DE L'EXISTENCE DE DIEU PREUVE DF. L'EXISTENCE DE DIEU
Les preuves de l'existence de Dieu se rapportent, suivant l'usage, à trois ordres différents: l'ordre moral, l'ordre physique, l'ordre métaphysique. Les unes sont àposleriori: ce sont celles où l'on démontre l'existence de la cause première par les créatures; les autres sont à priori: on y démontre Dieu par son idée même, ou par sa propre nécessité. En voici les principales.
PREUVES MORALES DE L'EXISTENCE DE DIF.r
Les principales preuves morales de l'existence de Dieu se tirent : 1° de l'accord unanime de toutes les nations; 2° de la loi naturelle.
première preuve — Consentement unanime lies peuples
Ce qui a été cru universellement dans tous les temps et dans tous les lieux, en des points sur lesquels tout homme est juge compétent par la simple lumière de la raison commune, naturelle à tous les hommes, doit être jugé une vérité certaine, comme étant un fait de notre nature qui n'a besoin de s'appuyer sur aucun autre : Omnium consensus naturxvux est, a dit Cicéron l : or telle est la croyance à l'existence de Dieu. C'est un fait attesté par tous les écrivains, tant anciens que modernes, qui ont écrit sur ce sujet.
L'armï les anciens, on lit dans les Tusculanes de Cicéron (I, 13) : Multi de diis prava sentiunt : omnes tamen esse vim et naluram divinom arbitrantur... Omni autem in re consensio omnium geulium lex naturœ pulanda est; et dans son traité des Lois (I, 8) : Nulla gens est neque tam immansuela, neque tam fera, qvœ non, etiamsi ignore t qualem habere Dcum diceat, tamen habendum sciât. Sénèque a a tenu le même langage : Apud nos veritalis argumentum est, aliquid omnibus videri : tanquam deos esse, inter alia sic colligimus ; quod omnibus de diis opinio insita est ; ncc ulla gens usquam. est adeo extra leges moresque projecta, ut non aliquos dcos credat. Écoutons encore Plutarque : « Jetez les yeux sur la face de la terre, vous pourrez y trouver des villes sans fortifications, sans lettres, sans magistrature régulière, des peuples sans habitations distinctes, sans possessions fixes, sans l'usage des monnaies, et dans l'ignorance universelle des beaux arts ; mais vous ne trouverez nulle part une ville sans connaissance de la Divinité et sans culte religieux '. » La
1 Tuscul., lib. I, xv.
* Epist. cxvn.
î Evpoiç o' àv i~tôyj zat kÔÏîl; y.~îï/Lv-o'jç, iypxu.aizo'jç ,
ùviépov §è 7ro).£to; v.v.i cr.Qéov... o-joslç sttiv oy§è s'arat yeyovw; ÔsaTTis. Adversiis Colotem (contre l'épicurien Colotès) XXXI.
328 THÉÛDICÉE.
croyance à la Divinité était si universelle chez les anciens, que l'on voit l'athée Lucrèce ' féliciter Épicure, son maître, d'avoir été le premier qui eût osé lever la tête au milieu des peuples courbés, dit-il, sous le joug de la superstition. Enfin il est constant, d'après les témoignages que nous a laissés l'antiquité, que la croyance à l'existence de la Divinité était en vigueur chez les Égyptiens, les Chaldéens, les Perses, les Indiens, les Arabes, les Grecs, les Romains, les Scythes, etc. Mais d'ailleurs ne sait- on pas que l'on trouve partout les traces de cette foi universelle du genre humain. Les temples, les autels, les sacrifices, les fêtes religieuses, les statues des dieux, les apothéoses, l'Elysée, le Ténare ou leurs équivalents, n'ont-ils pas une liaison manifeste avec le dogme de la Divinité ?
Pour ce qui est des temps modernes, il est notoire d'abord que les Chrétiens, les Juifs, les Musulmans, les Païens ou les Idolâtres de l'ancien monde, c'est-à-dire la totalité des peuples qui étaient connus avant la découverte de l'Amérique, pratiquent, ainsi que l'indique leur dénomination même, un culte religieux quelconque, et qu'ils ont par conséquent une idée p us ou moins exactede la Divinité. S'il avait pu y avoir, pour un temps, quelque doute, ce n'eût été qu'au sujet des peuples découverts dans les trois derniers siècles. On avait effectivement jeté d'abord des soupçons d'athéisme sur certaines peuplades de l'Amérique et de l'Océanie; mais, depuis lors, les premières relations, qui n'avaient é:é laites que sur des observât, ons très-superficielles, ont été formellement démenties par des relations plus fidèles et plus circonstanciées, et c'est un l'ait aujourd'hui hors de doute, grâce aux voyages multipliés des modernes dans toutes les directions, qu'il n'est pas de nation sur la surface du globe qui ne rende un culte quelconque a la Divinité \ Enfin, sans entrer dans de plus longs dé-
1 De Rerum natura, lib. I, v. 03 et seq.
* On peut consulter, pour les peuples modernes, l'Histoire générale des voyages, les Annales de la propagation de la foi, et d'autres ouvrages du même jjenre.
tails, qu'il suffise de faire remarquer qu'il n'existe pas de cours d'histoire ou de géographie de quelque peu d'étendue, qui ne contienne un chapitre sur la religion de chaque peuple.
Il résulte évidemment de l'exposition précédente que l'existence de la Divinité a été crue unanimement de tous les peuples tant anciens que modernes ; et que, par conséquent, on ne pourrait la révoquer en doute sans accuser d'erreur la raison de l'humanité entière.
Première objection. Pour que le consentement des peuples soit une preuve de la vérité, il faut qu'il soit unanime ; or le consentement des peuples n'est pas unanime sur l'existence de Dieu : en effet, on a compté à diverses époques un certain nombre d'athées, tels que Protagoras. Théodore de Cyrène, Ëpicure, etc., chez les anciens ; tels que Diderot, Lamettrie, d'Holbach, etc., chez les modernes: donc l'existence de Dieu ne peut se prouver par le consentement des peuples.
Réponse. On distingue la majeure. Pour que le consentement..., il faut qu'il soit unanime au moins moralement. on l'accorde .., mïtaphysiquemnit, on le nie.
Même distinction pour la mineure.
Un consentement peut être unanime de deux manières : métaphysiquement, c'est-à-dire sans aucune exception ; moralement, c'est-à-dire à quelques exceptions près.
Il est clair que le consentement des nations, pour être une preuve de la vérité, doit être unanime d'une certaine manière ; autrement ce ne serait pas un véritable consentement, et il ne pourrait être considéré comme la voix de la nature. Mais il n'est pas nécessaire qu'il soit unanime sans aucune exception : en effet, quelques exceptions dans l'ordre intellectuel et moral n'empêchent pas plus l'universalité du consentement humain, que les monstres, par exemple, dans l'ordre physique, ne détruisent l'universalité de la forme humaine.
On accorde sans doute que le consentement des hommes n'est pas métaphysiquement unanime sur l'existence de la Divinité ; mais il doit certainement être regardé comme moralement unanime, attendu que le petit nombre des exceptions qui se rencontrent dans le cours des âges ne forme qu'une quantité inappréciable, comparativement à la totnlité du ire nre humain.
Deuxième objection. Croire Dieu ce qu'il n'est pas, c'est à peu près la môme chose que de ne pas croire qu'il existe; or il est de l'ait que la plupart des nations n'ont eu que de fausses idées sur la Divinité : donc il n'est pas possible de reconnaître dans l'humanité un consentement unanime sur ce dogme.
Réponse. On nie la majeure. Il y aune extrême différence entre connaître l'existence d'une chose et bien comprendre les propriétés de cette chose. Faites voir une montre à des milliers d'hommes qui n'en aient pas encore vu : les uns pourront croire qu'elle est l'ouvrage d'un seul homme ; les autres, que plusieurs y ont travaillé. Ils pourront n'être pas d'accord sur les qualités qu'exige un pareil travail ; mais ils sentiront tous que la montre ne s'est pas faite d'elle-même, et qu'elle suppose un ouvrier. On lit dans Barruel. en réponse à celte objection proposée par d'Alembert, la supposition suivante ' : « Supposons, dit-il, que deux mille personnes me disent avoir vu le philosophe que je réfute : les uns en font un homme très-savant, très-modeste, religieux, débonnaire, très-clair et très-profond métaphysicien; selon les autres, c'est un homme très-léger, pointilleux, entortillé, glorieux, rusé, irréligieux et trèssuperficiel : croirai-je pour cela qu'il n'existe point de d'Alembert, et dirai-je qu;' croire cet académicien ce qu'il n'est pas, c'est à peu près la mime chose que de ne pas croire q l'il existe ? Non. sans doute ; quoique tous ces divers témoignages ne puissent m'autorisera prononcer sur
1 Les Helviennes, ou Littrcs provinciales philosophiques, lettre XXXVii. Observations d'un provincial.
ses qualités personnelles, je serai au moins très-assuré de son existence : et voilà précisément sur quoi tombe la force de la preuve morale, ou le consentement de l'univers sur l'existence de Dieu. » On ne peut donc pas conclure, de la différence des opinions sur lus attributs de Dieu, qu'il n'y a pas d'unanimité sur sou existence.
11 ne serait pas raisonnable non plus de retrancher du consentement des peuples l'opinion des philosophes qui ont regardé Dieu comme élant Ydme du monde. Le plus docte des Piomains, Varron, enseigne, au rapport de saint Augustin ', que « ceux-là seuls ont compris la nature de Dieu, qui ont cru que c'est une âme qui gouverne le monde par le mouvement et la raison. » Se représenter Dieu comme un être intelligent qui anime et gouverne le monde, de même que l'âme gouverne le corps, ce n'est pas avoir une idée exacte de la Divinité ; mais il est évident que c'est une opinion qui ne doit pas faire ranger ceux qui la soutiennent au nombre des athées.
Troisième objection. Le consentement unanime des peuples ne peut être donné pour preuve de l'existence de Dieu, si ce consentement a pu tirer son origine de quelque source d'erreur; or le consentement des peuples a pu tirer son origine de quelque source d'erreur, telleque ['ignorance des lois qui régissent l'univers, la crainte occasionnée par les phénomènes terribles de la nature, la politique des princes et des législateurs, les préjugés de Y éducation : donc le consentement unanime des peuples n'est pas une preuve de l'existence de Dieu.
Réponse. On nie la mineure. On répond d'abord que le consentement des peuples, par la seule raison qu'il est unanime, ne peut avoir eu pour cause aucune source d'erreur. L'expérience a prouvé que l'erreur est nécessaire • ment circonscrite à certains temps et a certains lieux ; et notre nature nous porte invinciblement à regarder l'uni-
1 De civilate Dei, lib IV, cap xxxi
.ioV: THEODICEE.
versalilé de temps et de lieu comme une preuve manifeste de la vérité.
.Mais en admettant la supposition des athées, on prouve sans peine que la croyance unanime à l'existence de Dieu n'a pu tirer so i origine d'aucune des causes qu'ils allèguent. 1° Si le consentement des peuples sur l'existence de Dieu avait eu son origine dans l'ignorance, il se serait dissipé par le progrès des lumières ; et cependant l'on a vu, de tout temps, les plus grands génies croire à cette existence. On peut d'ailleurs défier les athées d'expliquer les phénomènes de la nature par une cause raisonnable qui ne soit pas Dieu. — 2r Cette assertion impie : Primus in orbe deos fecit timor, se lit parmi les fragments aitrihués a Pétrone. Cependant, si la croyance a l'existence de Dieu provenait réellement de la crainte occasionnée par certains phénomènes de la nature, tels que les ravages de la foudre, les tremblements de terre et d'autres catastrophes semblables, les hommes se représenteraient Dieu comme un tyran formidable et cruel, tandis qu'au contraire ils se le représentent généralement partout comme un être bon et bienfaisant. On connaît l'inscription latine D. 0. M., Deo, optimo. maximo. Tout le monde a lu dans Quinte-Curce ' ces paroles des Scythes à Alexandre : Si aeus es, tiibuere mortalibus bénéficia debes, non sua eripere. D'ailleurs, il est des hommes courageux qui savent s'élever au-dessus de la crainte, et l'on ne voit pas que ces hommes intrépides aient cru moins fermement à la Divinité que les autres. Enfin, une crainte peut bien, sans doute, faire prendre deprécautions pour éviter un danger dont on appréhende la réalité ; mais il n'y a aucune connexion entre cette crainte et la persuasion que son objet est dû à la puissance de telle ou telle cause — 3° La croyance en Dieu n'a pu venir de la politique des princes et des législateurs, et cela pour plusieurs raisons. C'est que d'abord, quand bien même il serait v ai que tous les princes et tous les législateurs,
1 Lib. Vit, c vin.
placés à de si grandes distances de temps et de lieu, se fussent rencontrés tous sans exception dans une même idée, chose assurément tout a fait incroyable, ils n'eussent jamais réussi a persuader aux peuples un dogme aussi contraire aux passions, et qui entraine de si graves conséquences pour toute la conduite de la vie, s'il n'eût été appuyé sur les raisons les plus solides. En second lieu, c'est qu'une opinion arbitraire et inventée par les hommes ne peut être durable : Opinionum commenta delet dies,naturx judicia confirmât, a dit Cicéron * Enfin, si le monde avait d'abord été athée, et qu'il fût devenu tout à coup adorateur de la Divinité par la politique des princes, on trouverait dans l'histoire quelques vestiaes d'une révolution de cette importance, comme on y trouve consignés les grands événements de l'humanité, tels que les révolutions des empires, les principales découvertes, toutes choses néanmoins relativement peu importantes, si on les compare à l'introduction de la croyance en Dieu parmi les hommes. — 4° On ne peut pas dire que la croyance en Dieu tire son origine des préjugés de l éducation. Les préjuges de l'éducation ne sont pas de tous les temps ni de tous les lieux, comme la croyance en la Divinité. Ordinairement les hommes vraiment supérieurs savent s'élever au-dessus des préjugés de l'éducation, et cependant nous voyons généralement ces hommes rendre hommage, dans leurs écrits, au dogme de l'existence de Dieu. Au reste, dans tous les cas, l'éducation signifie simplement la transmission d'un enseignement : mais elle n'explique pas l'origine des opinions transmises. Sur la question du fait même de l'origine de ce dogme, il y aurait lieu de reproduire les raisons d'impossibilité exposées ci-dessus au sujet de la politique, etc.
La croyance à l'existence de Dieu ne lire donc son origine ni de l'ignorance, ni de la crainte, ni de la politique, ni de l'éducation, c'est-à-dire d'aucune des causes d'erreur de quelque importance assignées par les athées.
1 DeNat. Deor., lib. II, c. u.
334 THF.0D1GEE.
Quatrième objection. Les peuples ont cru longtemps
plusieurs erreurs, soit de l'ordre physique, pur exemple, que le soleil tourne autour de la terre, soit de l'ordre moral, comme l'erreur du polythéisme: doue, du consentement unanime des peuples, on n'a pas le droit de conclure l'existence de la Divinité
Réponse. On nie la conséquence. Il n'y a aucune parité ni ire la croyance unanime des peuples à la Divinité et les opinions qu'on objecte, parce que ces opinions ne sont pas réellement universelles, et aussi parce qu'on peut en trouver l'origine dans quelque source d'erreur.
Relativement au premier exemple, on répond : Le mouvement du soleil autour de la terre renferme évidemment deux choses : le phénomène etYexpHcation du phénomène. Le mouvement apparent du soleil autour de la terre, voilà ce qui est conforme à l'attestation du genre humain, et ce mouvement est effectivement une vérité, en tant qu'apparent. Quanta l'explication du phénomène, il faut remarquer qu'une explication scientifique ne peut être du ressort que d'un petit nombre de savants, dont l'autorité l'ait loi pour le reste des hommes, de sorte que l'erreur, lorsqu'elle existe, n'est proprement le fait que d'un petit nombre d'hommes, savoir, ceux qui sont compétents en ces matières. Il faut en même temps se rappeler, quant au cas présent, que l'opinion qui a prévalu n'est toujours qu'un système dont la vérité ne peut être absolument démontrée, bien qu'elle soit probable à un très-haut degré.
En second lieu, pour ce qui concerne le polythéisme, il n'est pas vrai d'abord, comme on pourrait le croire, que cette grande aberration de l'esprit humain doive être considérée comme ayant été réellement universelle, même dans l'antiquité. Les Juifs, comme chacun le sait, adoraient un Dieu unique, créateur du ciel et de la terre, et plusieurs passages de la Bible nous font voir que ce Dieu avait aussi des adorateurs parmi les autres nations. Si l'on remonte à uue très-haute antiquité, on trouvera des témoignages non équivoques de la croyance à l'unité du principe de toutes
choses dans les livres sacrés des Indiens, des Chinois, des Perses ', etc. Un grand nombre des plus célèbres philosophes de l'antiquité ont reconnu aussi la même vérité : Pythagore, Anaxagore, Socrate, Platon, Aristote, Cicéron 2, etc. En dépit des fables du polythéisme, la notion de l'unité de Dieu ne fut jamais entièrement effacée chez les peuples païens. On en retrouve la trace dans la croyance en un Dieu suprême, supérieur eu puissance à tous les autres réunis ; dans les nombreuses exemples de l'emploi du mot Dieu chez les écrivains païens, d'une manière absolue et sans pluralité: dans ces expressionsfamilières au peuple chez les Romains: 0 Deusl Ueus videt, Deo commendo, Deus libi reddat 3, etc., expressions que Tertullien * appelle le témoignage d'une âme naturellement chrétienne.
Enfin, qu'elle qu'ait été, pour un temps, l'étendue du polythéisme, il y a longtemps qu'il a cesse d'être la religion du monde civilisé : cette opinion ne peut donc prétendre à l'universalité de temps, comme la croyance à la Divinité en général, abstraction faite du nombre.
Ajoutons qu'il est facile de comprendre que le polythéisme a dû provenir de quelque source de préjugés, soit de ce que les hommes, dominés par les choses sensibles, étaient incapables de s'élever jusqu'à l'idée d'un seul Dieu qui ne tombe pas sous les sens, soit de la faiblesse de l'esprit humain, qui, mesurant la puissance divine sur la puissance humaine, multipliait la Divinité pour qu'elle pût suffire au gouvernement de l'univers, soit enfin des passions qui cherchaient dans les exemples des dieux la justification ou l'excuse des vices de l'humanité.
deuxième preuve. — Loi naturelle. La conscience humaine distingue partout le bien du mal,
1 Voy. 'lans l'Histoire de la philosophie : Philosophie orientale.
2 Voy. l' Histoire de la philosophie.
3 Cipruntts. De idolorum vanitale, cap. n ; Teutull., Apologelie., c. xvn.
* Apol., XVII.
.i36 THÉODICÉE.
et reconnaît l'obligation de faire l'un et de s'abstenir de l'autre, c'est-à-dire l'existence d'une loi gravée dans notre âme : or toute loi suppose un législateur, c'est-à-dire une autorité qui l'impose, et ce législateur ne peut être l'homme, puisque la loi naturelle existe en lui, indépendamment de lui et même malgré lui. Ce ne peut donc être qu'une puissance supérieure à l'homme ; cette puissance supérieure à l'homme, c'est Dieu : donc il existe un Dieu. On peut joindre à celte preuve une autre preuve du même genre, tirée des remords de la conscience, qui sont en nous malgré nous, et ne peuvent avoir pour cause qu'une puissance supérieure à l'homme.
Les preuves physiques auxquelles on donne ainsi le nom de cosmologiques, sont au nombre de trois : elles se tirent 1° de la création ; 2° du mouvement, de la matière ; 3° de Vordre qui règne dans l'univers.
première PREUVE. — Création de la matière.
Le créateur de la matière ne peut être que Dieu, tout le monde en convient ; or il existe un créateur de la matière. En effet, ou la matière n'a pu exister sans avoir été créée, ou la matière existe nécessairement et essentiellement ; or, on ne peut pas dire que la matière existe nécessairement et essentiellement : car exister nécessairement et essentiellement, c'est exister de telle sorte, que la non-existence implique contradiction : ces deux idées sont identiques; et pour expliquer cela par un exemple, il est nécessaire qu'un triangle ail trois angles, et n'en ait que trois, c'est-à-dire qu'il implique contradiction qu'un triangle ait plus ou moins de trois angles ; et, comme ce qui implique contradiction, ce qui est essentiellement impossible, ne saurait être conçu, personne ne concevra jamais un triangle de deux ou de quatre angles. Il suit de là que tout ce qui peut être conçu est possible ou n'implique pas contradiction ; or la nou-existence de la matière peut cire conçue par l'esprit
humain ; car, qu'on se représente un mètre cube de matière, et qu'on se demande à soi-même si l'on n'en peut pas concevoir la non-existence, si celte supposition répugne à l'esprit. Tout homme de bon sens et de bonne foi répondra que cette supposition ne répugne pas, puisque l'esprit ne conçoit pas nécessairement l'existence de telle quantité déterminée de matière : or ce que l'on dit de ce mètre cube peut aussi bien se dire d'un autre, ou de deux, de trois, d'un nombre quelconque de mètres cubes de matière, de la totalité de la matière par conséquent ; et puisqu'elle peut être conçue non existante, il n'implique pas contradiction qu'elle n'existe pas. Donc la matière n'existe pas nécessairement et essentiellement , donc la matière n'a pu exister sans avoir été créée, c'est-à-dire sans qu'il y ait eu une cause qui en déterminât l'existence ou, autrement, sans un Créateur ; donc l'existence de la matière prouve qu'il existe un Dieu.
On ajoute à cette preuve Ja raison suivante, savoir, que la matière, sujette à mille imperfections, exposée à mille changements, est loin d'avoir l'infinité des perfections attachée à la nécessité de l'existence, comme on le prouvera plus loin (p. 353.)
Objection. La raison ne doit point admettre ce qui est impossible ; or la création est impossible, conformément à l'axiome: Ex nihilo nihil ; donc, etc.
Réponse. 1° On nie la mineure. L'esprit humain conçoit beaucoup de choses comme purement possibles; or il ne répugne pas que les choses possibles deviennent réellement existantes; il suffit pour cela qu'il y ait une cause qui détermine leur existence, et l'on peut assigner une cause de ce genre, savoir, la suprême puissance d'un être infini, puisqu'il répugnerait qu'une puissance infinie ne pût pas produire tout ce qui est possible. Ce qui fait juger à certains philosophes la création impossible, c'est qu'ils n'en comprennent pas la possibilité. « Que les philosophes sont stupides et ridicules! s'écrie à ce sujet Malebranche '. ils
1 Médilaliuns chrét., IX, 3.
338 THK0D1CÉE.
s'imaginent que la création est impossible, parce qu'ils ne conçoivent pas que la puissance de Dieu soit assez, grande pour faire de rien quelque chose. Mais conçoivent-ils bien que la puissance de Dieu soit capable de remuer un fétu ? » Puis il ajoute (n° 5) : « Si la matière était incréée, Dieu ne pourrait ni la mouvoir, ni eu former aucune chose; car Dieu ne peut remuer la matière, ni l'arranger avec sagesse sans la connaître. Or Dieu ne peut la connaître s'il ne lui donne l'être : car Dieu ne peut tirer ses connaissances que de lui-même. Rien ne peut agir en lui, ni l'éclairer. » Leibnitz cite ce passage dans sa Théodicée (n° 398; , et y adhère en ces termes : « Je suis du sentiment du R. P. Malebranche, qu'en général la création, entendue comme il faut, n'est pas aussi difficile a admettre qu'on pourrait penser, et qu'elle est enveloppée en quelque façon dans la notion de la dépendance des créatures. »
On distingue l'axiome : Rien ne se fait de rien, c'est-àdire, le néant ne peut être la cause efficiente d'aucune chose, on l'accorde ; rien ne se fait de rien, en ce sens que ce qui n'était pas ne peut devenir existant, on le nie. De ce que le néant ne peut être la cause d'aucune chose, on ne peut conclure que ce qui n'existe pas ne puisse passer à l'être, par l'action d'une cause toute-puissante. « Créer la matière, dit Bergier \ ce n'est point la prendre où elle n'était pas, c'est lui donner l'être qu'elle n'avait pas. Quand nous produisons une pensée ou un mouvement, nous ne les prenons point, mais nous les mettons où ils n'étaient pas. L'essence du pouvoir actif est de faire exister ce qui n'existait pas. »
Nous pouvons constater, d'après notre expérience personnelle, la réalité de ce pouvoir de faire exister ce qui n'existait pas, non-seulement dans une production de phénomènes, mais encore dans une production substantielle. En effet, où étaient, il y a quelques années, notre intelligence, notre volonté, notre moi ? Nous sommes des sub-
1 Traité historique cl dogmatique de la vraie reliyion, t II, p. 278.
stances pensantes, qui n'existaient pas il y a quelque temps, qui existent actuellement, qui ont été produites par conséquent. Ainsi se manifeste eu nous la notion d'une causalité productrice de substances.
deuxième preuve. ~ Nécessité d'un premier moteur.
L'idée d'un premier moteur de la matière s'identifie à celle d'un être tout-puissant, c'est-à-dire à l'idée de Dieu. Or l'existence du mouvement prouve qu'il existe un premier, moteur de la matière. En effet, ou l'existence du mouvement prouve l'existence d'un premier moteur, ou la matière se meut nécessairement et essentiellement ; on prouve que la seconde de ces deux suppositions est inadmissible :
1° Par l'essence même de la matière. Si le mouvement était essentiel à la matière, il impliquerait contradiction qu'elle fût en repos ; or, cependant, on conçoit facilement que la matière soit en repos, puisque l'on pose, comme un principe en mécanique, l'inertie, c'est-à-dire l'indifférence de la matière au repos ou au mouvement. De plus, loin que nous ne puissions la concevoir en repos, nous sommes portés, au contraire, à regarder le repos comme son état naturel : cela est si vrai, que, lorsqu'un corps inanimé se meut sous nos yeux, nous supposons aussitôt qu'une cause étrangère a produit ce mouvement ;
2° Parla direction du mouvement. Si le mouvement était essentiel à la matière, ce serait, ou dans toutes les directions, ou dans une directiou particulière , car un mouvement ne se conçoit pas sans une direction quelconque ; or ces deux hypothèses sont inadmissibles. 1° On ne peut pas dire qu'un mouvement dans toutes les directions soit essentiel à la matière ; car un mouvement dans toutes les directions est impossible, puisqu'un corps qui tendrait également vers la droite et vers la gauche, vers le haut et vers le bas, en un mot dans tous les sens, devrait nécessairement rester en repos. 2° On ne peut pas dire que la matière se meuve essentiellement dans une direction particulière. En
340 THKODICÉK.
effet, si Le mouvement de la matière avait lieu essentiellement dans une direction particulière, elle se mouvrait de telle sorte dans cette direction, qu'elle ne pourrait en changer pour quelque cause que ce fût ; car une direction qui changerait ne serait ni essentielle ni nécessaire. Or l'expérience nous fait voir, tous les jours, des changements de direction dans les mouvements de la matière. Donc le mouvement n'est essentiel à la matière, ni dans une direction particulière, ni dans toutes les directions. Donc il y a un premier moteur de la matière, et par conséquent il existe un Dieu.
Que l'on ne dise pas qu'il peut y avoir dans la matière un mouvement essentiel indéterminé ; car, d'abord un mouvement essentiel indéterminé ressemble beaucoup à l'absence de mouvement ; mais, en le supposant un mouvement, on ne peut y voir autre chose qu'un mouvement dans toutes les directions, et ayant à la fois tous lesdegrés de vitesse : autrement ce serait un mouvement déterminé. Or un tel mouvement est une absurdité manifeste. Donc, etc.
3" Par l'ordre du monde. Il y a plus encore : c'est que les mouvements qui s'observent dans les corps célestes et ilan s les êtres organisés qui vivent à la surface de la terre sont régis suivant des lois sages, constantes et invariables. Or on ne peut assigner de cause à ces lois sans recourir à un principe intelligent et tout-puissant, c'est-à-dire à un Dieu. Cette dernière considération sera développée dans la Troisième preuve ci-après.
Objection. Tous les corps s'attirent naturellement les uns les autres : donc le mouvement est essentiel à la matière.
Rzponse. 1° il ne faut pas perdre de vue que la théorie de ['attraction universelle n'est rien de plus qu'une hypothèse, et une hypothèse qui n'est pas admise sans contestation. Depuis quelque temps surtout, il s'élève des doutes sérieux sur sa vérité. On se demande comment il est possible qui' des corps agissent les uns sur les autres, à dis-
tu ace, à travers le vide, sans qu'il y ait aucun intermédiaire qui propage de l'un à l'autre leur action réciproque. C'est pourquoi un bon nombre de savants admettent l'existence d'un fluide èthérè ou rther, répandu dans l'espace, fluide animé d'une vitesse excessive pénétrant tous les corps, et qui serait la cause des effets attribués à l'attraction. En ce cas, ce qui nous parait un effet d'attraction serait causé par une série incessante d'impulsions suivies de réactions. Il se passe quelque chose "'analogue, lorsque l'on voit sur un liquide des corps flottants poussés l'un vers l'autre, comme s'ils s'attiraient mutuellement. — Au reste, à l'époque même de Newton, à côlé des attractionnhtes, il y avait des im ulsionnairrs d'un mérite éminent, entre autres Euler.
2° On nie la conséquence. L'attraction universelle, supposée admise, montre seulement l'existence d'une loi qui émane de la cause première de toutes choses, mais elle De revêt point Les caractères d'une propriété essentielle, puisque l'idée d'attraction n'est pas renfermée dans celle de matière. Cette attraction universelle, que l'on affirme être essentielle a la matière, l'est si peu, cependant, que son intensité diminue indéfiniment par l'augmentation de la distance, et qu'elle tend a se réduire à zéro, à mesure que l'on s'enfonce dans les profondeurs de l'espace. Or un attribut qui serait essentiel à la matière ne serait pas susceptible d'une telle limitation, puisiu'aux distances les plus reculées le corps n'en serait pas moins matière. C'est une remarque qui a été faite par le célèbre mathématicien Cauchy.
Quand même il serait vrai que l'attraction est essentielle a la matière, il resterait toujours à rendre raison de la force de projection combinée avec l'attraction dans les corps planétaires, puis des autres mouvements différents de l'attraction qui ont lieu dans les divers corps. Enfin, dans aucune hypothèse, le simple fait de l'attraction ne peut expliquer l'ordre admirable qui règne dans l'univers.
o'i'2 THÉ0D1CEE.
troisième PREUVE. — Ordre du monde.
Pour que le spectacle de la iralure nous doune une preuve de l'existence de Dieu, deux choses suffisent : i° qu'il existe un ordre admirable dans l'univers ; 2° que cet ordre n'ait pu avoir que Dieu pour auteur. Or ces deux choses sont certaines.
Premièrement, il existe vn ordre admirable dans l'univers. Eu effet, il est impossible de ne pas reconnaître de l'ordre là où se remarque une multiplicité d'êtres de toute espèce dans une merveilleuse harmonie, offrant une parl'aile unité dans une variété innombrable, et montrant jusqu'à l'évidence l'intention d'une fin, et le choix des moyens appropriés à cette fin. Or tels sont les caractères que présente le monde, soit dans l'harmonie générale de l'univers, et particulièrement dans celle des êtres et des substances qui appartiennent au globe terrestre, soit dans l'admirable proportion et le merveilleux accord des parties constituantes de chaque être.
Il existe une merveilleuse harmonie dans l'ensemble des parties qui composent l'univers, et en particulier dans la constitution du globe que nous habitons. Considérons ces innombrables corps lumineux suspendus au-dessus de nos tètes : quelle admirable régularité dans leurs mouvements et dans leurs rapports réciproques ! Avec quel art merveilleux ils se balancent les uns les autres dans ces immenses espaces ! Quel exacte et juste proportion dans la distance et les dimensions du soleil, eu égard à la constitution de la terre ! D'une dimension plus grande, ou plus voisin de la terre, il la dessécherait et l'embraserait ; d'une moindre dimension, ou à une distance plus grande, il la laisserait glacée et inhabitable.
La terre est solide pour pouvoir nous porter, ainsi que tous les corps qui sont à sa surface : si elle était plus molle, nous nous y enfoncerions ; si elle était plus dure, nous ne pourrions la cultiver. Les eaux de la mer sont salées et soumises à un mouvement régulier, quel-
PREUVES PHYSIQUES DE l'e.XISTENCE DE DIEU. 343
quefois même à des agitations violentes, pour prévenir la putréfaction, qui n'eût pas manqué de faire, d'une si grande masse d'eau, réceptacle de tant de débris, un foyer d'infection mortelle pour les habitants de la terre. L'air, qui est nécessaire à la vie animale, environne la terre de toutes parts, toujours parfaitement approprié à la constitution des êtres qui Je respirent : plus épais, il les suffoquerait ; plus rare, il ne suffirait pas à l'entretien de la vie.
Si nous portons nos regards sur les êtres organisés, nous y découvrons des merveilles qui ne sont pas moins dignes de notre admiration. Dans l'impossibilité où nous sommes d'embrasser un si vaste sujet dans le court espace où nous renferment nécessairement les proportions d'un Cours élémentaire, qu'il nous suffise de prendre, pour ainsi dire au hasard, quelques-uns des traits les plus saillants de cette admirable harmonie. — Que de merveilles nous découvre la structure des plantes ! Toutes les parties qui les composent sont dans un juste rapport avec les lois de la végétation, et dans une proportion exacte les unes avec les autres, et en même temps une prévoyante intelligence les a douées des qualités qui conviennent aux climats qui les ont vues naître. Pour n'en citer qu'un exemple, le sapin a reçu une vie dure, une écorce résineuse et un feuillage toujours vert, pour résister au climat rigoureux du Nord, tandis que les plantes délicates des contrées équinoxiales sont pourvues de feuilles larges et humides pour mieux supporter les ardeurs du soleil et pour abriter leurs fleurs. — L'organisation des animaux a pour raison et pour but un ensemble de fonctions liées entre elles par des rapports nécessaires. Ainsi, un animal à dents plates, à estomac multiple, à intestins longs, est nécessairement herbivore, tandis que le c irniv re a nécessairement des dents tran chantes, un estomac simple, des intestins courts. Il a de plus des doigts divisés et mobiles pour saisir sa proie, et jamais l'on n'a vu des dents tranchantes, faites pour découper la chair, coexister dans le même animal avec un pied
THEODICEE.
enveloppé de corne ; car, s'il en eût été ainsi, un tel animal n'aurait pu vivre.
• Les animaux de diverses espèces, soit qu'ils s'élèvent dans les airs, soit qu'ils vivent dans les eaux ou à la surface de la terre, sont pourvus des instruments et sont doués des qualités nécessaires à leur genre de vie et aux fonctions qu'ils remplissent dans le plan de l'univers. — L'oiseau, né pour planer dans les airs, est revêtu de plumes légères. qui, comme des voiles, s'enflent au souffle du vent. Les nageoires des poissons sont faites pour fendre l'eau sans en être imbibées. D'où vient que les ailes de ces deux classes d'animaux sont «ù bien adaptées à la nature de l'élément qu'ils habitent ? Les poissons ont reçu une vessie pleine d'air, qu'ils gonflent ou compriment à leur gré, de telle sorte qu'ils peuvent monter ou descendre dans l'eau, par le seul effet du changement de leur poids spécifique. Les oiseaux aquatiques ont les pieds façonnés en larges rames, et leur plumage, serré et enduit d'une humeur huileuse. esl impénétrable à l'humidité. Les oiseaux de rivage, étant destinés à marcher dans la vase, sont montés sur de longues jambes comme sur des ('(liasses; et, comme cela devait être, pour qu'ils puissent atteindre jusqu'à terre, la longueur de leur cou et de leur bec est proportionnée à celle de leurs jambes : un rameau nerveux est distribué à l'extrémité de leur bec. afin qu'ils aient la faculté de sentir, au milieu de la fange, les vermisseaux et leurs autres nourritures. — Parmi les arands animaux, nous voyons que l'éléphant a reçu une trompe mobile et très-longue, parce qu'ayant la tête extrêmement pesante, et pour cette raison un cou très-court, il n'aurait pu, étant haut monté comme il l'est, ni paître, ni boire Et cet animal utile, précieux trésor de l'Arabe, que l'on a appelé le navii e du désert^ n'est-il pas doué d'une organisation tout à fait exceptionnelle et exclusivement appropriée à sa destination ? Par sa sobriété étonnante, par la faculté qu'il possède de se passer longtemps de boire, en vertu de l'organisation spéciale de son estomac, et par la conformation toute particulière de
PREUVES PHYSIQUE DE l/EXISTENCE DE DIEU. 345
son pied, n'est-il pas visible qu'il a été fait tout exprès pour traverser les immenses déserts de sables ? — La prévoyance divine se montre toujours admirable dans les moyens qu'elle emploie pour maintenir l'existence de ses œuvres. Ainsi, dans les espèces les plus inertes, la tortue, si lente, et si peu capable de se défendre, est cuirassée de toutes parts ; la torpille, incapable d'atteindre sa proie à la nage, possède la faculté de la foudroyer. Les insectes les plus faibles sont souvent doués de quelque industrie qui leur sert de défense contre leurs ennemis, ou de moyen d'assurer leur subsistance. Qui ne connaît l'industrieuse activité, et en quelque sorte la civilisation des fourmis? Qui ne sait les embuscades que leur tend leur impitoyable ennemi le fourmi-lion ? Qui n'a admiré le gouvernement des abeilles et la confection de leur travail ? En général, la structure de L'insecte est, relativement à sa petite taille, plus robuste que celle des autres animaux ; elle réunit la solidité à la légèreté, et l'aisance à la vigueur de tous les mouvements. — Mais c'est surtout dans ce nouveau monde que nous ont révélé les merveilleux instruments qui multiplient la puissance de notre vue, dans le monde des animalcules infusoires ou microscopiques, que l'admiration redouble et que les prodiges nous confondent. Dans l'eau, par exemple, il existe une multitude infinie de ces petits êtres, qui y vivent et qui y nagent comme les poissons dans la mer. Le célèbre observateur Leeuwenhoëck a reconnu des animaux microscopiques tellement petits, qu'il en pourrait tenir plusieurs milliers sur la pointe d'une aiguille : un grain de sable est pour eux ce qu'est pour nous le globe de la terre; et cependant, malgré une si prodigieuse petitesse, on trouve en eux tous les organes essentiels à la vie, dans une juste proportion.
Arrêtons maintenant nos regards un moment sur le chefd'œuvre de la création ; et, puisque nous ne pouvons qu'effleurer un si grand sujet, au moins que le peu que nous en pouvons dire soit emprunté à un des grands peintres de la nature : « Tout marque dans Y homme, dit But-
l'on1, mèmeà l'extérieur, sa supériorité sur tous les êtres vivants: il se soutient droit et élevé ; son attitude est celle du commandement ; sa tète regarde le ciel et présente une face auguste, sur laquelle est imprimé le caractère de sa dignité; l'image de l'âme y est peinte par la physionomie ; l'excellence de sa nature perce à travers les organes matériels et anime d'un feu divin les traits de son visage. Son port majestueux, sa démarche ferme et hardie, annoncent sa noblesse et son rang ; il ne touche a la terre que par ses extrémités les plus éloignées, il ne la voit que de loin, et semble la dédaigner. » Tel est l'homme, lorsqu'il ne se dégrade pas lui-même : tout annonce en lui le maître de la terre, et il a reçu, dans son organisation comme dans son intelligence, toutes les prérogatives nécessaires à sa destination. Quel sujet inépuisable d'admiration ne trouverionsnous pas encore dans l'organisation intérieure du corps humain? Quelle sagesse, quelle prévoyance a su établir l'équilibre et maintenir l'unité dans une si grande multiplicité d'organes et de mouvements qui se compliquent et se diversifient à l'infini ? Qui a su adapter, avec une si rare perfection, les appareils organiques à la nature des fonctions qu'ils sont destinés à remplir, si ce n'est un être d'une intelligence infinie ?
Il résulte manifestement, de toutes les considérations qui précèdent, que l'univers nous révèle un plan, un dessein, un but arrêté et un choix des moyens les plus appropriés à atteindre ce but, c'est-à-dire qu'il existe de l'ordre dans l'ensemble et dans les diverses parties de l'univers.
Deuxièmement, l'ordre répandu dans foule la nature ne peut avoir que Dieu pour auteur. En effet, ou cet ordre est l'ouvrage de Dieu, ou il est l'effet du hasard, ou il existe nécessairement. Or les deux dernières suppositions sont inadmissibles.
1° L'ordre qui règne dans l'univers n'est pas l'effet du
1 Jlist. nat. — De l'homme.
hasard : le hasard est un mot vide de seDS, qui n'exprime point une cause. Si donc on prétendait que le monde est l'effet du hasard, on supposerait qu'un ordre merveilleux pourrait exister sans cause. Or, c'est ce qui répugne absolument ; car, là où on remarque des fins évidentes et un choix de moyens propres à conduire à ces fins, il faut, de toute nécessité, reconnaître l'a* tion d'une intelligence ; et, effectivement, il n'est pas d'homme raisonnable qui puisse n'en pas conclure l'existence. Or ou remarque visiblement dans le mon ie ces fins et ces moyens, comme on vient de le démontrer En voyant un palais, une statue, un tableau, un livre, une horloge, est-il un seul homme qui s'avisât d'imaginer que ces ouvrages sont le produit d'un concours fortuit de matériaux divers, de couleurs, de lettres, de rouages et de ressorts jetés au hasard ? Ne juge t-on pas toujours, au contraire, que ces ouvrages ont eu un auteur intelligent ? Et, cependant, que sont ces ouvrages en comparaison de ceux de la nature? A plus forte raison doit-on donc conclure que les œuvres de la nature ont eu pour auteur un être intelligent et sage. Donc, 1° l'ordre qui règne dans l'univers n'a pu être l'effet du hasard.
2° 11 n'a pu être l'effet de la nécessité: car, 1° si l'ordre qui existe dans l'univers était nécessaire, on ne pourrait pas le concevoir autre qu'il n'est, et cependant il ne répugne pas qu'il eût été constitué autrement ; 2° la nécessité n'est qu'un mol, qui ne renferme pas plus que celui de hasard l'idée de la cause intelligente qui se révèle de toutes parts dans le plan de l'univers ; 3° il y a dans le monde des créatures douées d'intelligence et de volonté. Or conçoit-on une plus grande absurdité que de prétendre qu'une fatalité aveugle aurait produit des êtres intelligents et libres1 ? 4° on a démontré que l'existence et le mouvement de la
1 « Ceux qui ont dit qu'une fatalité aveugle a produit tous les effets que nous voyons dans le monde, ont dit une grande absurdité: car quelle plus grande absurdité qu'une fatalité aveugle qui aurait produit des êtres intelligents ? » (Montesquieu, Esprit des luis, liv. I, ch î )
matière ne sont pas nécessaires • par conséquent, I ordre de la matière ne l'est pas non plus. Donc l'ordre qui existe dans l'univers n'a pu être l'effet de la nécessité ; il n'a pu l'être non plus du hasard. Donc il n'a pu venirque de Dieu : par conséquent, il existe un Dieu.
Première objection. Par les combinaisons fortuites des atomes que la raison conçoit en nombre illimité, se trouve comprise la combinaison du monde présent : donc le monde a pu être le produit du concours fortuit des atomes '.
Réponse Premièrement on nie l'antécédent pour les raisons suivantes: 1° Il y a dans le monde des êtres intelligents, qui ne peuvent, en aucune manière, être le produit d'un concours fortuit d'atomes ; 2° il doit y avoir quelque proportion entre la cause et l'effet: or le sens commun conçoit clairement qu'il n'y en a aucune entre le hasard et la formation du bel ordre qui règne dans l'univers . 3° Tordre du inonde est constant : or, s'il avait été produit par une combinaison fortuite d'atomes, le hasard qui l'aurait formé une l'ois l'aurait détruit depuis longtemps ; 4° le système qui attribue la formation du monde à un concours fortuit d éléments corpusculaires, absurde dans tous les temps, est moins soutenâble aujourd'hui que jamais, depuis les analyses et les observations de la science moderne. Sans parler des merveilles de \ organisation végétale ou animale, beaucoup mieux connues aujourd'hui qu'autrefois, serait il possible aujourd'hui d'attribuer à un concours fortuit d'éléments corpusculaires la formation d'un si grand nombre de substances composées, où la science nous découvre l'application constante d'une toi, celle de Yaflinitèy loi qui se révèle avec évidence dans les proportions invariables des combinaisons qui constituent ces substances ? Serait-il possible d'attribuer au hasard les formes si régu-
1 Voir, dans l'Histoire de la Philosophie, École d'Épicure,
lières et si variées eu même temps que nous voyons se produire constamment dans certaines substances suivant les lois de la. cristallisation ? Enfin y a-t-il quelqu'un qui s'avise d'expliquer par une rencontre fortuite d'atomes l'existence des formes et des empreintes d'espèces animales ou végétales que nous découvre tous les jours la géologie ?
Secondement, on nie la conséquence. En supposant le monde actuel compris au nombre des combinaisons fortuites dont les atomes sont susceptibles, il resterait encore à rendre raison de l'existence et du mouvement de ces atomes : deux laits qui exigent un créateur et un premier moteur, ainsi qu'on l'a prouvé Enfin, prétendre que le monde a pu être formé par le concours fortuit des atomes, par la raison que la combinaison présente est comprise au nombre des combinaisons dont la matière est susceptible, ce serait la même chose que si 1 on disait : Parmi les combinaisons fortuites des lettres de l'alphabet se trouve la combinaison de L'Iliade ; donc l'Iliade a pu être le résultat d'un concours fortuit des lettres de 1 alphabet; ou bien, parmi lescombinaisons fortuites des couleurs se trouvent celles des chefs d'oeuvre de Raphaël ; donc les chefs- d œuvre de Raphaël ont pu être le résultat d'un concours fortuit de couleurs. On pourrait multiplier ces suppositions, que repousserait toujours également le sens commun. Donc, de ce que le monde actuel serait compris au nombre des combinaisons dont la matière est susceptible, on n'aurait pas le droit de conclure, etc.
Deuxième objection. On voit tous les jours de petits animaux se former spontanément de matière en putréfaction, et l'on doit croire, à plus forte raison, qu'il en est de même des animalcules microscopiques : donc tous les corps qui composent l'univers ont pu se former primitivement par le concours fortuit des atomes
Ré onse. 1° Ou nie l'aniécédent Ce qu'il y a de vrai, c'est que la matière en putréfaction est une cause de développement, par la chaleur et l'humidité, pour les germes qui y
couns de ph. 20
sont déposés ; mais il est généralement reconnu aujourd'hui qu'aucune plante, qu'aucun animal ne se forme de la pourriture seule. « Il y a moins d'athées aujourd'hui que jamais, a dit Voltaire ', depuis que les philosophes ont reconnu qu'il n'y a aucun être végétant sans germe, aucun penne sans dessein » S'il se rencontre encore aujourd'hui quelques partisans du système des reproductions ou générations spontanées -, appelés aussi infusait es, c'est-à-dire sans semence ou germe préexistant, c'est uniquement pour lesètres microscopiques ; et d ailleurs leur nombre diminue rapidement, à un tel point qu un membre distingué de l'Académie des sciences, M. de Quatrefages, a pu dire à l'Institut (en 1861), sans soulever de réclamations : « Il devient bien difficile de s'expliquer comment cette doctrine (celle des générations spontanées) peut compter encore quelques partisans parmi des hommes dont d'ailleurs le mérite est très-réel. » Depuis lors il a été rendu compte à l'Institut d'observations nouvelles, jugées assez décisives pour qu'on ait pu dire qu'elles étaient « l'arrêt de mort du système des générations spontanées. »
'!« On nie la conséquence. Supposé même, contrairement à l'opinion commune des savants, qu'il se forme des êtres organisés sans semence ou germe préexistant, ces formations ne sauraient être le produit du hasard, et il serait toujours nécessaire, pour les expliquer, d'avoir recours à l'action de la cause intelligente, qui est Dieu. C'est ce que reconnaissait formellement en ces fermes, il y a quelques années, au sujet des animalcules microscopiques, l'un des rares défenseurs des reproductions spontanées, M. Bon/ de Saint-Vincent : « La manière dont j'y envisagerai mon sujet (dans un acticle qu'il indique) sera, dit-il, l'irrésistible démonstration de l'existence d'une sublime législation, régissant l'univers jusque dans ces infiniment petits, qui,
1 Dictionnaire philosophique, art. Athéisme, sect. JV. * Ce système se désigne aussi aujourd'hui sous un nom nouveau, celui d'Hétéroge'nie.
pour être, en général, le résultat de générations spontanées, ne sauraient être cependant ceux d'un aveugle hasard l. »
Un autre, célèbre par ses ex ériences, M. Pouchet, a dit depuis 2 : Si le phénomène existe (celui des générations spontanées), c'est que Dieu a voulu l'employer à ses fins ; et nous ne pouvons y voir que l'une de ces mystérieuses voies, aussi variées que merveilleuses, qui forcent notre front à s'incliner en présence de sa sagesse infinie. »
Troisième objection. — Dans l'opinion de quelquesastronomes, Laplace, Arago, etc., tous les mouvements des corps planétaires, tant ceux de translation que ceux de rotation, peuvent s'être produits à l'origine, et se maintenir persévéramment dans le même état, en vertu des forces attractive et répulsive dont sont douées toutes les particules de la matière, forces qui avaient présidé également à la formation même des planètes Donc il n'y a pas lieu d'invoquer le système du monde en preuve de l'existence de Dieu.
Réponse. 1° Il faut remarquer d'abord que l'opinion dont il s'agit n'est qu'une pure hypothèse, qui ne peut détruire les raisons par lesquelles on établit que le mouvement n'appartient pas à l'essence de la matière ; et que cette opinion est jugée tout à fait invraisemblable par un nombre considérable de savants.
2° On nie la conséquence. Quand môme tout s'expliquerait moyennant l'attraction et la répulsion des molécules de la matière, on ne pourrait pas raisonnablement y voir autre chose que l'un de ces moyens, admirables dans leur simplicité, qui sont mis en usage par l'auteur de la nature, pour atteindre ses fins; et il ne s'ensuivrait nullement que le système du monde ne démontre pas l'existence d'un suprême ordonnateur des choses. Au contraire, il est de fait que ce système nous offre des marqws loisibles d'une
1 Dictionnaire de la Conversation, 1836 art. Générations spontanées
2 Dans son livre de ['Ilctërojénie. p 96, 1859.
préordination intentionnelle. Les plus illustres savants l'ont formellement reconnu.
» Ce système, dit Newton, si admirablement ordonné du soleil, des planètes et des comètes, n'a pu provenir que de la souveraine sagesse d'un être intelligent et puissant '. »
Laplace lui-même n'a pu s'empêcher d'en faire l'aveu. « Il est certain, dit-il, que les éléments du système planétaire sont ordonnés de manière qu'il doit jouir de la plus grande stabilité, si des causes étrangères ne viennent point la troubler. » Puis, après en avoir expliqué les preuves selon la science, il ajoute : « Il semble que la nature ait tout disposé dans le ciel, pour assurer la durée de ce système par des vues semblables à celles qu'elle paraît suivre si admirablement pour la conservation dis individus et la perpétuité des espèces -. »
Une nature qui dispose tout admirablement selon ses vues, dans le ciel et sur la terre, peut-elle être autre chose qu'une intelligence ? Cotte nature régit le monde : en quoi donc diffère-t-elle de la suprême sagesse que nous appelons Dieu?
L'objection que l'on tire de certains désordres appareil! s qui se rencontrent dans la nature, sera réfutée dans l'examen des objections tirées du mal physique, à l'article de la Providence.
Les principales preuves métaphysiques peuvent se ramener aux deux suivantes : 1° la preuve de l'être nécessaire, c'est-à-dire la preuve tirée de la nécessité d'un être existant de lui-même, de la nécessité d'une première cause, de la cause absolue ; 2° la preuve qui se tire de l'idée de l'infiniment parfait.
1 Eleginlissima hu±cce solis,planetarum,et cometamra compages, non nisi consilio et dominio entis intelligents et potentis oriri potuit {Philosophiœ naturalis principia malhematica : Scliolium générale).
- Exposition du système du monde. 1. V, ch vi.
première preuve. — L'être nécessaire.
I. Il y a un être nécessaire, et cet être est infiniment parfait. Un être nécessaire existant éternellement de luimême et infiniment parfait, c'est ce que nous appelons Dieu. Or la raison ne peut refuser d'admettre l'existence d'un tel être.
Premièrement, il y a un être nécessaire. En effet, ou il y a uu être nécessaire, c'est-à-dire un être existant de luimême, un être éternel et incréé, ou bien il faut dire que tous les êtres ont eu un commencement d'existence. Or on ne peut pas dire que tous les êtres ont eu uu commencement d'existence ; car, s'il en était ainsi, tous auraient reçu l'existence, et il est évident qu'ils n'auraient pu la recevoir que d'un être quelconque, puisque le néant n'est rien, et qu'il ne peut par conséquent avoir la puissance créatrice. Mais, si l'on supposait que tous les êtres, sans exception, eussent reçu l'existence d'un être quelconque, cet être que l'on supposerait avoir donné l'existence à tous les êtres, aurait dû se la donner à lui-même : or il est absurde de dire qu'un être se donne à lui-même l'existence. En effet, il implique contradiction qu'un être existe et n'existe pas en même temps; or un être qui se donnerait à lui-même l'existence existerait et n'existerait pas en même temps : il existerait, puisqu'il se donnerait l'existence, et qu'il faut exister [jour agir;, il n'existerait pas, puisqu'il recevrait l'existence, et que ce qui existe déjà n'a pas à recevoir l'existence ; donc il est absurde de dire qu'un être se donne à lui-même l'existence ; donc on ne peut admettre que tous les êtres ont reçu l'existence d'un être quelconque : donc 1° il y a nécessairement un être qui n'a pas reçu l'existence, c'est-à-dire un être qui possède de lui-même l'existence nécessairement et essentiellement, un être incréé, éternel, un Dieu.
Secondement, l'être nécessaire est infiniment parfait. Un être infiniment parfait est uu être qui n'est point limité dans ses perfections, c'est-à-dire un être dont les perfec-
354 THE0D1CEE.
fions sont sans bornes, illimitées et infinies. Or l'être nécessaire n'est point limité dans ses perfections; car, si l'être nécessaire était limité dans ses perfections, ce serait ou par un autre ou par lui-même : or il n'est limité ni par un autre ni par lui-même.
t° Il ne Test point par un autre : car. étant supposé l'être nécessaire existant de lui-même, il est clair qu'il est indépendant de tout autre, et qu'il est par sa nature tout ce qu'il peut être.
2° Il n'est pas limité par lui-même : car, s'il était limité par lui-même, ce serait ou par sa propre volonté ou par sa nature. Or l'une et l'autre de ces deux hypothèses répugnent. I» Il n'est pas limité par sa propre volonté : car d'abord on conçoit qu'un être possède les perfections avant qu'on le conçoive voulant les limiter : et puis il répugne qu'un être soit volontairement ennemi de lui-même, et par conséquent qu'il veuille être limité et imparfait. Donc l'être nécessaire n'est pas limité par sa propre volonté.
2„ Il n'est pas limité par sa nature: car, pour qu'il ne soit pas limité par sa nature, il suffit que la nature de l'être nécessaire ne soit pas en contradiction avec l'infinité des perfections ; et qu'au contraire elle exige toutes les perfections à l'infini : or, la nature de l'être nécessaire n'est pas en contradiction avec l'infinité des perfections ; mais au contraire, etc. la La nature de l'être nécessaire n'est pas en contradiction avec l'infinité lies perfections ; car, si la nature de l'être nécessaire était en contradiction avec, l'infinité des perfections, ce serait, ou parce que les perfections infinies seraient impossibles en même temps dans un même sujet, ou parce qu'elles seraient incompatibles avec la nécessité de l'existence ; or ni l'un ni l'autre ne peuvent se dire. Premièrement, les perfections infinies ne sont pas impossibles en même temps dans un même sujet ; car elles n'impliquent pas contradiction les unes à l'égard des autres; elles ne sont pas être et non-être, mais bien être et être, puisque ce sont (}c> perfections jointes à des perfections.
En second lieu, les perfections infinies ne sont pas incompatibles avec la nécessité de l'existence ; caria nécessité de l'existence est elle-même une perfection, et la plus grande des perfections. 2° La nature de l'être nécessaire exige l'infinité des perfections. En effet, les perfections infinies sont possibles, comme chacun le conçoit clairement. Or, si l'être nécessaire ne les possédait pas par sa nature même, elles ne seraient pas possibles ; car alors elles ne pourraient pas être, puisqu'elles ne pourraient se trouver dans aucun être, ni dans l'être contingent, puisqu'un être contingent est toujours imparfait, et que la contingence elle-même est une imperfection : ni dans l'être nécessa ire, puisqu il ne pourrait se les donner, vu que pour se les donner, il faudrait supposer qu'il les eût déjà. Donc l'être nécessaire n'est pas limité dans ses perfections par sa nature ; il ne l'est pas davantage par sa volonté ; donc l'être nécessaire n'est point limité par lui-même ; il ne l'est pas non plus par un autre. Donc. 2° l'être nécessaire n'est pas limité dans ses perfections; en d'autres ternies, ses perfections sont sans bornes ou infinies.
Donc ces deux choses sont certaines, savoir : qu'il y a un être nécessaire existant éternellement de lui-même, et que cet être est infinii lent parfait. Donc il existe un Dieu.
II. Il y a une première cause nécessaire. Toutes les fois que nous voyons un phénomène, un fait quelconque se produire dans le monde physique, ou que nous constatons par la conscience quelque phénomène psychologique, nous l'attribuons naturellement a une cause, en vertu de ce principe inhérent à notre constitution intellectuelle, savoir, que tout ce qui commence d'exister, que tout phénomène, a une cause. En appliquant ainsi la notion de cause, soit à notre âme, soit au monde ex terne, nous ne concevons que des causes particulières et susceptibles de varier, des causes qui pourraient être autres qu'elles ne sont, qui pourraient même ne pas être, des causes secondes, des causes contingentes. Mais ces cause-, à raison de leur contingence et de leur phénoméualité, ne sont pas la raison immuable, éternelle et nécessaire des choses, en un mot, la cause pre-
mière de toutes chose?, la cause proprement dite et absolue ; et cependant il faut de toute nécessité recourir à cette cause première, puisque la raison comprend clairement qu'il ne peut y avoir un progrès de causes secondes à l'infini. Ainsi. par exemple d"une bille déplacée par une autre, la causalité se rapporteaubras quia donné l'impulsion ; du bras elle s'élève au cerveau, du cerveau à l'âme, de l'âme aux causes qui ont développé et mis en action ses facultés, de ces causes à celles qui les ont produites, et de degré en degré, on arrive à une cause unique et universelle, principe et raison nécessaire de toutes choses. Cette cause nécessaire, qui est la cause première de tout, n'a point eu de cause ;elle est donc à ellemême sa propre raison ; elle est par elle-même ; en un mot, elle est, c'est-à-dire qu'elle est l'être absolu, l'être infini, l'être par excellence, l'être ou Dieu, conformément à cette définition qui se lit dans le plus ancien des livres : Je suis celui qui suis !
Dans l'argument qui précède, argument à contingent,' d rnundi, suivanU'expression de Leibnitz, on conclut l'existence de l'être nécessaire de la contingence du monde en général ; en voici un autre où on la conclut de celle de r être humain seulement.
III. L'imperfection de l être humain prouve l'existence d'un être nécessaire. Je suis, puisque je pense. Mais que suis-je ? et par qui ai-je pu exister ? Suis-jepar moi-même ou par un autre ? Si j'étais par moi-même, je posséderais la suprême perfection. Que l'on conçoive, eu effet, un être communiqué et dépendant, aussi parfait que possible a l'inti ni, il demeurera toujours infiniment au-dessous de celui qui est par lui-même : d'où il suit que l'être par lui-même est infiniment parfait dans son essence Or il est manifeste que je ne suis pas un ètreinfiniment parfait : j"ignore, je me trompe, je doute, etc.: je ne suis donc pas par moi-même, mais par un autre. Cet autre être, quel qu'il soit, m'a fait frandiir la distance infinie qui sépare le néant de l'existence, et il est impossible de concevoir aucune puissance finie, a aucun degré, qui ne soit au-dessous de celle-là : donc il pos-
sède la puissance infinie, et par conséquent il est par luimême, puisque sans cela il ne serait pas infini. Donc de V imper fiction et, par suite, de la contingence de l'être humain, j'ai le droit de conclure qu'il y a un être nécessaire et infiwmnt parfait, auteur de mon être imparfait, c'està-dire que Dieu existe '.
Première objection. Si l'on suppose qu'il y a un être nécessaire, c'est surtout pour expliquer l'existence de tous les êtres. Or on peut expliquer cette existence sans recourir à un être nécessaire : savoir, en supposant unesérie infinie d'êtres qui se succèdent les uns aux autres de toute éternité. Donc il n'y a pas de raison de supposer qu'il existe un être nécessaire.
Réponse. On nie la mineure. Supposer une succession infinie d'êtres qui aient été produits l'un par l'autre dans une progression à l'infini sans admettre une cause originelle, un principe éternel et immuable, ce n'est rien autre chose que reculer pas à pas la difficulté sans la résoudre ; car une succession de cette sorte ne serait qu'une suite d'effets sans cause. C'est ce qui est rendu sensible par la comparaison suivante, qui se trouve citée en note dans la Démonstration de l'existence de Dieu, par Glarke 3. Supposez une chaîne pendante du ciel en bas, d'une hauteur inconnue ; supposez ensuite que cette chaîne, au lieu de descendre, se tienne dans une situation fixe, bien que chacun de ses chaînons pèse vers la terre. Croit-on que, pour expliquer comment celte chaîne se soutient, il suffise de répondre que le premier chaînon d 'en-bas tient au second, c'est-à-dire à celui qui est immédiatement au-dessus, le second, ou plutôt le pre mier et le second pris ensemble, au troisième, et ainsi de suite, à l'infini ? Car qu'est-ce qui soutient le tout? C'est une question que l'on ne peut résoudre qu'en supposant une cause extérieure qui tient la chaîne tout entière suspendue. II en est de même dans une chaîne de causes et d'effets ;
1 V. Fénelon, de l'Existence de Dieu, Jlr part., ch. H. 5 Ghap. m, Démonstrations évangéliqucs, t. V, p. 955 (édit. Migne).
JOO THEODICEE.
et si cotte chaîne est supposée infinie, il y aura un effet infini sans cause, à moins que l'on n'admette une cause éternelle, immuable, de laquelle tout dépend.
Lorsqu'il s'agit de se rendre raison de l'existence de toute la série nés êtres qui proviennent les uns des autres dans la nature, notre esprit conçoit qu'il faut nécessairement qu'il y ait un être premier, inconditionnel, qui ait en lui-même sa propre raison d'être et qui soit la cause de toute la série. En effet, supposez une série d'êtres représentés par les lettres A B C D K F ; la condition de F sera en E, celle de Een D. etc., jusqu'à ce qu'on arrive à l'être représenté par la lettre A. Mais quelle est la condition de A ? Assurément, il n'y en a point ; et A est inconditionnel, c'est-à-dire qu'il n'admet pour raison de son existence aucune condition; et c'est lui qui est la cause nécessaire des autres qui forment la série des êtres.
Deuxième objection. On requiert une première cause, parce que l'on suppose un premier effet. Or, dans une progression infinie, il n'y a point de premier effet. Donc il ne faut point de première cause.
Réponse. On nie la majeure. Ce n'est pasprécisément parce que l'on suppose un premier effet, que l'on requiert une première cause, mais bien parce que, tous les êtres de cette série prétendue infinie étant supposés produits, il sera toujours vrai de dire que la collection entière de ces êtres a été produite, et que, par conséquent, elle suppose une cause productrice nécessaire, ou bien qu'elle n'est qu'un effet .sans cause.
Des objections semblables peuvent se faire relativement à la nécessité d'un premier moteur , on y répond de même.
deuxième preuve. — L'idée de l'être parfait.
Voici, en résumé, cette preuve telle qu'elle se trouve dans Descartes :
1° ' En même temps que nous nous reconnaissons comme
' Méditations, III ; Discours de la méthode, IV« partie.
un être imparfait, nous avons l'idée d'un être tout parfait, que nous appelons Dieu ; car comment saurions-nous qu'il nous manque toujours quelque chose et que nous sommes des êtres imparfaits, si nous n'avions l'idéede l'être parfait; Or cette idée d'un être infiniment parfait n'a pu être mise en nous que par un être qui possède en effet toutes les perfections dont nous avons l'idée, attendu qu'il répugne qu'un être fini eût pu se donner l'idée de l'être infini, l'infini ne pouvant être le produit du fini.
A ce raisonnement, Descartes en joint un autre qui, au fond, ne forme qu'un seul et même argument avec le premier. Nous n'existons pas par nous-mêmes, car nous nous serions donné toutes les perfections dont nous avuns l'idée. Nous existons donc par autrui ; et cet être par lequel nous existons est un être parfait, sinon nous pourrions lui appliquer le raisonnement que nous nous appliquons à nousmêmes.
2° • Tout ce qui est contenu dans l'idée d'un être peut en être affirmé. Or l'existence actuelle, étant une perfection, est comprise dans l'idée que nous avons d'un être parfait, aussi clairement, par exemple, qu'il est compris en celle d'un triangle que ses trois angles soient égaux à deux droits. Donc l'existence actuelle peut être affirmée de l'être parfait, donc Dieu existe.
Cet argument avait déjà été donné, quant au fond, par saint Anselme 2, au onzième siècle. Il a été modifié, par Leibnitz, de la manière suivante : Dieu est, s'il est possible, puisque sa possibilité, c'est-à-dire son essence même, entraîne son existence ; car, s'il n'existait pas actuellement, il ne serait pas possible, vu qu'il n'y aurait aucune cause qui pût lui donner l'existence : ainsi l'admettre comme possible, et ne pas l'admettre en même temps comme existant , est contradictoire.
1 Méditations, V ; Discours de la méthode, IVe part.
2 Voy. l'Histoire de la philosophie, premier âge de la scolaslique.