SEPTIÈME ENTRETIEN
La confiance que vous avez dans le succès de l'opération que nous allons entreprendre aujourd'hui y me prouve que vous avez parfaitement compris les démonstrations précédentes, et je suis certain , Madame, que cette séance fera le complément des notions qui vous sont nécessaires. Nous allons donc, d'après les principes que je vous ai développés , faire le dessin perspectif de la maison et du jardin , en prenant uniquement pour base le plan géométral fait par l'architecte^ mais j'ai une observation préalable à vous faire : Le jardin ayant peu d'étendue, son plan a peu de profondeur, et ^ si nous en faisions le dessin dans son aspect ordinaire, c'est-à-dire, tel qu'il se présente quand on arrive de plain-pied , il ne serait pas moins agréable , mais les divers plans seraient moins distincts , parce que l'œil ne saisirait pas assez d'espace entre chacun d'eux. Il s'ensuivrait que nos opérations^ tout exactes qu'elles fussent, seraient un peu confuses pour l'œil, et que vous n'en retireriez pas toute l'utilité que vous en devez attendre. Pour obvier à cet inconvénient et afin d'avoir un plan perspectif plus profond, nous prendrons
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le parti de nous élever sur le monticule qui est de l'autre côte de la route, et qui se trouve justement à la distance d'environ trois fois la largeur du jardin. Nos opérations seront aussi justes^ pour le point de distance ^ quand nous serons au haut de ce monticule que si nous restions au bas ^ et nous aurons de plus un grand avantage , en ce que notre ligne d'horizon se trouvant bien plus élevée, et par conséquent notre point de vue , les lignes auront des intersections bien plus décidées, et donneront des plans bien plus étendus. Tout cela veut dire , en résumé, que nous verrons les objets presqu'à vue d'oiseau.
Mettons, s'il vous plaît, le plan de l'architecte dans notre carton , et , munis de règles et de compas , rendons-nous sur la colline.
Maintenant , Madame ^ que nous voici commodément installés, procédons avec méthode.
Les objets qui, par leur forme ^ doivent 5e prêter le plus à Inapplication des principes que nous allons mettre en pratique sont : le pavillon carré du concierge (plan géom. n<^ i ) placé parallèlement à l'horizon, dont les lignes perpendiculaires à celle de terre vont au point de vue, et dont les diagonales vont au point de distance; la serre (no 2^ qui présente un carré long, placé
d'une manière qui n'est ni parallèle , ni diagonale par quarante-cinq degrés^ à la ligne de terre, et dont les lignes vont à des points accidentels ; enfin , le bassin ( n^ 3 ) qui nous offre un cercle à mettre en perspective. Les autres objets que nous apercevons, la maison même, qui est certainement pour vous le principal^ ne seront ici qu'accessoires ; car il est certain qu'il suffira de répe'ter à leur égard les mêmes opérations , pour acliever le dessin que nous allons commencer.
Unissons d'abord au côté supérieur du carré géométrai de l'architecte ( Fig. 28 ) y notre carré perspectif ( Fig. 29 ) , et déterminons la hauteur de notre ligne d'horizon. Gomme elle est fort élevée et que notre cadreserait peu gracieux si nous lui donnions trop de hauteur, prenons un parti moyen, et décidons que la ligne d'horizon formera l'encadre ment supérieur du tableau. L'élévation où nous sommes nous-mêmes nous force à choisir cet expé dient. Plaçons le point de vue au milieu de l'espace, directement en face de nous , et établissons la ligne verticale. Quant à la ligne de terre , elle est toute établie, puisqu'elle n'est autre chose, dans ce cas, que la ligne supérieure du carré géométral, et il ne reste qu'à indiquer les points de distance , sur le prolongement de la ligne d'horizon.
Gela fait, conduisons des angles A et B au point de vue , les deux lignes formant les côtés du plan ;
menons de Fangie A au point de distance^ du côté opposé ^ la diagonale qui représente celle c d à\i plan géométral ; son intersection au point b nous donne renfoncement juste de Tangle et en tirant une parallèle au point a nous achevons le carré perspectif dans lequel doivent être compris le jardin et les bâtimens.
Voyons quelle place doit occuper le pavillon du concierge ( n^ i ). Elevons du point e une perpendiculaire jusqu^à la ligne déterre, et du point de contact conduisons-la au point de vue. Prenons la distance de Tangle e au point de contact g y et reportonsJa sur le prolongement de la ligne de terre, en jfh; faisons de même pour Fangle / et reportons la distance sur la ligne de terre, enjT k ^ tirons des points h etk les deux diagonales au point de distance; leurs intersections aux points e et i donnent la place que doivent occuper les angles E et I , et en menant deux parallèles aux points / et m, nous obtenons le carré perspectif de ce bâtiment.
Passons à remplacement que doit occuper la serre (no a). Par les trois angles NOP faisons passer des perpendiculaires posant sur le côté inférieur du plan géométral et sur le côté supérieur qui est notre ligne de terre, puis conduisons-les au point de vue. Reportons, ainsi que nous Favons pratiqué précédemment , les distances des trois angles au
côté inférieur du plan, sur la ligne de terre ou son prolongement ; menons les trois diagonales au point de dislance j les trois intersections donnent la place des angles n o p ; du point n tirons une droite au point o et prolongeons-la jusqu'à ce qu'elle atteigne la ligne d'horizon ^ l'endroit où elle la rencontrera sera un des points accidentels que nous cherchons. En faisant la même opération par les points n et p nous aurons l'autre point accidentel ; enfin , en tirant une droite du point o à ce second point accidentel ^ puis une autre du point p au premier , l'intersection de ces deux lignes donnera le quatrième angle du bâtiment, au point q.
Quant au bassin ( n^ 3 nous avons déjà mis ^ dans une séance précédente ( voyez page78 ) le cercle en perspective. Vous pouvez donc opérer seule et le mettre par les mêmes moyens à son plan.
Maintenant ^ Madame , afin de satisfaire plus vite votre curiosité et de vous prouver combien les opérations que vous venez de faire sont sures et exactes, nous allons achever le pavillon. Vous concevez que pour cela , le plan de l'architecte ne nous est plus d'aucunê nécessité, et que nous avons à copier cet édifice tel qu'il s'offre à nos regards , mais en observant tou jours avec soin les lignes qui vont au point de vue ou aux points de distance. Pour faire cette opération d'une manière toiit à
fait régulière, il vous faudrait quelques notions nouvelles^ principalement sur la perspective des élévations ^ mais je n'ai pas du vous en entretenir encore^ et pour le moment j'y suppléerai.
Occupons-nous du pavillon. Élevez sur les quatre points e i m l quatre perpendiculaires qui doivent former les quatre angles des murs. La quatrième ne compte ici que comme ligne de construction ^ car dans la nature nous ne pouvons voir l'angle qu'elle représente. De l'extrémité supérieure des perpendiculaires i m menez deux lignes au point de vue • les intersections qu'elles forment avec les deux autres perpendiculaires , vous indiquent les angles sur lesquels le toit de l'édifice doit être assis. Maintenant^ sans avoir recours pour Tinstant, à d'autres opérations, dessinez la toiture , placez les fenêtres et la porte telles que votre œil vous en rend compte, indiquez légèrement les ombres, pour donner un peu de relief, et le pavillon se trouve achevé. Opérez de même pour la serre, en conduisant vos lignes aux points accidentels et non au point de vue comme pour le pavillon j passez ensuite au bâtiment principal, puis aux murs qui supportent la grille, aux piècés de gazons dont vous déterminerez facilement les angles , et à tous les points principaux du jardin 3 alors , le tableau sera complet^ et chacun y reconnaîtra une perspective exacte.
C'est à prescrit qu'il ne peut plus vous rester aucun doute sur la nécessité de l'étude à laquelle vous vous êtes livrée. Vous apercevez d'un coupd'œii toutes les erreurs dans lesquelles vous avez dû tomber en peignant maint tableau, dont vous faisiez encore grande estime il y a huit jours. Aurez-vous maintenant le courage de me faire admirer vos jolies fabriques , dont toutes les lignes se contrarient , dont les toits montent au ciel au lieu de baisser vers l'horizon , et dont les murs forment entr'eux des angles irréguliers. Je ne vous parle pas des lignes qui fuient à droite quand elles (J^vraient fuir à gauche, des personnages plus hauts que la porte par où ils doivent entrer , ou des buissons plus hauts que des cèdres du Liban, mais je vous laisse à juger vous-mêmes toutes ces incohérences. Gomment, en effet, pouviez -vous espérer de parvenir, sans le secours des règles que vous venez de mettre en pratique , à représenter fidèlement le paysage même le moins compliqué ? Cela était impossible , et la critique un peu vive que je me permets ici de vos ouvrages ne doit nullement vous blesser , si vous faites attention que les défauts que je vous signale sont reprochables, à peu d'exceptions près, à tous les tableaux peints par des dames, et qui fourmillent ordinairement de fautes et de contresens. Vous êtes désormais à l'abri des er-
reurs de ce genre ^ et j'aime à penser que c'est à moi que vous en aurez l'obligation.
Réjouissez-vous, Madame^ je n'ai plus, pour ainsi dire, que des roses à vous présenter. Encore quelques leçons sur la perspective des élévations , celle des ombres projetées y celle des objets réfléchis dans Veau , enfin sur la perspective aérienne , et vous saurez tout ce que vous devez savoir. Je m'em-presse de vous assurer^ afin que cette nomenclature ne vous eflTraie pas , que dans tout cela vous n'aurez , en général , que l'application des mêmes principes à faire dans un sens diflTérent.