‹ Cours elementaire de perspective a l'usage des damesChapitre 14 sur 17 · ONZIÈME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

ONZIÈME ENTRETIEN

La Perspective aérienne , étroitement liée avec Fart du coloris^ n'a rien de commun avec la perspective linéaire ^ et n'a rapport qu'aux ombres , pour le dessinateur ^ et aux couleurs ^ pour le peintre.

Elle n'est astreinte à aucune règle bien déterminée y parce qu'elle consiste dans une dégradation plus ou moins sensible de la lumière, selon l'état de l'atmosphère, l'enfoncement des corps dans le plan perspectif, et les accidents de jour, ce qui varie à l'infini.

L'effet de la perspective aérienne bien observée est de faire paraître les objets à leur véritable distance, et, par conséquent, dans leurs véritables dimensions.

L'art consiste, pour cela, à rendre les ombres plus faibles et les clairs moins brillans , à mesure que les corps s'éloignent di| premier plan.

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Ce peu de mots comprend tout j il en faudrait trop dire pour embrasser tous les détails de cette partie de Tart ^ et Tobservation doit suppléer à ce qu'on ne peut réduire en principes constans.

Je serai moins bref en vous parlant du coloris : c'est un champ plus vaste ouvert aux dissertations^ mais j'aurai soin, Madame^ de les rattacher autant que possible à la perspective aérienne, objet actuel de notre étude. Je vous prie seulement de me pardonner d'avance la sévérité des critiques que je pourrai me permettre contre la couleur que j^ai remarquée dans vos tableaux. Une chose qui pourra vous consoler un peu, c'est que je ne serai pas plus indulgent même pour les tableaux de nos maîtres.

Avant de commencer à peindre^ on s'imagine que la science du coloris est peu de chose. Il semble qu'il suffira de prendre du vert pour faire des arbres , du jaune pour faire des maisons^ du brun pour faire de la terre, et c'est seulement quand on a eu les yeux offensés par la crudité de ton et par la disparate des couleurs, dans vingt essais différens, qu'on entrevoit la difficulté de trouver les teintes vraies.

L'interposition de l'air entre le spectateur et les objets qu'il regarde, modifie les couleurs et leur fait éprouver des altérations , apparentes quant à elles , mais réelles quant à nous.

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L'air ^ considéré sous le rapport de la couleur , est une matière déliée qui se manifeste à la vue par une teinte bleuâtre dont elle est colorée.

Cette matière bleuâtre qui se trouve entre le spectateur et les divers corps de la nature ^ se combine en apparence avec les couleurs qui leur sont propres y et les modifie plus ou moins ^ selon que sa masse a plus ou moins d'épaisseur.

Ainsi , plus un corps est proche^ plus sa couleur paraît pure j plus il est loin ^ plus elle semble altérée.

Si l'air était toujours dans un même état, il est hors de doute qu'on pourrait donner une échelle exacte de la modification des couleurs selon l'éloigtiement progressif des objets j mais comme cet état est susceptible d'un grand nombre de variations , on a dû renoncer à obtenir un tel résultat.

En principe général, la combinaison de la couleur de l'air avec celles qui sont propres aux divers corps , produit le même effet que celui qu'on obtient sur la palette, en mélangeant le bleu avec l'une des autres couleurs. L'air interposé donne donc au jaune une teinte verdâtre, et au rouge une teinte violette j quant aux autres couleurs primitives moins décidées , et à celles qui sont composées , il les atténue sans les modifier autant, mais en suivant toujours le même principe.

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L'air chargé de vapeurs plus ou moins épaisses, n'a plus la même transparence ni la même teinte bleuâtre j et, par conséquent, son action dans la modification des couleurs est différente ; il les atténue toutes dans une proportion plus forte et leur donne un ton plus ou moins grisâtre.

Vous voyez y Madame, par ce peu de mots, qu'il est également impossible de réduire en règles positives Fart du coloris, puisqu'il est assujetti à des modifications produites par des causes si variables qui dépendent, comme nous venons de le dire, du plus ou moins d'^éloignement des objets, et du plus ou moins de pureté de l'air. Il faut donc absolument prendre la nature sur le fait, chaque fois qu'on veut la représenter sous un aspect quelconque.

Il est tellement vrai que l'interposition de l'air dénature à nos yeux les couleurs , qu'un éloignement de quelques toises cause déjà un changement sous ce rapport. Vous pourrez vous en convaincre en examinant d'ici les arbres de l'avenue ; car en regardant bien , vous n'en trouverez pas deux exactement de la même teinte. Ceci est d'une vérité rigoureuse; toutefois, je conviens qu'il faut des yeux exercés pour le reconnaître. Quelle immense variété de tons doit donc exister dans un paysage , et que d'étude il faut pour parvenir à les rendre !

Quand on s'est bien convaincu, après des essais infructueux, qu'on ne sait rien en coloris, on n'entend pas pour cela cesser de faire des tableaux, et , pour se tirer d'affaire , on prend le parti de copier , aussi fidèlement qu'on pourra , le coloris de son maître j on s'habitue a n'imiter que des imitations ^ et au bout de quelques mois on se trouve à peu près hors d'e'tat de copier la nature. Il y avait assurément plus de ressource quand on ne savait rien ; car lorsqu'on a pris des habitudes vicieuses, il esta craindre qu'on s'en ressente toujours.

Les assertions générales souffrent toujours des exceptions : je ne prétends pas dire qu'on ne peut que s'égarer en prenant pour modèle un maître quel qu'il soit ; mais vous m'accorderez sans doute que ceux qui doivent être imités sans restriction , ne forment qu^un bien petit nombre.

Il y a dans chaque atelier une sorte de coloris qu'on ne peut mieux qualifier qu'en le nommant coloris de convention. Tout l'atelier l'adopte, et cela est si vrai qu'en voyant les peintures de vingt élèves, on peut deviner, à la couleur, sous quel maître ils ont étudié. Les uns donnent dans le bleu, d'autres dans le rouge, d'autres dans le gris, selon le parti adopté dans leur école. Il n'y

arien de pis que cette imitation servile d'un maître. Eh! que n'imitez-vous la nature?

Vous, Madame, vous peignez tout rose. C'est un défaut plus joli, mais ce n'est pas moins un défaut impardonnable. Si j'osais me permettre une épigramme, je dirais qu'on est tenté de respirer vos tableaux. Pourquoi altérer ainsi la vérité ? il ne s'agit pas d'inventer des teintes agréables, mais de co^pier des teintes vraies.

C'est peut-être ici le cas d'examiner une question qu'on a souvent agitée , savoir : si tous les yeux voient les couleurs de même.

Sans qu'on ait pu acquérir à cet égard aucune certitude, l'opinion a prévalu pour la négative. Il a été décidé que chacun voit ou peut voir différemment^ et les peintres se sont empressés d'en tirer avantage , pour excuser l'infidélité de leur coloris.

C'est une fausse induction. On conçoit bien que la nature^ inépuisable dans la variété de ses productions, qui ne fait pas deux feuilles semblables dans une forêt , qui ne fait pas dans un million de têtes deux nez qui se ressemblent , n'ait pas donné à tous les hommes des yeux si parfaitement conformes les uns aux autres , qu'ils puissent percevoir les couleurs exactement de la même manière. En suivant , pour chercher à s'éclairer , la mar-

elle ordinaire de l'esprit humain , qui est d'aller du connu à l'inconnu , on remarquera que les miroirs qui réfléchissent les objets , les reproduisent avec des différences de teintes qui proviennent dans l'un de la qualité du verre, dans l'autre de son épaisseur dans un autre du tain qui y est appliqué. Pourquoi, a-t-on dit, nos yeux n'auraient-ils pas aussi la vertu ou le défaut de modifier la perception des couleurs, selon la nature du cristalin , de l'humeur vitrée , ou de la rétine dont ils sont composés? fort bien; mais quelle conséquence en peut-on tirer pour la peinture ? aucune , et vous allez en convenir.

D'abord, Madame, ceci n'est qu'une hypothèse ; car on n'aura jamais le témoignage d'un seul homme pour asseoir sur ce point un bon jugement. Admettons qu'un homme voit brun ce que les autres voient rouge ; il ne pourra le faire connaître puisqu'il emploiera forcément le même mot pour exprimer une couleur qu'il voit différemment. Il prendra un objet qu'on lui a appris s'appeler rouge, et, quoiqu'il le voie brun , il dira : voilà du rouge: comment espérer de s'entendre?

Mais, me direz-vous, il n'est pas besoin ici d'un témoignage verbal, si l'individu dont il s'agit est peintre , son ouvrage parlera pour lui. Erreur : on ne pourra tirer aucune conclusion de l'imitation qu'il fera au moyen des couleurs dont on se

sert en peinture ^ car il emploiera la couleur rouge qull voit brune ^ pour représenter l'objet rouge qu'il voit brun. La différence sera donc uniquement dans son œil^ et c'est une absurdité de prétendre que l'ouvrage d'un peintre puisse se ressentir de la manière dontil perçoit les couleurs.

J'ai exagéré cette diversité de perception ^ afin de rendre plus palpable ce que je voulois vous démontrer. Ces différences j si elles existent^ doivent être peu sensibles ^ et ne consistent sans doute que dans les diverses nuances d'une même couleur ^ et, si la plupart des peintres ont un mauvais coloris , c'est moins parce qu'ils ne peuvent pas que parce qu'ils ne savent pas voir juste. Je me suis fait quereller cent fois en soutenant cette tlièse. C'est un des préjugés les plus enracinés dans les arts • cependant quelques esprits droits se sont mis de mon parti y et peut-être qu'on me devra l'entière destruction de ce préjugé.

Parmi les qualités qu'un peintre doit avoir , celle qui lui manque le plus communément , parce qu'elle manque communément à la plupart des hommes , c'est l'esprit d'observation. Il est clair que nulle autre qualité n'est aussi nécessaire que celle-là dans les arts d'imitation, et pourtant , soit paresse, soit inaptitude, les élèves n'en font que très peu usage. Comme il est plus commode de peindre dans sa chambre que dans la campagne,

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