‹ Cours élémentaire de pathologie chirurgicaleChapitre 9 sur 31 · DE LA SÉMÉIOTIQUE EN CHIRURGIE · texte numérisé non relu

DE LA SÉMÉIOTIQUE EN CHIRURGIE

Découvrir ce qui est déjà passé et ce qui existe actuellement dans les maladies , prévoir ce qui adviendra, tel est l'objet de la séméiotique. Ce triple point de vue embrasse presque toutes les questions principales de la pathologie ; car savoir comment les maladies sont arrivées et se sont développées , savoir leur état présent , savoir enfin leur perturbation imminente et leur terminaison probable , c'est posséder l'étiologie , le diagnostic et le pronostic. Ces notions s'acquièrent par une méditation profonde et soutenue sur les circonstances et les caractères divers des états morbides ; elles demandent des connaissances vastes, une expérience longue et sûre, enfin un jugement solide et sage. On ne doit donc pas s'étonner de voir les hommes les plus célèbres , les médecins le plus justement estimés , s'attacher avec prédilection à cette étude de la science des maladies. L'École de Cos s'est toujours distinguée de celle de Gnide par cet amour de la séméiotique ; et tandis que celle-ci consacrait ses peines à la recherche des altérations organiques et des espèces locales de maladies , les Asclépiades s'appliquaient à interpréter les symptômes, à interroger le passé, à pressentir le futur : de là sont sorties ces sublimes conceptions qui forment le caractère et la gloire de l'immortelle doctrine : les pronotions, les pronostics, les aphorismes.

Le but de la séméiotique en montre suffisamment l'importance ; elle est propre à imprimer un caractère élevé à la science , et à donner au médecin une grande valeur auprès du vulgaire et lui attirer la plus grande confiance de la part des malades. Quoi de plus propre à donner

une haute idée de l'art, que les résultats de ces conceptions (jui, aux yeux des {jens Uis plus sensés, doivent avoir les apparences do la divination ou do la prescience ! Quoi de plus capable (rins|)ircr une roiifianco profonde et une soumission aveu^jle aux malades, que la réalisation de ce qui a été déjà annoncé ! Mais si de telles appréciations procurent des résultats aussi brillants , elles sont semées d'écueils nombreux , de difficultés considérables dont les plus grands praticiens peuvent seuls triompher habituellement. Aussi la séméiotique n'est pas ordinairement le partage des hommes adonnés à l'observation des détails [)all)olo{]iques , mais à ceux qui savent aborder les hautes questions de notre art , saisir les grandes analogies des maladies, et appliquer avec sagacité les maximes de la science antique.

Bien que la pathologie chirurgicale ne paraisse pas , à beaucoup de médecins , demander l'application ordinaire des lois de la séméiolique , on ne saurait douter de l'utilité et de la nécessité d'une semblable étude en chirurgie , maintenant surtout que nous avons amplement démontré l'unité de la science médicale.

Toutefois l'application des maximes de la séméiotique est communément plus facile dans les maladies chirurgicales que dans les lésions médicales : les motifs du jugement du médecin se retirent plus souvent de la considération des lésions cachées et purement dynamiques, tandis que ceux du chirurgien ressortent plus fréquemment de l'examen des désordres anatomiqucs. Ainsi la connaissance de l'organe blessé par un projectile, retendue matérielle des dégradations, la nature et le siège des altérations organiques, sont, en bien des cas, les fondements du jugement du nuHlecin opérant , tandis ([ue ces bases iiunKiuent ou oni peu de valeur dans les étals miubides réputés

médicaux. Lorsque l'aorte est atteinte d'une blessure ou d'une dégradation pathologique profonde , l'homme de l'art, d'après l'importance de l'organe et les caractères anatomiques des désordres , prévoit la marche fâcheuse du mal et sa terminaison défavorable. Quand il y a trouble de la circulation , des mouvements du cœur , des fonctions de l'encéphale , des poumons ou de l'estomac , le médecin apprécie la gravité et les conséquences de ces lésions , surtout d'après la nature et les affections dynamiques qui déterminent ces désordres pathologiques.

Tout dans ce qui entoure les malades ou dans ce qui les constitue pouvant devenir signe morbide , on comprend que nous aurions à revenir sur ce que nous avons déjà exposé touchant l'étiologie, la symptomatologie et le diagnostic. Afin d'éviter de telles répétitions , nous nous sommes précédemment occupé des questions les plus afférentes à chacune de ces parties de la pathologie chirurgicale générale , réservant pour ce moment plusieurs autres sujets mieux placés ici. D'après ce que nous venons de dire , la séméiotique s'occupe des signes de l'état antécédent ou anamnestiques , des signes de l'état actuel ou diagnostiques, et des signes de l'état futur ou pronostiques.

La connaissance de ce qui a précédé est toujours d'une grande utilité; mais parfois elle constitue le principal caractère propre à éclairer le problème pathologique. La distinction de la fracture du col de l'humérus et de la luxation du même os est souvent diflScile à établir, soit à cause du peu de déplacement des surfaces , soit par le volume des parties molles ambiantes, ou enfin par l'effet de l'engorgement pathologique des tissus qui masquent les saillies osseuses propres à rendre le diagnostic plus aisé. Ces causes d'incertitude sont les plus ordinaires, et celles qui ont parfois induit en erreur les plus

hahiles praticiens , fonune j'ai eu occasion tlo lo rocoiinaîtio, surloul dans la circonstance suivante. Un homme des plus vigoureux, et chargé de beaucoup d'embonpoint, fit une chute sur (oui le côté gauche du corps, et éprouva aussitôt une grande douleur et une gène extrême au bras correspondant. Soumis aux soins de plusieurs médecins do Lyon , il subit différentes manœuvres , supporta divers appareils, les uns en vue d'une luxation , les autres dans l'idée d'une fracture , d'autres enfin dans la supposition d'une simple contusion do l'articulation et des muscles de l'épaule. Ne retirant aucune amélioration de tous ces essais, cet homme entra à l'Hùtel-Dieu de Lyon , au mois d'Août 1840-, là il fut l'objet do la plus sérieuse attention de la part de tous les chefs de service , et fut le sujet de plusieurs tentatives dirigées d'après un jugement fort incertain. Ce qui contrariait le plus le diagnostic, c'était lo volume énorme des chairs de l'épaule , qui ne permettait de sentir aucune saillie osseuse; le manque de renseignements de la part du malade, qui avait perdu connaissance au moment de l'accident ; enfin , l'ancienneté du mal qui ne laissait plus reconnaître au membre supérieur le point sur lequel la chute avait porté. Aussi , malgré les lumières des praticiens les plus remarquables de Lyon, cet homme quitta l'Hùtel-Dieu, sans que sa maladie fût comi)lèicmcnt reconnue.

Afin de dissiper de pareilles incertitudes, Dupuytren conseille de consulter surtout les signes anamnestiques , et de s'informer delà manière dont la chute avait eu lieu, et sur quelle partie du membre thoracique le corps avait porté. Si le coup a été reçu directement par l'épaule , il est presque certain qu'il s'agit d'une fracture du col humerai ; si la chule sosl faite sur le coude ou lo [)oigncl , la luxation dt- riiiinicrus est au contraire (rés-probablc.

Page 1