‹ Cours elementaire de perspective a l'usage des damesChapitre 13 sur 17 · NEUVIÈME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

NEUVIÈME ENTRETIEN

De la Perspective des ombres projetées.

Nous avons aujourd^'hui, Madame y à nous occuper des ombres. N'allez pas croire , en songeant aux fantômes^ ou aux vanités de ce monde , qu'il s'agit ici de chimères ^ notre esprit s'exerce depuis quelques jours sur des choses plus positives , et les ombres après lesquelles nous allons courir^ sont bien des réalite's. Nos recherches ne seront donc pas sans fruit.

Les corps éclairés par une lumière quelconque projettent leur ombre sur le sol ou sur les corps environnans.

Cette ombre ainsi projetée obéit, comme les corps qui la déterminent , aux lois de la perspective , et sa représentation est astreinte aux mêmes règles que celles établies pour la représentation des corps.

La première chose à observer y c'est que les ombres projetées sont toujours dans le sens directement opposé à la lumière qui les cause.

Si le corps éclairant est plus grand que le corps éclairé , l'ombre forme une pyramide dont ce dernier est la base.

S'il est plus petit, l'ombre forme une pyramide dont le corps éclairé est le sommet.

Si les deux corps , éclairant et éclairé ^ sont de même dimension, l'ombre ne forme pas pyramide, et elle reste enfermée dans des lignes parallèles.

Ce soir , quand la lumière des lampes et des bougies aura remplacé celle du soleil, nous ferons à ce sujet quelques expériences qui vous convaincront encore mieux quîB ne feraient tous les raisonnemens du monde j mais tandis que cet astre nous éclaire , occupons-nous de lui ; il mérite bien la préférence.

Les ombres produites par le soleil, et celles produites par la lune, sont renfermées dans des lignes qui restent toujours parallèles aux épaisseurs des corps; autrement dit, elles ont toujours la même largeur que les corps qui les déterminent.

Gela semble impliquer contradiction avec ce que j'ai dit tout-à-l'lieure au sujet des corps éclairans plus grands que les corps éclairés ; pourtant le fait est exact, et en voici la raison : l'espace qui existe entre les astres et notre globe est si considérable , et les objets qu 'ils éclairent sont si petits en comparaison de ces masses lumineuses , que les rayons qui arrivent jusqu'à eux ne peuvent

former des angles sensibles. Nous pouvons nous en assurer à l'instant même ^ en mesurant sur la terre l'ombre d'un poteau ou d'un tronc d'arbre , et nous la trouverons de la même largeur que le corps qui la produit. Cette assertion n'a pas besoin d'être autrement démontrée.

Une chose sur laquelle je n'insisterai pas non plus^ c'est le prolongement ou le raccourcissement des ombres^ selon que le soleil est plus ou moins élevé sur l'horizon. Vous avez vu mille fois la vôtre se raccourcir, sur l'heure de midi, quand cet astre est à son point le plus élevé, et s'allonger d'une manière gigantesque quand il est à son déclin. Ainsi, nous devons seulement nous occuper des moyens de trouver la longueur et la projection des ombres, dans tous les aspects qu'elles peuvent avoir. ,

Vous saurez d'abord que le point d'où partent les rayons lumineux s'appelleyb/<?/* de la lumière , et que l'extrémité de toute ligne droite , partant du foyer lumineux , aboutissant à angles droits et en tous sens , sur les plans environnans , s'appelle pied de la lumière.

Pour trouver la longueur et la projection d'une ombre quelconque , il faut :

lo Déterminer la hauteur et le plan du foyer de la lumière , soit des astres ( Fig. 32 ) , soit des lumières secondaires ( Fig. 33 ).

2«> Trouver le pied de la lumière.

3° Tirer du pied de la lumière une ligne louchant le pied du corps opaque , et se prolongeant au-delà.

4^ Tirer une autre ligne du foyer de la lumière ^ touchant l'extrémité supérieure du corps opaque et la continuer jusqu'à ce qu'elle coupe la ligne précédente.

Le point d'intersection de ces deux lignes déterminera ^ <lans tous les cas, la longueur et la projection de l'ombre portée.

Vous concevez, Madame, qu'un seul point d'intersection 5 ainsi déterminé, ne peut suffire pour mettre en perspective l'ombre portée d'un corps plus ou moins volumineux et composé d'angles plus ou moins npmbreux ^ mais il s'agit simplement de répéter la même opération autant de fois qu'il y a d'angles et de cette manière le résultat est immanquable.

Afin que vous en soyez plus certaine , nous allons mettre en perspective l'ombre projetée par un cube éclairé par le soleil.

Je crois nécessaire de vous rappeler d'abord que la représentation des ombres est astreinte aux mêmes règles que celle des corps, et que, par conséquent , il n'y a qu'un seul et même point de vue ( voyez les figures 3 et 4 )•

Soit donne le cube X(Fig.34), éclairé par derrière et présentant à Fœil deux faces privées de lumière, projetant leur ombre sur le sol. Déterminons^ lo la bauteur du soleil A, supposé au quart de sa course, et envoyant ses rayons diagonalement, par un angle de 45 degrés; a» le pied de la lumière de cet astre B , pris sur la ligne d'horizon.

Maintenante^ Tombre devant venir en avant, tirons du pied de la lumière des lignes passant par les trois angles inférieurs c d et venant en avant de la figure X ; tirons du foyer de la lumière d'autres lignes passant par les angles supérieurs

f g h y et coupant les trois premières ; les trois points d'intersection nous donneront la longueur et la projection de l'ombre, et, en tirant des lignes de l'un à l'autre^ la figure de cette ombre sera achevée. Observez qu'elle aura subi les lois de la perspective; car la ligne i k qui correspond à celle

f g y étant parallèle à l'horizon, a gardé son parallélisme et a grandi dans une juste proportion, étant plus près du spectateur ; tandis que celle k I qui représente celle g perpendiculaire à la ligne de terre, se dirige, par cette raison, vers le point de vue.

Nous voici arrivés à une difficulté. Supposez, ce qui est fort naturel, qu'après avoir mis en perspective , dans un tableau , l'ombre projetée par un

corps ^ vous ayez à taire la même opération sur d'autres points du plan perspectif. Si^ vous conformant au principe général déjà posé, vous tirez du pied de la lumière et du foyer lumineux déjà trouvés , d'autres lignes aux nouveaux corps pour lesquels vous avez à opérer, la perspective sera fausse j car les ombres portées ne seront plus parallèles entre elles^ et n'auront plus, par conséquent, la même projection. Ce que nous avons dit tout à l'heure de la grandeur et de l'éloignement des astres relativement à nous^ trouve encore ici son application. Il ne peut y avoir de différence sensible dans les distances qui existent entre le soleil et les divers points du paysage le plus étendu. Tout • le paysage reçoit sa lumière par un même angle; par conséquent, le foyer lumineux de cet astre, pour un tableau, est dans toute l'étendue du ciel, et il ne s'agit que de déterminer la hauteur de cet astre, afin de savoir par quel angle nous arrivent ses rayons.

Toutes les projections d'ombre devant donc être parallèles entr'elles, il suffit, après la première opération faite, d'établir des lignes parallèles à celles tirées d'abord du foyer de la lumière et du pied de la lumière, et de déterminer, pour ainsi dire, un nouveau foyer et un nouveau pied^ sur les mêmes parallèles^ pour

chaque objet dont l'ombre est à mettre en perspective ( voyez la Fig. 82 ).

Je conviens. Madame, cjue ceci n'est pas facile à entendre sur un premier énoncé j mais cet énoncé est exact, et si vous voulez bien y réfléchir, vous conviendrez que j'ai employé la manière la plus simple pour me faire comprendre.

Passons à d'autres principes.

Quand le soleil est devant le spectateur, et par conséquent derrière les objets qu'il regarde, le pied de la lumière se prend toujours sur la ligne d'horizon (voyez la Fig. 3i).

Quand il est à la droite ou à la gauche du spectateur^ et qu'il éclaire les objets de côté , le pied delà lumière se prend sur des parallèles à la ligne d'horizon, dans quelqu'endroit du plan que ce soit(Fig.35).

Quand il est derrière le spectateur, et qu'il éclaire les objets en face, le pied de la lumière se prend plus bas que la ligne de terre, à l'extrémité d'une ligne abaissée du foyer lumineux, censé hors du tableau en arrière du spectateur, et dont la hauteur a été reconnue ( Fig. 36 ). Cette ligne abaissée se prolonge au-dessous de celle de terre, exactement à la même distance que celle qui existe entre l'élévation du soleil et la ligne d'horizon. De l'extrémité inférieure de cette ligne vous en con-

duisez une à celle d'horizon , passant par le pied du corps portant ombre j l'endroit de l'horizon où elle aboutit devient^ pour la justesse de l'opération, un point accidentel j vous tirez de là des lignes aux divers angles inférieurs du corps portant ombre , et celles que vous abaissez du foyer lumineux déterminent ^parleurs intersections avec elles, la ligure de l'ombre portée en arrière du corps.

Je prévois la question que vous allez me faire , Madame ; il vous semble que tout n'est pas dit sur les ombres portées j qu'on n'est pas toujours en rase campagne, et que, dans votre appartement, la ligne d'horizon et le foyer lumineux du soleil ne vous serviraient pas beaucoup pour les ombres provenant de la lumière qui entre par la fenêtre. Je m'empresse d'éclaircir vos doutes à cet égard.

Les ombres portées par les corps qui reçoivent la lumière du jour venant d'une fenêtre^ sont très différentes de celles occasionnées par le foyer du soleil. Comme le jour n'a pas un foyer déterminé, l'ombre des corps qu'il éclaire est toujours indécise, et, lorsqu'il pénètre par une ouverture dans un lieu fermé , il s'établit deux foyers de lumière , qui se trouvent au haut de l'ouverture , et deux pieds de lumière qui se prennent à l'extrémité de perpendiculaires abaissées de chacun de ses côtés sur le plancher.

Il suit de là que chaque corps porte deux ombres qui^ séparément, seraient assez vagues, et qui^ réunies, le deviennent bien davantage. Observez cette boîte carrée que je place devant la fenêtre j votre œil distingue sur le parquet deux ombres qui se croisent, et dont la représentation paraît d'abord peu susceptible d'être astreinte à des règles précises. Cependant essayons d'en faire l'application, et dessinons d'abord le cadre de la fenêtre et la boîte dont il s'agit ( Fig. 87 ).

Tirons maintenant des.deux pieds de lumière^ A et B, des lignes passant par les angles inférieurs de la boîte, et des deux foyers de lumière, C etD, d'autres lignes passant par les angles supérieurs. Les points d'intersection nous donnent les projections d'ombres, et nous remarquons, quelque vagues qu'elles soient, que leur valeur est doublée dans l'endroit où elles portent l'une sur l'autre.

Il est inutile de dire que si un corps reçoit la lumière de plusieurs fenêtres, les ombres portées deviendront tellement confuses, qu'il serait presqu'impossible de leur faire une application exacte des règles , et que ce serait tout au moins peine perdue.

Ce soir , Madame ^ nous reviendrons sur ce qui est relatif aux ombres occasionnées par la lumière des flambeaux ou, en général, des lumières secondaires.

Des ombres portées produites pàr les lumières secondaires.

Les soirées sont encore longues et souvent humides. On aime encore le coin du feu; et la lumière des lampes , ainsi que la flamme du foyer , vont nous servir pour la démonstration des principes que je n'ai fait que vous indiquer ce matin.

Vous avez déjà saisi, Madame , les différences qui existent entre les ombres causées par le soleil et celles causées par nos lumières factices. Je vous répète^ cependant^ que ces dernières ne sont jamais parallèles^ si ce n'est lorsque le corps éclairant est de même dimension que le corps éclairé^ et qu'autrement les ombres portées forment un cône dont le sommet ou la base s'établissent au pied du corps éclairé^ selon qu'il est plus petit ou plus grand que le corps lumineux.

Le pied de la lumière du soleil ne se prend jamais qu'à l'extrémité d'une perpendiculaire abaissée du foyer lumineux^ mais celui des lumières secondaires se prend sur tous les plans environnans , où une ligne droite , partant du foyer lumineux, peut arriver à angles droits. Ainsi ^ dans une chambre éclairée par une lampe suspendue au centre , il y a six pieds de lumière qui se trouvent au plafond , sur le plancher , et sur les quatre murs latéraux , à l'e droit où aboutirait une ligne tirée

pcTpendiculairement du foyer lumineux, et arrivant à angles droits sur chacune de ces surfaces. Gela doit vous paraître un peu compliqué j mais vous serez bientôt persuadée qu'il n'y a qu'une seule et même opération, qu'il s'agirait de répéter sur les six surfaces, si vous aviez sur chacune un corps qui y portât son ombre.

Une observation qui ne doit pas vous échapper^ c'est que les ombres portées par les lumières secondaires ne sont pas parallèles entr'elles comme celles du soleil. Vous avez vu que dans un paysage, quelque vaste qu'il soit , toutes les ombres occasionnées par cet astre sont projetées dans le même sens; mais il en est autrement pour celles causées par les flambeaux, et elles ont toutes, selon leur plan , une projection différente. Du reste , je vous le dis encore, il s'agit toujours de déterminer le pied de la lumière , de tirer de là une ligne passant par le pied du corps qui porte ombre , d'en tirer une autre du foyer lumineux , passant par l'extrémité supérieure de ce corps , et de prendre le point d'intersection comme guide certain de la longueur et de la projection de l'ombre. Cette opération n'est pas plus difficile dans un cas que dans l'autre.

Passons à l'application. Voici une lampe que nous débarrasserons de son globe de cristal ^ afin d'avoir un foyer de lumière plus apparent, et que

nous poserons sur un meuble ëleve , âfin d'avoir des intersections plus décidées. Vous voyez tout autour de la chambre les ombres des objets qui s'y trouvent se projeter^ soit sur le parquet, soit sur les murs y et offrir une ample matière à notre étude. Ne cherchons que les exemples qui nous sont nécessaires.

Je vous ai dit , Madame ^ que si le corps éclairant est de même dimension que le corps éclairé , l'ombre portée reste parallèle aux épaisseurs de ce dernier. Ma canne, par exemple, étant de la même grosseur que la flamme delà lampe (Fig. 38), peut nous en donner la preuve. Je la tiens perpendiculairement sur le parquet , et vous voyez que l'ombre qu'elle y projette , est exactement d'une largeur égale à l'épaisseur du corps qui la cause.

J'ai dit également que si le corps éclairant est plus petit, l'ombre forme un cône dont le sommet est au pied du corps éclairé. Pour vous en convaincre, prenons ce gros livre nouveau , dans lequel nous avons vainement cherché tantôt une phrase utile , et du moins il va nous servir à quelque chose. Mettons-le debout sur le plancher, examinons son ombre portée et rendons-nous compte de ce qui se passe par rapport à elle. Après avoir figuré sur le papier le plan des objets, tirons du pied de la lumière ( Fig. 38 ) deux

lignes passant par les angles inférieurs dont il s'agit ; vous voyez qu'elles vont en divergeant , et si nous tirons ensuite deux autres lignes du foyer lumineux, passant par les angles supérieurs , elles divergeront également^ et leurs points d'intersection avec les premiers nous donneront la projection de l'ombre. Vous remarquerez sans doute que la largeur de cette ombre est plus grande à mesure qu'elle s'éloigne du corps qui la détermine, et plus étroite à mesure qu'elle en est proche ; c'est ce que nous avions à prouver.

J'ai dit enfin ^ que si le corps éclairant est plus grand , l'ombre forme un cône dont la base est au pied du corps éclairé. Je vous demande la permission de faire emporter la lampe ( ce que je n^oserais vous demander en toute autre circonstance ) , afin que la flamme du foyer nous serve seule dans la démonstration qui nous reste à faire. Ce foyer est un peu élevé et ce n'en est que mieux pour l'objet qui nous occupe.

A présent que nous ne sommes plus éclairés que par sa lumière, plaçons devant la cheminée ce même livre dont nous venons de faire usage (Fig. 89 ). Il est vrai que cette flamme vacillante est peu favorable à une démonstration géométrique ^ mais en profitant du moment où elle a le plus de fixité^ vous pouvez vous convaincre que l'ombre de notre livre se dessine d'une manière contraire à

celle que causait tout à Theure la lampe ^ et qu'elle va en pointe^ à mesure qu'elle s'éloigne , au lieu d'aller en s'^élargissant. Voici comment vous devez opérer clans ce cas, pour faire une représentation exacte de cette ombre. Vous remarquerez d'abord que le foyer lumineux ne consiste plus dans un seul point y mais dans deux points qui s'établissent aux deux extrémités de sa plus grande dimension , et qui ont chacun leur pied. Vous faites une double opération en partant des deux pieds et des deux foyers de lumière , et le résultat est tel que vous l'attendiez^ c'est-à-dire , que vous obtenez une ombre portée qui se termine en pointe y ainsi que la nature vous la présente.

Je pourrais prolonger les démonstrations de ce genre , et vous faire opérer pour les ombres portées sur d*autres plans que le parquet, savoir^ sur les murs latéraux ou sur le plafond. Mais , outre que je veux faire cesser cette espèce d'obscurité dans laquelle nous sommes, il suffit de vous affirmer de nouveau que ces opérations seraient absolument les mêmes , faites dans un autre sens, puisqu'il n'est toujours question que de trouver sur quelque plan que ce soit , le pied de la lumière^ dont vous avez déterminé le foyer, et de procéder ensuite comme il a été indiqué.

Demain , Madame , je compte avoir avec vous un dernier entretien sur la perspective linraire ,

en ce qui concerne la réflexion des objets dans l'eau. C^est une chose qui doit vous être plus utile encore que lés ombres dont nous venons de nous occuper ; car la nature de vos goûts et de votre talent, vous portera plus fréquemment à peindre des lacs et des ruisseaux limpides, dans lesquels se réfléchiront des arbres élégans ou de jolies chaumières, que des voûtes éclairées par une lampe sépulcrale. Si les objets dont nous aurons demain à nous occuper sont plus agréables , notre étude pourra l'être également; et, pour peu que le temps nous favorise , je vous offre une promenade en bateau sur la pièce d'eau du parc. Nous nous embarquerons avec notre bagage d'artiste , et j'aurai le plaisir de vous servir de guide à plus d'un titre , en maniant tour à tour le compas et la rame.

Je vois avec peine arriver le moment où mes fonctions et mes droits de professeur vont cesser. L'écolière n'aura plus besoin du maître^ et dèslors plus d'entretiens particuliers^ plus d'études favorites , ni de promenades en téte à téte. J'aurais grande envie ^ pour prolonger la durée de mes privilèges , de ne pas vous rendre sitôt une liberté dont vous devez être jalouse, et je pourrais à mon gré perpétuer mes leçons par de nouvelles applications des principes dont vous êtes maintenant bien pénétrée , ou les interrompre par de pe-

tites liistorieUes vraies ou fausses^ dont je ne vous garantirais pas toujours le sel et la grâce. Mais ^ des leçons surabondantes n'auraient pas pour vous autant d'utilité' qu'elles auraient pour moi d'agre'ment 3 et , quant aux anecdotes et aux gentillesses de style par lesquelles on trouve moyen d'alonger des dissertations peu compatibles avec ce luxe de paroles^ je vous ai fait ma profession de foi^ avant de commencer le cours de nos études , et vous m'avez paru l'approuver. On est aujourd'hui un peu dégoûté de ces fadeurs ^ qu'on a eu quelque temps la manie de mêler aux choses graves et intéressantes par elles-mêmes^ et je crois que déso mais les sciences exactes peuvent marcher sans cet inutile cortège.

DIXIÈME ENTRETIEÎ^.

De la Perspectwe des objets réfléchis dans Veau.

Nous ne pouvions désirer , Madame , un temps plus agréable pour effectuer le projet que nous avons formé hier. Le soleil nous éclaire de ses rayons les plus purs^ Fair est à peine agité par le zéphir y et la surface de l'eau , unie comme un miroir^ nous offre une représentation distincte des objets qui sont sur ses bords , et qu'elle réfléchit de la manière la plus fidèle. Voguons vers l'extrémité de la pièce d'eau^ oùnos démonstrations pourront recevoir une application plus positive.

Les opérations relatives à la réflexion des objets dans l'eau^ se bornent uniquement à déterminer le niveau de l'eau ^ et à représenter ces objets renversés ^ dans des dimensions égales, et dans le même éloignement de la ligne de niveau. Du reste, les lois de perspective pour les figures réfléchies , sont absolument les mêmes que pour les corps réels y et il n'y a qu'un seul et même point de vue pour les uns et pour les autres.

Voyons, Madame , ce que nous avons à faire pour opérer sûrement.

La surface^ et par conséquent le niveau de l'eau^ dans l'endroit où elle est arrêtée par la terre ou par une construction quelconque, est toujours facile à déterminer. Le bord de la pièce d'eau nous en offre un exemple. Soit donc donnée ( Fig. 4o) la surface de l'eau A B , au-dessus de laquelle s'élève l'encaissement du bassin, surmonté d'un poteau C D. Le niveau de l'eau, sous ce poteau, est déterminé au point e , la ligne A B'n'étant pas interrompue. Prolongez indéfiniment dans l'eau les lignes G D ; renversez sur ces lignes la distance égale du point e au point D , en e d y puis celle du point D au point G, en , et vous aurez l'image réfléchie des lignes du poteau dont il s'agit.

Tous les objets ne se trouvant pas directement au bord de l'eau ^ comme dans ce cas , mais pouvant se trouver plus ou moins reculés , et sur un terrain plus ou moins incliné , cette simple opération ne suffit pas pour trouver toujours le niveau de l'eau. Il faut alors supposer qu'elle continue de s'enfoncer sous la masse de terre, et déterminer l'endroit où serait son niveau , de la manière suivante :

Soit donné un petit bâtiment ( Fig. 4i ) ^ i'^culé à quelque distance du bord de l'eau , et sur un terrain qui va en montant. Cherchons la ré-

flexion exacte de la ligne AB^ formant un des angles du bâtiment. Le terrain étant incline , nous devons d'abord déterminer son degré d'inclinaison par une ligne censée couchée à plat sur le terrain^ et qui^ naturellement, doit aller aboutir à un jooint accidentel aérien, sur la verticale du point de vue. Cette Ugne^ CD^ doit passer par le pied du corps qui se réfléchit^ B, et arriver au niveau de Feau déjà connu, XZ. Du point G nous tirons une autre ligne au point de vue ; nous abaissons indéfiniment la ligne A B, et son intersection avec celle qui va au point de vue , nous donne le niveau reculé et non apparent que nous clierchons. Opérons ensuite comme nous avons fait précédemment pour le poteau, et nous aurons Timage fidèle de la partie de Fédifice qui doit se réfléchir dans Feau.

D'autres opérations seraient nécessaires pour achever de vous instruire sur cette matière, si nous avions commencé par là notre cours ; mais tout ce que vous avez appris précédemment vous met en état d'opérer dans les cas les plus difficiles, et vous trouverez vous-même la solution des problèmes de ce genre qui pourraient se présenter.

Nous voici donc arrivés, Madame, au terme de nos démonstrations scientifiques j vous en êtes, je suis sûr, plus charmée que moi, et je vais achever de gagner vos bonnes grâces , en vous parlant un peu de la Perspectwe sentimentale. Cette épithète réveillera peut-être en vous des idées que nos froi des opérations de géométrie ont pu chasser depuis quinze jours. Prenez garde, cependant, que votre imagination n'aille trop vite, car s'il y a dans ceci quelque chose de sentimental , ce n'est pas toutà-fait selon l'acception donnée à ce mot quand on déraisonne, dans votre salon, sur le genre romantique et sur ses admirables productions. La perspective sentimentale est tout simplement celle qui s'applique aux objets qui ont peu ou point de lignes droites, tels que les corps animaux^ les nuages , les arbres , les accidens de terrain. Vous concevez , Madame , que cela doit se sentir et non s'expliquer. L'observation et le jugement doivent , à cet égard , suppléer aux règles , qui ne peuvent plus recevoir une application précise , et vous devez attendre presque tout de vous-même.

Il y a loin des simples notions que j'ai entrepris de vous donner, à un traité complet de perspective ; mais elles renferment tout. Si vous ne les aviez pas comprises , vous seriez bien moins en état de comprendre des démonstrations d'un genre

( loi )

plus élevé y et de saisir Tapplication des principesr^ faite à des figures compliquées. Si vous les avez entendues, vous n'avez pas besoin d'autre guide , et , quelque soit le cas qui se présente, vous trouverez , dans ces principes, tout ce qui vous est nécessaire^ ou plutôt indispensable pour opérer.

Ces derniers mots me conduisent à quelques réflexions, dont je dois vous faire part. J'ai oui dire quelquefois qu'il est inutile de donner des règles de perspective, parce qu'il suffit, pour rendre un effet comme il faut , d'avoir des yeux et de copier. Gela pourrait être vrai à la rigueur ^ mais on ne fait pas attention aux inconcevables perfections qu'on exigerait, dans ce cas, d'un dessinateur. Certes , il lui faudrait un coup-d'œil infaillible, la mémoire locale la plus fidèle , la plus parfaite sûreté d'exécution^ un jugement exquis, une absence totale de préjugé. Vous n'attendiez pas là ce mot de préjugé ^ il est pourtant à sa place, et il exprime d'une manière exacte la cause des difficultés qu'on éprouve dans la représentation des objets vus en perspective. Vous savez qu'un clocher que vous apercevez dans le lointain , a cent pieds de haut; comment pourrez-vous vous décider à le représenter venant à l'épaule d'un enfant qui est près de vous ? Gomment oserez-vous peindre un pigeon sur le premier plan , plus gros qu'une autruche sur un plan reculé ? Gomment oserez-vous dessiner

deux lignes parallèles , de manière qu'elles forment un angle ? Votre main se refusera d'abord à tracer des figures si contradictoires y en apparence , avec le bon sens, et ce n'est qu'après de longs efforts que votre esprit parviendra à la faire obéir. Encore^ ses œuvres se ressentiront-elles longtemps de la mauvaise volonté qu'elle y mettra, et elles s'en ressentiraient toujours, si on ne lui donnait des règles certaines dont elle ne pùt s'écarter.

Pour se passer des règles de la perspective , il faudrait voir avec les yeux d'un enfant de six mois, et dessiner avec la main d*un artiste consommé. L'enfant^ exempt de préjugé, voit les choses selon les aspects et les dimensions dans lesquels la nature les lui présente. S'il savait exprimer ses idées, il dirait que le clocher qu'il voit là bas , a trois pieds de haut, et que la route qui y conduit se termine en pointe ; et il aurait raison , puisqu'il rendrait un compte exact de ce qui se passe dans son œil. Pour nous autres, qui avons la science en partage, nous ne devons pas espérer de voir avec cette justesse , et il faut nous résigner à user de la règle et du compas, pour rectifier les erreurs dans lesquelles notre savoir nous jette.

( xo3 )

Page 1