TROISIÈME ENTRETIEN
Jusqu'ici , Madame ^ je vous ai entretenue de choses qui , bien qu'elles soient importantes , ne sont pas d'une application directe à l'imitation que vous voudriez faire de tel ou tel paysage. J'en suis convenu de la meilleure grâce dumonde^ quand vous m'en avez fait l'observatian au sujet du tableau que vous avez commencé, et dans lequel vous vous proposez de représenter la laiterie d'où nous vient chaque matin de si bon lait^ en revanche^ j'ai eu la malice de vous laisser achever votre esquisse sans dire mot, me proposant de vous déclarer plus tard qu'elle fourmille de fautes et qu'elle ne vaut rien. Je devine , à votre air , que cette déclaration ne vous est pas très agréable ; mais une chose qui vous le sera sans doute, ce sera de pouvoir éviter ces mêmes fautes quand vous recommencerez votre dessin.
Voyons , s'il vous plaît ^ ce que vous aurez à faire.
Les opérations pour mettre en perspective un tableau entier, ou un seul objet, étant exactement les mêmes , nous procéderons comme s'il
s'agissait d'un tableau ^ afin de vous donner des idées plus ccmplètes.
Avant de ccmmencer le dessin d'un tableau, il faut e'tablir sur le plan perspectif trois Lignes: I La Ligne de terre ^ celle qui est la plus basse du tableau et dont le Dessinateur ^ en conséquence du principe établi pour le regard fixe y est supposé à la distance de trois fois sa longueur ( Fig. 7 ).
Cette ligne sert d'échelle de proportions pour tout ce qu'on doit représenter dans le tableau. On la divise en pieds fictifs ^ et ces divisions forment les mesures avec lase^u elles on établit la grandeur primitive des objets, c'est-à-dire, celle qu'on leur donne sur le plan le plus rapproché qui est la ligne de terre.
20 La Ligne d'horizon , celle qui fixe l'exacte séparation du ciel et de la mer ^ dans l'étendue que la vue peut embrasser ( Fig. 7 ).
Dans les Plans de terre , il faut la supposer, parce qu'alors l'horizon visuel est toujours plus élevé que l'horizon rationcL
Elle monte ou descend avec l'œil , comme le point de vue , et se trouve toujours à la hauteur à laquelle il s'arrête.
Il s'ensuit que pour eiéterminer la hauteur de cette ligne élans un tableau , on a une certaine liberté qui est dans la nature. Cette faculté tient
à ce que le Dessinateur peut être, assis ou debout , et placé sur un lieu plus ou moins éleva.
3^ Une Ligne verticale qui sépare le tableau en deux parties , coupant la ligne d'horizon à angles droits et posant sur la ligne de terre ( Fig. 7 ).
Revenons sur ces trois opérations.
Vous avez compris facilement ce que c'est que la Ligne de terre ^ et vous voyez qu'elle est , en d'autres termes ^ la ligne inférieure du cadre de votre tableau. Supposons donc que l'ouverture de ce tableau ait cinquante pieds , vous divisez votre ligne en cinquante parties qui représentent autant de pieds , et ces divisions , comme je vous l'ai dit^ doivent vous servir à établir^ dans des proportions justes y la grandeur des objets que vous voulez peindre. Par exemple j pour établir la largeur d'une arcade de dix pieds qui entre dans votre composition, mesurez avec le compas dix pieds sur la ligne dont il s'agit j tirez des deux extrémités deux lignes au point de vue, et l'espace contenu horizontalement entre ces deux lignes aura dix pieds, à quelqu'enfoncement que ce soit dans le tableau.
Quant à la hauteur que vous devrez donner à cette arcade, selon qu'elle sera plus ou moins
enfoncée dans le plan perspectif^ vous devinez bien que la première chose que vous aurez à faire sera de relever perpendiculairement la mesure que vous aurez prise d'abord sur la ligne de terre j mais ce sera l'objet d'une autre démonstration.
La Ligne cVliorizon est encore plus facile à concevoir, parce qu'elle tombe davantage sous le sens. Cependant cette faculté' qui lui est propre , de s'élever ou de s'abaisser en même temps que le spectateur , a besoin, pour être bien comprise, des leçons de l'expe'rience. Cette vaste plaine qui s'étend devant vos fenêtres , va nous servir à merveille pour cette démonstration. Portez votre vue aussi loin qu'elle peut s'étendre j vous voyez entre la terre et le ciel une ligne de démarcation que la planimétrie du pays rend plus nette et plus apparente. Remarquez bien que cette ligne se trouve directement à la hauteur de votre œil , sans que vous ayez besoin d'élever ou d'abaisser vos regards. Descendons maintenant les trente marches qui composent la hauteur de cet étage, et allons à l'entrée de la plaine. Vous verrez que la ligne d'horizon aura descendu en même temps que vous , et qu'elle se trouvera encore à la hauteur de votre œil.
Il n'est pas question d'expliquer ici ce phénomène par les lois de l'optique ou par la conformation de nos yeux. Je vous prie de ne
pas perdre de vue le but que nous nous sommes uniquement proposé^ il nous suffit pour l'atteindre de constater les faits et d'en suivre la conséquence dans leur application à la perspective , sans remonter savamment à leurs causes.
C'est maintenant pour vous un fait prouvé que l'horizon peut monter ou descendre. Je n'ai plus qu'une observation à vous faire à ce sujet. Il peut baisser indéfiniment ^ jusqu'à ce que vous soyez vous-même courbée contre le sol, et il se confondra alors avec la ligne de terre ; mais il ne peut monter indéfiniment ^ à cause des bornes de la vue humaine. En effet ^ supposons que votre vue ait la faculté de s'étendre à dix lieues ^ si vous pouvez vous placer sur un point assez élevé pour embrasser ces dix lieues de pays y la ligne d'horizon montera avec vous -y mais y en admettant que vous puissiez vous élever encore plus haut;, elle ne vous suivra plus, parce que votre vue ne pourra pas embrasser plus d'espace qu'auparavant.
Au reste ^ ceci n'est qu'une chose de théorie , sur laquelle il est bon d'être fixé^ mais dont on n'a point à faire l'application. Je vous promets d'être très sobre d'aperçus de ce genre.
Quant à la Ligne verticale dont je vous ai peu parlé , elle est à peu près inutile ^ n^'en déplaise à messieurs les Professeurs ^ et ne sert
qu^ déterminer , par son intersection avec la ligne d^horizon , la place qu'occupe sur cettq ligne le point de vue, place qu'on pourrait déterminer sans cela^ puisqu'il est de principe invariable que ce point se trouve directement en face du spectateur. Quoiqu'il en soit, c'est un moyen d'opérer régulièrement y cette ligne verticale étant censée partir des pieds du spectateur, et allant tout droit jusqu^à celle d'horizon.
Demain nous nous occuperons enfin du point de vue et des autres points sur lesquels roulent toutes les opérations de la perspective. Votre impatience ne tardera pas à être satisfaite, et vous serez toute étonnée d'avoir appris en quelques jours ce qui vous semblait d'abord nécessiter une étude de plusieurs mois.