CAUSES EXTERNES DE NOS EKREUR
quelle esl l'importance et quels sont les avantages d'une langue bien faite. S'il est vrai de dire qu'une langue bien faite ne peut se concevoir que comme un système d'expressions conforme à l'ordre rationnel de la pensée, et conduisant naturellement à la connaissance vraie des choses, sauf le cas d'obstacles; par la raison contraire il est aisé de comprendre qu'une langue mal faite, que les vices du langage, ne peuvent manquer de nous mettre sur la voie de l'erreur. Bacon, dans son Novum Organum, ramène les causes de nos erreurs à quatre classes de préjugés qu'il appelle idoles ou fantômes, idola l. Ce qu'il appelle idola fori consiste principalement dans l'influence que les hommes exercent les uns sur les autres au moyen du langage. Les mots, selon la remarque de Bacon, introduisent dans l'esprit un grand nombre d'illusions, soit en nommant de pures fictions comme si c'étaient des réalités, par exemple, le destin, la fortune ; soit parce que, dans le cas où ils désignent des objets réels, leur signification est souvent confuse et mal déterminée : c'est surtout le cas de certains mots à l'usage des partis, comme patriotisme, honneur, liberté, tyrannie.
Le remède à cette source d'erreurs, c'est de se rendre un compte sévère de la valeur des mots et des locutions en usage, et de n'être pas dupe ou esclave des caprices de l'opinion pour l'appréciation de leur portée réelle.
3° Les apparences, et en général tout ce qui frappe les sens. — Il n'y a qu'un bien petit nombre d'esprits qui, avant de former leurs jugements, pénètrent jusqu'au fond des choses. La plupart s'arrêtent à la surface, et jugent par les apparences, par les formes extérieures. Souvent il arrive, par suite de cette disposition des esprits, que la médiocrité, à force de faux brillant et de jactance, usurpe les hon-
1 Idola tribus, specus, fori, theatri, c'est à-dire les erreurs, 1° de l'espèce ; 2° de l'individu ; 3° du commerce des hommes entre eux et spécialement du langage; 4° les erreurs des théories ou de l'école. (Voir pour l'explication de ces termes l'Histoire de la philosophie : Philosophie moderne, I, Bacon ; Causes d'erreurs.)
rieurs du génie ; tandis que le mérite modeste, apprécié seulement du petit nombre, demeure oublié dans son obscurité. Non-seulement les ornements du discours nous déguiseot l'erreur, mais ils en sont bien souvent l'occasion. Tel auteur aurait dit simplement la vérité, si pour la dire il n'avait fallu sacrifier un de ces traits d'esprit, une de ces expressions recherchées, un de ces tours brillants qui font fortune auprès du vulgaire ; et c'est la vérité qui est sacrifiée.
En général, nous admirons les qualités extérieures : une taille avantageuse, une grande force physique, une adresse peu commune dans les exercices du corps, une voix sonore, un geste imposant, les costumes magnifiques, les riches équipages ; tandis que nous n'apprécions que faiblement le mérite de la vérité, de la sagesse, de la vertu, parce que ces biens, qui évidemment sont les plus précieux de tous, sont inaccessibles aux sens et ne font qu'une impression légère sur la plupart des hommes.
Que l'on se tienne donc en garde contre l'illusion des apparences, et qu'on ne se laisse pas éblouir par un faux éclat extérieur, qui n'a d'autre valeur que de déguiser la pauvreté du fond ; mais que l'on considère principalement en toute chose la vérité : rien n'est beau que le vrai. L'on ne sera point insensible aux charmes de l'élégance et de l'harmonie, notre constitution naturelle s'y oppose ; embellie et ornée, la vérité nous sera donc plus aimable, mais pourvu toujours que ce soit bien la vérité : le vrai seul est aimable. Que l'on admire les chefs-d'œuvre des arts et les merveilles de l'industrie, mais que l'on mette au premier rang l'amour de la sagesse et l'amélioration morale de l'humanité : super utraque dilcctio sapientix '.
Les moyens de remédier aux causes de nos erreurs sont des moyens généraux ou des moyens particuliers.
Les moyens de remédier aux causes de nos erreurs, considérés en général, sont labonne feict Camour de latérite, Yapplication sérieuse de nos facultés, les bonnes méthodes
' Eccli., 40.
de raisonnement ; ce à quoi il faut joindre, pour les erreurs dont les causes tiennent en quelque manière à la moralité, la religion et la morale.
Les moyens particuliers sont de combattre les diverses causes d'erreur par leurs contraires: réprimer les passions d'orgueil, d'envie, d'ambition, etc., en pratiquant la modestie, V amour de ses semblables, la modération dans les désirs, etc.; corriger le caractère en s'efforçant de le rendre égal, ferme, modéré; déraciner les préjugés, opposer une sage lenteur à la précipitation, régler son imagination, dissiper les ténèbres de l'ignorance par les lumières de la science, s'accoutumer à n'être pas dupe des apparences trompeuses, etc.
Nous n'insisterons pas davantage sur ce point, parce que nous avons déjà indiqué les remèdes particuliers en traitant de chacune des causes de nos erreurs.
Des Sophismes
Toutes les fois qu'une conclusion se déduit régulièrement d'un principe où elle est réellement contenue, le raisonnement est juste et exact comme raisonnement, dans le cas même où d'un principe faux se déduirait une conclusion fausse comme son principe. Mais, si la déduction est irrégulière, et si la conclusion n'est pas réellement contenue dans le principe d'où on prétend la tirer, alors c'est un mauvais raisonnement, c'est-à-dire un sophisme, même dans le cas où les propositions seraient vraies, chacune prise à part Ce nom de sophisme, quoique signifiant un mauvais raisonnement en général, se donne surtout aux faux raisonnements qui se font de mauvaise foi ; quand ce sont simplement des erreurs de bonne foi, on peut les dési-
gner sous le nom de paralogismes. On distingue un certain nombre de sophisines ; en voici i'énumération :
1° L'ignorance dit, suj^l (ignoratio elencki). Ce sophisme consiste à prouver autre chose que ce qui est en question, ou à supposer à ses adversaires des principes qu'ils n'admettent point. C'est par ce sophisme que les adversaires de Newton attaquaient le principe de l'attraction, en disant que ce système renouvelait l'abus des causes occultes ; tandis que, dans la réalité, Newton ne considérait l'attraction que comme une loi du législateur suprême de l'uuivers, par conséquent comme un effet. Ce sophisme est très-fréquent dans les discussions familières où Ton se dispute souvent faute de s'entendre, parce qu'on ne s'est pas mis en peine de déterminer l'état de la question. On y tombe encore fréquemment par suite des significations diverses que l'on attache dans les différents partis à certains termes abstraits, tels que les mots liberté, patriotisme, honneur, bien public, lumières, superstition, etc.
2» La pétition de principe (petitioprincipii). Ce sophisme consiste à supposer vraie et à donner comme preuve la chose même qui est en question. On y invoque, comme un principe certain, quelque chose qui est compris dans la question même et qui, en conséquence, demanderait à être prouvé. Si l'on disait pour prouver la justice d'une chose que tout le monde sait être prescrite par une loi : Ce qui est conforme aux lois est juste ; or telle chose est conforme aux lois : donc cette chose est juste ; on supposerait ce qui est en question, puisque la question posée est précisément de savoir si telle chose, bien que conforme aux lois, est juste ou non. Par le fait, il va eu des lois contraires à l'équité, par exemple, certaines lois de l'Empire romain qui blessaient la conscience des chrétiens, certaines lois spoliatrices, a l'époque de la Révolution '.
1 On fait une pétition de principe lorsqu'on veut démontrer une chose par elle-même, comme l'explique Aristote (Premiers analytiques, I. II, ch. xviv : Les principes étant connus par eux seuls, et les propositions subordonnées a ces principes l'étant par des
La pétition de principe devient un cercle vicieux, lorsqu'on prétend prouver réciproquement deux choses l'une par l'autre. C'est une pétition de principe double et réciproque. Ainsi prouver que la terre tourne parce que le soleil est immobile, et, lorsqu'il s'agit de prouver que le soleil est immobile, n'avoir d'autre raison à donner, sinon que c'est parce que la terre tourne, ce serait faire un cercle vicieux. Un a accusé Descartes d'avoir fait un cercle vicieux, en s'appuyant sur l'évidence pour démontrer l'existence de Dieu, puis en faisant reposer la certitude de nos idées claires sur ce que Dieu est un être parfait qui ne saurait tromper. Dans le sophisme appelé cercle vicieux, on retourne à son point de départ comme si l'on décrivait un cercle, et ce cercle est vicieux parce qu'il ne résout pas la question proposée : en effet, deux choses qui soin à prouver l'une et l'autre ne peuvent ni l'une ni l'autre se servir de preuve.
3° Prendre pour cause ce qui n'est pas cause {non causa pro causa). Ce sophisme a lieu de diverses manières : 1° Quand, pour cacher son ignorance, on a recours à des causes imaginaires ; quand on se paye de vains mots pour expliquer certains phénomènes dont la cause est inconnue. C'est ainsi que les anciens philosophes expliquaient l'ascension de l'eau dans les pompes par la raison que la nature a horreur du vide. Molière, dans une scène grotesque du Malade imaginaire, se moque de ces chimériques explications de savants, lorsque, pour répondre à la question : quare opium jacil d.ormire, il met dans la bouche du récipiendaire celte raison ridicule : quia est in eo virtus clormitiva ; 2° Quand on trouve un rapport de cause là où il n'y a qu'un rapport de succession : posl hoc, ergo propter
données autres qu'elles-mêmes, lorsqu'on essaye de démontrer par elle-même une chose qui n'est pas notoire par elle-même, on fait une pétition de principe. » Et il en propose pour exemple une démonstration des lignes parallèles donnée de son temps par quelques mathématiciens, démonstration qui, en définitive, se réduisait ii dire : Ces lignes sont parallèles parce qu'elles sont parallèles, ce qui est une pétition de principe.
3?0 LOf.IQUE.
hoc '. Ainsi l'on a cru longtemps que les apparitions de comètes, que les éclipses de soleil et de lune occasionnaient des malheurs, parce qu'elles en étaient ordinairement suivies : chose pourtant qui devait d'autant moins surprendre, qu'il ne se passe guère d'année sans quelque grande calamité ; 3° Quand on suppose certaines influences à des choses qui ne peuvent avoir aucune connexion avec ce qu'on leur attribue ; par exemple, regarder le vendredi comme un jour de malheur, le renversement d'une salière, le nombre treize à table, comme des signes d'accidents fâcheux.
4° Le dénombrement imparfait (enumeratio imper fecla). Ce sophisme a lieu lorsque, après avoir fait une énumération incomplète des parties d'un tout, on tire une conclusion générale comme si on avait tout énuméré. Ainsi, de ce qu'il y eut des hommes qui cachaient des vices exécrables sous le masque de l'hypocrisie, conclure que la vertu n'est qu'hypocrisie ; faire l'énumération des monarques qui ont opprimé leurs sujets pour en conclure que le gouvernement monarchique est une tyrannie, c'est tomber dans ce sophisme.
5° Le sophisme de l'accident (fallacia accidentis). On tombe dans ce sophisme quand on prend pour essentiel à quelque chose ce qui ne lui est qu'accidentel. Exemples : blâmer le culte extérieur en lui-même, parce qu'il s'y est mêlé des pratiques superstitieuses ; proscrire les sciences et les arts, parce qu'on en abuse.
6° Le sophisme où ïon conclut du relatif à l'absolu {transitas à diclo secundum qukl ad dictum simpliciler). Par ce sophisme, on prend pour vrai simplement ce qui ne l'est qu'à certains égards. Par exemple, regarder sans restriction une histoire comme défectueuse, tandis qu'elle ne l'est que par rapport à certaines classes de faits, à raison de l'esprit de parti, ou pour quelque autre cause ; ou bien encore, de ce qu'un homme est très-habile en certain genre, conclure qu'il doit l'être sous tous les rapports.
1 Ou mieux : Post hoc, ergo ex hoc. Celte formule du sophisme cidessus offre un sens mieux déterminé que l'autre.
7° Le sophisme de la composition et le sophisme de la division [fallacia compositionis, fallacia divisionis). Ce sophisme consiste à passer du sens composé au sens divisé, ou du sens divisé au sens composé.
Lorsqu'on entend dans le sens composé ce qui n'est vrai que dans le sens divisé, on affirme de certaines choses, comme étant jointes ensemble, ce qui n'en est vrai que quand elles sont séparées, et c'est en cela que consiste le sophisme de la composition. Par exemple, cette proposition: Le muet parle ausowd étonné de l'entendre, ne peut être vraie que dans le sens divisé ; car il est clair que, dans la pensée, le muet qui parle n'est plus muet, le sourd qui entend n'est plus sourd. Il y aurait sophisme décomposition à prendre cette proposition dans le sens composé.
Le sophisme de la division a lieu lorsqu'on entend dans le sens divisé ce qui n'est vrai que dans le sens composé, c'est-à-dire quand on affirme de certaines choses, comme étant séparées, ce qui n'en est vrai que si elles sont unies ensemble. Lorsque saint Paul l dit que les impudiques, les idolâtres, les voleurs, les avares, etc., n'entreront pas dans le royaume de Dieu, ces paroles ne doivent s'entendre que dans le sens composé, c'est-à-dire que ces pécheurs seront exclus du royaume des cieux, s ils demeurent attachés à leurs vices. Il y aurait sophisme de division si on les entendait dans le sens divisé, savoir : que, même en se détachant de leurs vices, ils ne pourraient avoir part au royaume des cieux. De même, si l'on dit qu'il est impossible qu'un muet parle, cela ne doit s'entendre que dans le sens composé, et il y aurait sophisme à l'entendre dans le sens divisé.
8° Le sophisme de grammaire [fallacia grammalica). Les sophismes de grammaire tiennent à l'ambiguïté, c'està-dire au double sens ou à la signification équivoque, soit des mots, soit des propositions. Exemple : L'homme pense; or l'homme est composé de corps et d'âme : donc le corps
1 I Cor., c. vi, v. 9.
et l'âme pensent. Le sophisme résulte, dans eei exemple, de ce que le mot homme est pris, tantôt dans le sens distributif, tantôt dans le sens collectif.
Les sophismes dont on a parlé jusqu'ici se considèrent surtout comme des écarts, des illusions de l'esprit ; ce sont des opérations intellectuelles fautives et erronées, des sophismes de l'intelligence, comme on les appelle ; néanmoins il n'en est pas une seule espèce qui ne puisse subir l'influence de la volonté. Ordinairement l'ignorance du sujet, la pétition de principe, le dénombrement imparfait, etc., dépendent, jusqu'à un certain point, de causes subordonnées à l'empire de la volonté, comme les passions, les préjugés, etc. Cependant, outre ces sophismes, qui ne relèvent qu'indirectement de la volonté, il en est une classe d'autres auxquels la logique ne donne pas de noms particuliers, mais qui se désignent sous le titre commun de sophismes de la volonté.
On leur donne ce nom, parce qu'ils ont bien plutôt pour principe les mauvaises dispositions de la volonté, jointes à une fausse direction de la sensibilité, que quelque défaut tenant à l'intelligence. Tel est, en général, le langage des passions ; tels sont les faux raisonnements de l'ambitieux, de l'envieux, de l'avare, etc. Le plus souvent ces sophismes ne se formulent pas expressément ; mais ils existent réellement au fond de la pensée et sont le mobile ordinaire de la conduite.
Toute la conduite de l'avare n'est que la mise en pratique d'un raisonnement du genre de celui-ci : L'homme doit se procurer à tout prix ce qui est l'unique moyen d'être heureux : or les richesses seules peuvent nous rendre heureux : donc il faut à tout prix nous procurer des richesses. Là-dessus, l'avare se fait idolâtre de l'argent, et, au lieu du bonheur qu'il espérait, il ne trouve qu'une source d'inquiétude et d'avidité toujours croissante. Ne semble-t-il pas que l'ambitieux se soit dit dans son orgueil : Chacun doit donner l'essor aux facultés qu'il a reçues de la nature ; or je ne puis douter que les facultés que je dois à la nature ne m'é-
lèvent au-dessus de mes semblables et ne me rendent digne de leur commander: donc j'obéis à la voix de ma nature, si je fais tous mes efforts pour renverser les autres à mes pieds? Égaré par ces illusions, l'ambitieux foulera aux pieds, s'il le faut, tous les droits de ses semblables, pour s'élever sur leur ruine, et cependant son cœur insatiable ne trouvera jamais de repos.
Rien ne serait plus facile que de mettre ainsi à découvert, par des raisonnements semblables, les sophismes que les autres passions insinuent également dans notre âme.
Moyens de résoudre les sophismes.
En général, un sophisme est un argument captieux qui pèche, soit en ce que quelque terme est plus étendu dans la conclusion que dans les prémisses, soit en ce que le terme moyen n'a pas une signification identique dans les deux prémisses, ou bien encore en ce qu'on a établi de faux rapports entre les idées qui composent l'argument. Pour découvrir l'erreur et résoudre les sophismes, un moyen qu'indique tout d'abord la nature du raisonnement, c'est de le mettre sous la forme syllogistique, s'il n'y est pas déjà, et de lui faire subir l'épreuve des règles du syllogisme, comme on l'a expliqué à l'article de Y Usage du syllogisme (p. 275). Si l'erreur n'affecte que le fond, sans dérogation apparente à aucune des règles du raisonnement, on reconnaît le faux de l'argument par un jugement de la raison, ce à quoi peut aider encore puissamment la mise en forme, parce que la raison est bien plus difficilement dupe de l'erreur, quand on force celle-ci de se produire sous une forme régulière.
Il importe toutefois de remarquer que souvent il n'est pas besoin, pour démasquer l'erreur, de la soumettre à l'épreuve de la méthode syllogistique, et que le simple bon sens suffit et vaut souvent mieux, pour apercevoir et pour démontrer immédiatement la fausseté de certains arguments. Le remède le plus efficace contre les sophismes de la vo-
lonté et, par suite, contre ceux de l'intelligence, en tant que soumis à des influences volontaires et sensibles, consiste dans la réforme de la volonté et dans une sage direction des facultés affectives, de sorte que l'on peut dire avec vérité que la pureté du cœur, la droiture de la volonté, est ordinairement le principe le plus sûr de la rectitude de l'intelligence.