‹ Cours élémentaire de philosophie à l'usage des établissements d'éducationChapitre 107 sur 243 · PROPOSITION · texte numérisé non relu

PROPOSITION

Le témoignage des hommes, moyennant certaines conditions, est un motif de certitude.

Preuve. II arrive souvent que des faits d'une grande importance se passent en présence d'un grand nombre de témoins, par exemple, des expéditions militaires, des révolutions d'empire, etc. Or un grand nombre de témoins ne peuvent se tromper ni tromper sur des faits de cette nature.

1» Il est impossible qu'un grand nombre de témoins se trompent sur des faits importants. Pour que cela fût possible, il faudrait qu'un grand nombre de témoins, ayant prêté l'attention qu'excitent par eux-mêmes les événements importants, pussent croire voir ce qu'ils ne verraient pas, entendre ce qu'ils n'entendraient pas, etc. Or il répugne qu'il en soit ainsi ; autrement il faudrait supposer qu'un grand nombre d'hommes seraient atteints tous à la fois d'un véritable délire, ce qui équivaudrait an renversement des lois de la nature humaine. Donc, 1° on ne peut admettre qu'un grand nomlire de témoins puissent se tromper sur des faits importants.

2° Un grand nombre de témoins ne peuvent tromper sur des faits importants : car il faudrait pour cela qu'un grand nombre de témoins s'accordassent en un même témoignage mensonger. Or, de la part d'unegrande multitude d'hommes,

surtout en matière importante, un tel accord est impossible. En effet, outre qu'il faudrait étouffer le sentiment naturel qui porte tous les hommes à communiquer à leurs contemporains et à transmettre aux âges futurs les événements importants tels qu'ils se sont passés, il est de fait que, dans une grande multitude, les caractères sont différents ainsi que les passions, les préjugés, le genre d'esprit, les habitudes, etc. Presque toujours, dans les grands événements, des intérêts opposés se trouvent en présence, comme par exemple, dans les révolutions, dans les luttes des nations l'une contre l'autre. Or, supposé toutes ces différences, il est impossible qu'un motif commun réunisse les témoins en un même témoignage mensonger : car ce qui plairait aux uns ne manquerait pas de déplaire aux autres ; et, si les uns tentaient d'accréditer le mensonge, il y aurait réclamation de la part des autres. Donc, 2° un grand nombre de témoins ne peuvent tromper sur des faits importants ; précédemment il a été prouvé qu'ils ne peuvent se tromper sur ces mêmes faits : donc le témoignage des hommes, moyennant certaines conditions, est un motif de certitude.

On peut se rappeler, en confirmation de cette preuve, quelques-uns des événements les plus frappants de l'histoire ; et l'on se convaincra quïl est un grand nombre de faits sur lesquels le doute est aussi impossible et la certitude aussi complète que sur les vérités mathématiques. Par exemple, l'existence et les grandes actions de Jules César, les règnes de Charlemagne, de saint Louis, de Louis XIV, le règne de Louis XVI, sa condamnation et sa mort, les événements qui signalèrent le gouvernement républicain et l'Empire.

Le témoignage se multiplie en quelque sorte, et se renouvelle dans le cours des siècles, pour ce qui concerne les grands événements et les grands personnages historiques, en ce qu'ils se lient à une infinité de faits qui ne peuvent s'expliquer que par eux : c'est ainsi, par exemple, que la fin du gouvernement républicain à Piome et toute la suite de l'empire des Césars se rattachent au grand nom de JulesCésar.

Première objection. — On doit regarder comme seulement probable ce qui n'est qu'une réunion de probabilités. Or le témoignage des hommes n'est qu'une réunion de probabilités, savoir, une réunion de témoignages individuels dont chacun ne produit qu'une probabilité. Donc on ne doit regarder la vérité du témoignage des hommes que comme probable.

Réponse. On nie la mineure. En effet, le témoignage d'un grand nombre de personnes, sous le rapport de la valeur démonstrative, ne doit point se considérer dans ses éléments isolés , mais bien comme formant un tout moral qui tire sa force du conflit des passions, des préjugés, des intérêts, etc., caractères qui ne se trouvent pas dans un témoignage individuel ; d'où il suit que le témoignage d'un grand nombre de personnes, jointd'ailleurs à l'importance des faits, est autre chose qu'une simple réunion de probabilités.

Instance. On ne peut déterminer, d'une manière bien précise, combien il faut de témoignages pour qua la probabilité succède la certitude. Donc le témoignage, même d'un grand nombre, demeure toujours une pure réunion de probabilités.

Réponse. On nie la conséquence. On peut à juste titre, juger que l'on possède la certitude et non simplement des probabilités, lorsque l'on adhère si fermement à la vérité d'un fait, que le doute est impossible et que celui qui prétendrait douter de cette vérité serait universellement regardé comme un insensé. Or il y a beaucoup de faits à la vérité desquels on adhère ainsi, sans que l'on puisse déterminer, d'une manière précise, le nombre de témoignages individuels nécessaire pour se former une telle adhésion. De ce genre sont les faits cités plus haut à l'appui de la preuve. On ne pourrait sans doute, même à l'égard de semblables faits, déterminer avec précision le nombre de témoignages requis pour la certitude. Cependant on sait, par une estimation morale généralement admise, que la connaissance de

ces faits repose sur un témoignage qui porte indubitablement le caractère de l'infaillibilité.

De cette assertion, que le témoignage ne peut produire qu'une probabilité, résulteraient des conséquences telles que celles-ci : savoir, que l'existence de l'Angleterre, de l'Italie et autres royaumes de l'Europe, ne serait pas certaine, mais seulement probable pour un Français qui n'aurait pas visité ces contrées ; chose tellement absurde que celui qui la soutiendrait sérieusement serait regardé par tout le inonde comme atteint d'une véritable démence.

Donc, de ce que nous ne pouvons déterminer..., on n'a pas le droit de conclure, etc.

Deuxième objection. — Une certitude qui diminue à mesure que l'on s'éloigne de l'époque des faits ne peut sans doute pas être regardée comme une certitude réelle et proprement dite. Or la certitude que l'on attribue aux faits passés diminue à mesure que l'on s'éloigne de l'époque où les faits se sont passés : ainsi l'on est plur sûr des faits dont on a été soi-même témoin que de ceux qu'on a entendu raconter, plus sûr des faits que l'on tient de témoins oculaires et contemporains, que de ceux que l'on tient de témoins postérieurs aux faits. Donc la certitude attribuée aux faits passés ne peut être regardée comme une certitude réelle et proprement dite

Réponse. On nie la mineure. Il est des faits éclatants et de la plus baute importance, à l'égard desquels la certitude se transmet intacte jusqu'à la postérité la plus reculée, puisqu'on ne peut assigner, même dans une longue suite d'âges, aucune époque où des faits de cette nature eussent pu être altérés. S'il y avait quelque raison de croire cette altération possible, ce serait parce que l'erreur pourrait s'introduire plus facilement dans les temps postérieurs qu'à l'époque contemporaine. Or cette raison n'existe pas pour les faits revêtus des conditions requises. En effet , les diverses générations d'hommes, dont la succession perpétue la société humaine, ne disparaissent pas subitement et en un instant de la scène du monde ; mais elles se succèdent

et se remplacent insensiblement, de telle sorte que plusieurs générations subsistent toujours en même temps : car les pères et les fils, et même les fils de ceux-ci, vivent ensemble. Si Ton fait la somme de toutes les familles qui composent la société à un point quelconque du temps, on trouvera qu'il existe en même temps sur la terre des hommes de tout âge ; et ce mélange perpétuel de tant d'âges divers, enchaînés les uns dans les autres, rend toute fraude impossible sur les faits éclatants, parce que si l'erreur tentait de s'introduire, il y aurait toujours un assez grand nombre de personnes qui seraient dans le cas de s'en apercevoir, et qui ne manqueraient pas de réclamer, se fondant surtout sur la raison que rien de semblable ne leur eût été transmis précédemment par leurs pères. Indépendamment même du mélange de plusieurs âges, on peut dire que les hommes du même âge offrent, dans une grande multitude, une diversité de caractères, de passions et d'intérêts qui rendrait tout complot contre la vérité impossible.

Au fond nous sommes tellement convaincus que la certitude des faits éclatants ne diminue pas en traversant les âges, qu'il est aussi impossible à un homme sensé de douter. par exemple, de l'existence d'Alexandre ou de l'empereur Auguste, et des principaux événements de leur règne, que du règne de Louis XIV, et de douter du règne de Louis XIV, que des événements de notre histoire contemporaine. Il y a plus : c'est que, sous un rapport, la certitude paraîtrait plutôt croître que diminuer par le laps de temps, parce qu'alors les faits seraient consacrés par la sanction du temps, et auraient été longtemps éprouvés au creuset de la critique.

Troisième objection. — De tout temps on a cru, sur la foi du témoignage des hommes, comme faits réels, des choses qui plus tard ont été reconnues pour fabuleuses : telles sont les Actions sur les héros de la mythologie, certaines histoires apocryphes, comme on en trouve chez toutes les nations, certaines légendes du moyen âge. Donc il n'y a pas de moyen de distinguer le vrai du faux dans le témoignage

des hommes. Conséquemment, ce témoignage ne peut être considéré comme un motif de certitude.

Réponse. On distingue l'antécédent. De tout temps on a cru, sur la foi du témoignage des hommes non revêtu des conditions requises, des choses fabuleuses..., on l'accorde; sur la foi d'un témoignage revêtu des conditions requises, on le nie.

Il est vrai que de tout temps on a cru, d'après le témoignage des hommes, des faits reconnus depuis pour fabuleux ; mais le témoignage sur lequel se fondait la croyance à ces faits n'était pas revêtu des conditions requises, et alors il n'y avait pas de raison suffisante pour y ajouter foi : on ne peut, en conséquence, en rien inférer contre ceux qui s'appuient sur un témoignage revêtu de ces conditions. Les faits allégués dans l'objection ne sont pas revêtus des conditions requises ; car, ou ce ne sont pas des faits importants, ou, s'ils sont importants , l'on ne peut invoquera l'appui de ces faits un témoignage digne de foi et réellement suffisant pour satisfaire une judicieuse critique ; il en est même qui sont en opposition avec des faits autbentiques, bien connus pour tels. D'ailleurs ils n'ont pu soutenir l'épreuve de la critique.

On s'est borné, dans cette réponse, à indiquer quelques principes de solution, sans entrer dans un détail de faits qui aurait mené trop loin.

Faits surnaturels.— Le témoignage des hommes donne la certitude sur les faits surnaturels, tout aussi bien que sur les faits naturels ; car, si ces deux sortes de faits diffèrent quant à leur cause, surnaturelle pour les uns, naturelle pour les autres, les uns et les autres, en tant que faits, tombent également sous le témoignage ; et les témoins, supposés dans les conditions voulues, ne peuvent pas plus se tromper, ni tromper, sur les uns que sur les autres. 1° Les témoins ne peuvent pas plus se tromper sur les faits surnaturels que sur les faits naturels, parce que les faits surnaturels ne sont pas moins accessibles aux sens que les autres. Par exemple, l'apparition d'une croix au milieu des

airs, en présence d'un grand nombre de témoins, est aussi facile à constater, comme fait, que tout autre phénomène visible. 2° Les témoins ne peuvent pas plus se tromper sur des laits surnaturels que sur des faits naturels; car on peut appliquer aux faits surnaturels toutes les raisons que l'on fait valoir à ce sujet pour les faits naturels, savoir : la tendance naturelle à transmettre les faits importants tels qu'ils se sont passés, la diversité des caractères, des passions, des intérêts, etc.

§ II. Règles de la critique historique.

On vient de démontrer , à l'article précédent , que le témoignage des hommes, revêtu de certaines conditions, est un organe infaillible de la vérité ; mais on n'y a parlé de ces conditions que d'une manière générale et sommaire, et sans tenir compte de la différence des formes du témoignage. Cependant il existe à l'usage de ceux qui veulent faire une étude raisonnée de l'histoire, un certain nombre de principes d'appréciation, connus sous le nom de Règles de la critique historique, dont il importe de donner connaissance. Ces règles sont applicables, les unes à toute espèce de témoignage humain , les autres à chaque forme de témoignage en particulier.

Le témoignage des hommes peut se produire sous trois formes distinctes : la tradition orale , l'écriture , qui se nomme plus spécialement l'histoire, et les monuments.

Tradition. — La tradition ou transmission orale, qu'on appelle simplement la tradition, consiste en ce que les faits se transmettent de bouche en bouche par une série non i)i>( rrompue de témoignages depuis l'époque où les faits se sont passés. Il faut distinguer dans toute tradition la substance ucs faits et leurs circonstances essentielles et caractéristiques, d'avec les circonstances moins graves et les particularités accidentelles : ces dernières sont souvent dé fii! urées par l'imagination des hommes.

Histoire. — On entend spécialement par histoire une

Page 1