des affections latentes et des causes essentielles de beaucoup de maladies chirurgicales; elles ne doivent pas être confondues avec les dispositions ou prédispositions aux maladies avec lesquelles on les réunit souvent plutôt par le langage que par la pensée , comme on le voit dans les ouvrages les plus estimés. Il n'y a alors qu'une erreur de mots ; il n'en est pas de même chez les auteurs qui , niant les diathèses à toutes les lésions cachées , admettent simplement des dispositions organiques et locales. « Les partisans de la doctrine de l'irritation , dit M. Chomel ( Éléments de pathologie générale, p. 90, 2^ édition), avaient proposé de désigner par le mot diathèse cette disposition d'un organe à être affecté de maladies quelconques , et ils ont aussi admis
dos diathùsos {^astriquo , pulmonairo, cérébrale, utérine, etc. »
Cette propension organique i\ devenir lo lieu do lésions patliologiqucs est une disposition : ainsi la glande mammaire et le testicule ont une aptitude à être atteints de squirrhe; ainsi les articulations sont plus disposées que d'autres parties du squelette à être altérées par la carie. Lorsque l'ensemble de l'économie est favorable à la manifestation de tel genre ou de telle espèce do maladies , c'est li\ une disposition ou prédisposition générale dont tout individu nous offre un exemple. Toute personne, en effet, par son Age, son tempérament, son sexe, est apte t\ contracter telle lésion morbide de préférence à une autre. Ainsi l'enfance est sujette aux teignes, au croup, aux engorgements du système lymphatique; la jeunesse est disposée aux maladies scrofuleuses , aux maladies vénériennes; la virilité aux altérations des organes pelviens , aux hémorrhoïdes ; la vieillesse favorise le développement des lésions génito-urinaires , de la cataracte , de la surdité. Chez les individus d'un tempérament sanguin se montrent les maladies inflammatoires , le rhumatisme articulaire , les phlegmasies ; chez ceux doués d'un tempérament lymphatique se forment les abcès froids et par congestion , les caries , les nécroses spontanées ; le tempérament nerveux entraîne souvent la manifestation de la névralgie faciale ou autres , de spasmes partiels du canal de l'urètre et des rétrécissements nerveux; le tempérament bilieux détermine fréquemment des complications bilieuses dans les plaies de tète , et favorise les lésions secondaires du foie.
Si nous considérons le sexe des sujets, nous y rencontrons une condition prédisposant à certaines maladies chirurgicales : sans mentionner ici les altérations
paihologiques des organes gcnitaiix , il est facile de remarquer un plus grand nombre de calculeux chez les hommes que chez les femmes ; il en est de même pour la rétention d'urine si rare chez le sexe. On voit tous les jours des hernies inguinales chez le premier, et peu communément chez le second, qui offre par contre plus fréquemment les hernies crurales ; enfin, vous connaissez la multiplicité des cancers de la mamelle chez la femme et leur rareté chez l'homme.
Nous venons d'énumérer certaines dispositions aux maladies en considérant l'état normal du corps humain ; il existe encore plusieurs aptitudes pathologiques liées à une modification morbide et déjà existante d'une partie ou de tout l'organisme. Pendant long-temps on a discuté et l'on discute encore sur le danger ou l'innocuité de l'air introduit dans nos parties. « N'a-t-on pas exagéré ici comme ailleurs , dit le professeur Pages (Thèse , concours pour le professorat, 1814 , pag. 4), les effets pernicieux de l'impression de l'air sur les parties internes? Ne serait-il pas vrai de dire que l'influence malfaisante de l'air est plutôt due à l'état pathologique des parties sur lesquelles il exerce son action et à ses qualités vicieuses qu'à son impression simple ? » Ainsi un organe déjà atteint une première fois est par cela même disposé à être de nouveau frappé de la même lésion , soit que les tissus n'aient pas entièrement recouvré leur état primitif ou que leur vitalité soit restée vicieusement modifiée. Ainsi une première luxation dispose à de nombreux déplacements dans la même jointure; les irritations et les hypersécrétions de la prostate se renouvellent facilement, après avoir été guéries une première ou une seconde fois ; un premier ramollissement cérébral , quoique dissipé entièrement , n'en dispose pas moins l'individu à être atteint de la même dégradation organique.
Il rsi iiiii- ;iiiirt' M>iM'((' |>aili();;('iii(|iii' lie».' ;\ l"écononii<^ (lo riii(li\ idii, cloDl ji' (lois dire ici (juoUjuos mois : jo veux parl(M- (lo l'iuflucnro do la force morale sur la force vitale, ou du moral sur les affections morbides et les maladies 1 liirurf;icales. Nous avons dcjà parlé do la commotion survenant après les blessures ou les opôralions chirur- {»icalcs : cette terrible affection morbide peut reconnaître pour cause une impression morale très-vive , une excitation passionnelle profonde. L'habitude du lan.jjagc a déjà fait passer dans la conversation ordinaire Texprcssion de commotion morale pour désigner cet effet pathologique, loui le monde se rappelle la fin de Sophocle mourant en apprenant les honneurs que ses concitoyens lui décernaient. Dcnys, tyran de Syracuse, éprouva une fin pareille, ( In chU.\ Pline , liv. 77, chap. 533. ) En apprenant l'expulsion des Français de Milan, Parme, Plaisance et de quelques autres villes, le pape Léon X en conçut une toile joie, qu'il tomba dans un état convulsif suivi de fièvre et de la mort au troisième jour, le 2 Décembre 15-21.
Desauli a rappelé souvent qu'ayant à opérer de la taille un maître-dMiùtel , il avait si peu de confiance dans la disposition morale du sujet , qu'il craignait vivement de le voir succomber pendant rcxécution de l'opération , par l'effet de la commotion morale. Ce célèbre chirurgien n'avait (pie trop bien jugé do son malade. Ayant placé celui-ci dans la position ordinaire ii la cyslotomie, Desault fait avec le doigt, sur le périnée, le simulacre do l'incision , et aussit(^t cet homme tombe dans un affaissement nerveux , et meurt en peu d'instants.
Certes, il est impossible, en ce cas, d'invoquer une lésion physique, anatomique, pour expliquer une mort aussi rapide : la lésion dos forces vitales est seule capable
d'amener de semblables résultats. C'est encore à cette influence du moral sur la force vitale qu'il convient de rapporter plusieurs lésions congéniales du fœtus, appelées envies maternelles. En rattachant toutes les lésions morbides aux troubles du système nerveux , Lobstein ( Anat. pathol., tom. I", p. 156, etc.) reconnaît aussi, dans les altérations pathologiques du produit de la conception , les effets des affections nerveuses de la mère. Nous croyons sans peine que les spasmes, les convulsions dont la femme enceinte est attaquée peuvent se communiquer au fœtus, comme Chaussier , M™* Lachapelle et presque tous les accoucheurs en rapportent des exemples : de là , les strabismes , les pieds-bots , les contractures musculaires que le célèbre Delpech attribua , le premier en France , à l'affection des forces nerveuses. (Orthomorph. ; Montpell., 1828, tom. I", pag. 83, etc.) Nous croyons pouvoir ajouter que plusieurs altérations développées chez les individus en proie à Ihypochondrie ou mélancolie sont les effets de l'affection morale continue , et non la cause ordinaire , comme certains auteurs le voudraient. Les perturbations morales deviennent fréquemment de sérieuses complications de maladies chirurgicales : on a eu maintes occasions de constater que les blessures, chez les soldats du parti vainqueur, étaient beaucoup moins graves que chez les vaincus. Les duels nous en offrent aussi trop d'exemples.
Étudiant ainsi l'influence morale, le médecin-opérant peut la détruire et amener une prompte guérison ; il peut utiliser même les effets vitaux de la commotion morale comme moyen thérapeutique. On sait qu'un des résultats de cette affection est le ralentissement de la circulation , ou même sa suspension, l'abaissement de la température et la tendance du sang à se coaguler en certains points :
c'osl \',\ \ï\\ ri'sulial ipii fui mis cri mmivio dans un ca-; trop roinai(iiiablo pour m' pa-; »''ire lappolt' ici. (]olol . si connu en lillioloinic , avait praliciuc la taille porincalc sur un personnage de liante distinction clic/, lequel , étant surv(MUi de la réaction , on employa les saignées tellement énergiques, que l'innanimaiion fut combattue et cessa. Mais , peu de jours après , il survient une hémorrhagie considérable par la plaie périnéale : Colot étant appelé, ne peut tirer du sang de nouveau, parce ipie le sujet était exsangue par suite des émissions sanguines déji\ opérées. C'en était donc fait : le malade allait succoniber, car la compression et tous les moyens hémostatiques étaient insuffisants. Dans un danger aussi pressant, et par une de ces inspirations qui caractérisent le génie, Colot sécrie, à la demande du moribond, qui lui disait s'il n'avait plus rien à tenter pour le sauver : non , Monsieur, il faut mourir! Ces paroles, prononcées avec aplomb, frappent si profondément le malade, qu'il tombe en syncojie , riiémorrhagie s'arrête et la guérison est rapide. (Le professeur Serre, leçons orales; Novembre 1837.)
Dans tout le courant de ce travail , je me suis efforcé de montrer la mobilité constante de tous les actes de l'économie humaine , afin d'apporter dans l'étude des phénomènes cet esprit de probabilité, et non de calcul mathématique que l'on voudrait faussement appliquer à la science de l'homme t^etto vicieuse tendance de plusieurs auteurs est la source de beaucoup de contestalions sur les objets même les plus évidents. La question de Vhcrcdité. nous en donne une preuve bien frappante. Quoi de plus apparent tjuc la transmission de beaucoup de maladies des parents aux enfants, i\ la faveur de la génération ? Kt cependant ce résultat si patent de la simple observation a été contesté et nié par des hommes de mérite.
Ainsi le professeui Raiuliin fui obligé, au iT"" siècle, de s'élever contre les paradoxes de certains auteurs de son époque. « Tous les médecins grecs , arabes et latins, dit-il, sont d'accord louchant Ihérédité de beaucoup de maladies. » Ce célèbre praticien se plaignit de ce que quelques écrivains rejetaient toute transmission des affections morbides par la procréation. Il est si persuadé que ces médecins étaient dans Terreur, qu'il ne craint pas d'assurer que c'était contre le sentiment de leur propre conscience , et dans le but seul de briller par leur esprit. Parmi les antagonistes de l'hérédité , on remarque avec étonnement Louis , un des hommes les plus remarquables du siècle dernier, qui composa à cet égard un mémoire couronné par l'Académie de Dijon.
Brown prétendait que les maladies appelées héréditaires étaient le simple effet de l'imitation des enfants , en présence de leurs parents atteints de certaines lésions morbides. On conçoit la possibilité d'un paradoxe semblable , eu égard aux névroses , par exemple ; mais comment la cataracte , le défaut de longueur des membres et d'autres lésions organiques peuvent-ils être regardés comme des résultats de l'imitation ? La célèbre école des solidistes et celle de Broussais (Diction, abrégé des sciences méd., t. IX, p. 48) a voulu admettre une simple irritabilité locale et héréditaire , et l'on comprend pourquoi il fallait seulement de l'irritation transmise à ces systématiques. Enfin, récemment, le professeur Piorry et d'autres auteurs ont été conduits d'abord à nier l'hérédité des scrofules par des calculs numériques , et à l'adopter plus tard sous l'influence d'une nouvelle statistique.
Ces conséquences opposées de la méthode numérique nous montrent la raison de l'erreur des antagonistes dont
nous parlons. Si, au lieu d'éludier cellt' question éliolof;i(|ue , non suivanl les lois de la cerlilude pliysicjiie , mais selon colles de la ceriilude morale , ou du calcul des |)i()l)al)iliiés, ces écrivains avaienl a[)|)0ilé à ccl examen le vérilable esprii de la science médicale, ils auraient reconnu sans peine que fréquemment, mais non toujours, les maladies se communicpient des pères aux rejetons. Aucun sujet, dans l'homme, n'est invariable; pourquoi riiérédité se montrerait-elle différente ? Il existe même des lois {générales de ce n)ode de transmission, récemment formulées par le professeur R. d'Amador (Leçons orales, Juin 18'*9), et dont nous allons successivement parler.
La première loi ou de Vlicrcdilé directe , d'après laquelle les mânes maladies sont transmises des parents ù leurs enfants. -- Ainsi Haller rajjporh^ , Élém. phys., liv. 2, sect. 2, § 11 ) l'histoire de certaines familles qu'on a vues se perpétuer avec six doigts aux mains et aux pieds ; nous avons été témoin d'un fait semblable à l'Hôtel-Dieu de Lyon , en 18V0; j'ai à vous signaler encore à cet égard la famille du célèbre mathématicien Colburn. Le bec-de-lièvre atteint parfois divers membres d'une famille ( Roder, à (Castro. De morbis mulier. ) ; les doigts palmés ont été rencontrés dans les mêmes circonstances , par Siahl et beaucoup d'autres médecins.
La deuxième loi ou Vhêréditc indirecte consiste dans la l»r«)pa!;ation de certaines maladies, non directement du père ou de la mère, mais de la part de l'un des ascendants de l'enfant. Ainsi c'est l'oncle qui porte une affeclion morbide, dont son neveu offre aussi les caractères. Ainsi Morgagni rapporte le cas d'un homme atteint do la pierre, et dont l'oncle maternel av;\ii été caleuleux. (Vest là un fait nullement rare , ei dont I explication inqMUie peu à la vérité elle-même.
Les maladies congéniales sont loin de se montrer immédiatement après la naissance de l'enfant, comme Boisseau le voudrait , pour leur reconnaître le caractère dont nous parlons. Elles restent ordinairement latentes pendant de longues années , et ce fait d'observation constitue une nouvelle loi de l'hérédité dite loi d'incubation. « Quelquefois, dit le professeur Dugès (Traité des maladies de l'utérus , etc. , t. II , p. 10 ) , le cancer de l'utérus se montre sous l'influence d'une diathèse déjà manifestée par des squirrhes au sein , quelquefois sans signes appréciables , mais inhérente à la constitution qui en a reçu l'empreinte par un héritage direct ou éloigné. >•
En cette dernière indication , nous remarquons les trois modes de transmission génésiques du cancer : l'hérédité directe, indirecte et l'incubation, car le squirrhe est loin de se montrer dès la naissance de l'enfant dont les parents sont atteints ou ont succombé à cette cruelle affection morbide. Ainsi la fille de la célèbre Deshoulières, M"^ de Grignan , mourut , comme sa mère , d'un squirrhe utérin, vers l'époque de retour; ainsi la duchesse de la Valière et la duchesse de Châtillon , sa fille , sont mortes d'un cancer au sein vers la même époque de la vie. Vous savez tous que l'illustre Montaigne fut tourmenté , pendant la dernière moitié de son existence , par une gravelle héréditaire dans sa famille, et que, tout en dénigrant la médecine, il courait à tous les lieux et auprès des commères, pour y trouver un remède contre son mal.
Il n'est pas rare de remarquer des personnes atteintes des mêmes affections que leurs parents , mais à un âge moins avancé que celui où la maladie s'était montrée chez ces derniers. Ce résultat fréquent de l'observation peut être érigé en loi dite d'anlicipadon. Dans la famille Ribi, l'un des membres fut aveugle à 25 ans , et les autres de
l.S à 20 ans. Lenlilius parle (l'hémorrboïdt's héréditaires cIh'z (les personnes provenant d'nnc ni^nio souche, et dont les unes en furent atteintes vers leur onzième année. D'ailleurs, lorsque tout dans réconomie est soumis à une mobilité incessante, comment les maladies héréditaires ne subiraient pas cette règle générale sans ijue celle moditicalion influAt en rien sur le cachet fondamental de cette éliologie ?
Il en est de même pour un autre mode de cotte transmission pathologique selon lequel certaines générations sont épargnées , ou plutôt ne voient pas se manifester la maladie dont leurs ascendants ont été frappés, mais ijuils transmettent à leurs rejetons. Ainsi quelques personnes ont une dinlhèse anévrysmale constatée par Scarpa (Réflexions, etc., sur Tanévrys. de Scarpa, iraduct. de Delpech , 1809 ) , et dont la communication par hérédité n'a pas lieu directement, mais aux petits-enfants de l'individu qui en a été la victime. Cette viciation, en vertu de laquelle plusieurs poches vasculaires se développent sur le même sujet sans cause appréciable, a été constatée, du reste, par beaucoup île praticiens. MM. Marjolin et Bérard en ont observé des exemples ( Dictionn. en 30 vol., tom. m , pag. 11 ) ; M. Breschct parle d un cas analogue (Bull. Acad. roy. méd.. Novembre 1841 ); Barthez eu démontre l'existence ( Nouv. élém. scienc. homme, chap. IX , pag. 174 ) ; Pclleian en a relaté un fait très-remar- <iuable (Clinique chirurg., tom. II, pag. 1 ) ; Boucher de Lyon en a publié un analogue , et nous pourrions en signaler beaucoup d'autres consignés dans les archives de la science. Il n'est pas rare aussi de rencontrer des personnes tloni les aïeux ont succombé ;\ des calculs urinaires ou à d'autres maladies (KmU leurs parents ilirects n'avaient oiïert aucune trace : c'est là un fait énoncé sous le nom
de loi d'immunité pour certaines générations, ou liérédité par sauts.
GuUen a constaté (Méfl. prat. , tom. II, § 1739) nonseulement que les écrouelles sont héréditaires, mais môme que les enfants qui, par leur physionomie, ressemblent le plus au parent écrouelleux, héritent spécialement de sa maladie. Ce choix des lésions morbides pour les individus ayant de grandes analogies entre eux , se remarque surtout entre la mère et les garçons, et entre le père et les filles. Ainsi la femme Smith transmit seulement à ses enfants mâles la diathèse hémorrhagique à laquelle elle succomba (Dict. des scienc. méd. , tom. IV, pag. 190 ) : cette remarquable affection héréditaire fut observée dans toutes les générations du nommé Appleton; Krimer dit connaître une famille dans laquelle tous les enfants mâles, pendant quatre générations, ont péri de la même manière ( Versuche eines physiologie , etc., seite 318. Leipz , 1823 ) ; Sanson cite des exemples de ce genre ( Thèse professorale , 1836 , pag. 26 ) ; M. Chomel en relate de semblables (Pathol. génér., pag. 90, 2"^ édit. ) ; le docteur Guépratte (la Clinique de Montpellier, 3"* année, 15 Juin 184-4) en a publié récemment un cas remarquable.
Ce choix des maladies héréditaires pour certains sexes , appelé loi d'affinité pour les sexes , amène à celle de Yimmunité héréditaire , d'après laquelle des individus résistent aux affections propres à leurs ascendants , de même que leurs descendants. C'est ainsi que les lésions morbides s'éteignent, tandis qu'il s'en crée de nouvelles transmissibles par la génération.
Il est peu de maladies chirurgicales, à part les blessures , qui ne soient susceptibles de se propager par ce même mécanisme. La plupart des difformités du rachis passent des parents aux enfants : eœ fjibbosis gibbosi , ex
ilinlorli^tll.tlnrll , dil IIi|)|iO(i;ilo (' l.ih. ilf (n ri\ lnci.< li (l'iuin'j. I.t's luxations coiiiit-iiialcs , la clandioalion , les pieds-bols . la myopie, le sliahisme, sont parfois le mallieuioiix apanage des membres diine iii(}mc familli-. Dupiiytren a vu liuil personnes de la môme souche se |)résenter j)t)ur se l'aire opérer de la cataracte, et nous en avons observé trois dans ce cas : les hernies, les ophthalmies , la cécité précoce, la surdité, leur oui été transmises par la même voie.
Parmi les sources générales de plusieurs lésions cliirui- {jicales , nous rencontrons la contagion et Vinfeclion dont nous devons dire queltjues mots. Ces deux modes de transmission des maladies méritent d'être soigneusement distingués, quoiqu'ils se confondent parfois dans la pathogénie de certaines maladies externes. C'est d'après la cause elle-même que Ion doit établir leur différence, et non pas tant sur la manière dont celte cause se communique. Il est des maladies dont le principe manifeste est une matière {)articulièrc dont les caractères sont de propager, par le contact ou par l'inoculation, le mal qui l'a engendrée le plus souvent. Cette matière, appelée virus, est liquide , et possède en elle une qualité dont la physique ni la chimie ne rendent pas suffisamment raison, mais (jui se manifeste par ses effets. Ainsi un liquide est acide, ou alcalin, ou salin , sans que la science puisse nous en fournir le motif.
Toutes les maladies qui produisent une semblable matière et qui se communiquent à son aide , sont dites contagieuses : ainsi la pourriture d'hôpital , la pustule maligne, la syphilis, la morve, se rangent dans cette catégorie, parce qu'elles ont pour source un li(|uide spéciLicpie et de propriété contagieuse. Je ne crois jtas conNcnable de m'occuper ici de la théorie de (a luillwloijic unintvi\ si
vivement défendue de nos jours par le célèbre Ras[)ail. ( Hist. natur. santé, malad. , 1843. )
Mais il ne faut pas confondre la communication des affections pathologiques à la faveur de la contagion avec celle provenant de Vinfeclion. En ce dernier cas , on cherche vainement une matière palpable , constante , et l'on est obligé logiquement de recourir à l'admission très-probable de miasmes ou d'effluves qui , absorbés par les diverses voies de l'économie , y apportent le germe morbifique. Ainsi la fièvre nosocomiale se transmet par les émanations des malades et des sécrétions diverses , sans cependant offrir aucun virus saisissable , susceptible d'être transporté ou inoculé.
Les maladies virulentes peuvent , il est vrai, se transmettre à la faveur de l'air qui transporte les molécules de la matière spécifique , de même que les maladies infectieuses. Mais les modes de transport de la cause morbifique ne changent en rien la cause elle-même; que ce soit à la faveur de l'air , des pièces de pansement ou des instruments que la contagion ait lieu , il n'y a pas moins application d'un liquide particulier dont on peut retrouver le foyer dans les pustules ou les ulcères d'un autre sujet où l'on peut aller le saisir et le transporter à son gré. Quant aux miasmes dont l'atmosphère se sature , on ne saurait les saisir ni les transporter. Telle est la différence fondamentale des maladies contagieuses et des maladies infectieuses que l'on ne doit pas oublier , si l'on veut se diriger sûrement dans cette difiBcile question.
Cette étude de la contagion et de ses divers modes enseigne aux praticiens à observer la plus grande propreté dans le traitement des lésions virulentes , car ils pourraient contaminer tous leurs malades, après avoir pansé d'abord un seul individu atteint de l'une de ces altéra-
lions palluilDjjicjucs. Ino ciutléLnic île |iuiirrilui(! dliùinlal ivgiiaii à rilùlcI-Dicii de Montpellier, en 1814; Dclpecli examine l'ulcùrc diin niililaire atteint d'une semblable rontaniinalion , et (juilte ensuite l'hùpital [lour aller soi- ;;ner ses malades en ville. Le lendemain , il voit apparaître l'ulcère nosocomial sur les plaies de ce dernier , et ne sait l'attribuer qu'au transport de la matière virulente , à la faveur des manches de son habit, qu'il portait à l'hôpital et dans sa pratique particulière. Les recherches ultérieures vinrent confirmer cette présomption.
Pour compléter l'exposé des sources générales des maladies réputées chirurgicales, il nous reste à étudier l'influence des consiilulions médicales et des maladies régnantes. On entend par constitution médicale un état assez insolite et assez prolongé de l'atmosphère pour déterminer le développement d'un certain nombre de cas morbides de même nature. Ainsi , les qualités exagérées d'une saison , les variations brusques et fréquentes de la température , les caractères propres à une saison échangés en ceux d'une autre, la durée excessive d'une saison , constituent autant de constitutions médicales auxquelles se rattachent un genre d'affections morbides en rapport avec les caractères insolites de l'atmosphère.
Tantôt ces intempéries produisent des cas chirurgicaux, mais le plus souvent elles entraînent des modifications dans les caractères des maladies externes déjà existantes , ou bien enfin elles engendrent des complications de gravité diverse. Il est d'observation que la température humide et froide des nuits dans les pays chauds dispose beaucoup les malades au tétanos. Les blessés surtout sont frappés de cette cruelle névrose , comme Larrey l'a fait remarquer depuis long-temps. ( Mémoires de chir, milit. ) Sous rinfluence de cette conslitution
humide et froide, les piqûres légères sont suivie de cette terrible affection à laquelle succombent la plupart des individus ainsi atteints.
Plusieurs auteurs, entre autres MénarddeLunelfJourn. médec. chirurg, Toulouse), ont rencontré des épidémies de pustule maligne , développées sous l'influence d'une constitution médicale particulière , qui heureusement se reproduit fort rarement. Lapeyronie (Mém. Acad. chir., t. V ) observa une épidémie de stomatite gangreneuse qui produisait de grands ravages dans presque toutes les parties de la bouche. Mais ordinairement les qualités insolites de l'atmosphère amènent un cachet particulier ou une complication dans les lésions chirurgicales. Ainsi nous avons naguère observé une épidémie de phlébites qui se montraient à la suite des saignées les mieux pratiquées. Lorsque l'inflammation des veines se manifeste chez plusieurs individus saignés par des hommes différents et en divers lieux , avec toutes les précautions ordinaires et à des jours diff"érents, et que la phlébite survient , il faut reconnaître une fâcheuse influence du milieu où l'on respire. Il en est de même de la phlogose des séreuses , qui parfois se développe en même temps chez plusieurs sujets et sur plusieurs membranes de même structure. Ainsi l'on a observé des épidémies de péritonites après l'accouchement, ou après des blessures ou des opérations sur l'abdomen. Fréquemment le? maladies catastatiques entraînent des complications aux maladies chirurgicales ou aux opérations qu'elles réclament; les plaies sont parfois compliquées d'embarras gastriques , de fièvres rémittentes , d'érysipèles, de fluxions sanguines qui aggravent les blessures, les ophthalmies , ou demandent une modification dans le traitement de ces maladies.