‹ Cours élémentaire de philosophie à l'usage des établissements d'éducationChapitre 140 sur 243 · EXAMEN DES OBJECTIONS TIRÉES DU MAL PHYSIQUE · texte numérisé non relu

EXAMEN DES OBJECTIONS TIRÉES DU MAL PHYSIQUE

Première orjection. — La constitution de l'homme sur la terre est sujette à une infinité de maladies et de souffrances de toute espèce ; or, il n'en serait pas ainsi, si le monde était gouverné parla providence d'un Dieu infiniment parfait ; donc le monde n'est pas gouverné, etc.

Réponse. On nie la seconde proposition. Les maux dont il est parlé dans l'objection peuvent se concilier avec la providence d'un Dieu infiniment parfait, pour plusieurs raisons. 1° Si l'homme n'était pas averti par des sensations douloureuses de ce qui peut porter atteinte à l'intégrité de ses organes, il ne serait pas suffisamment stimulé pour les garantir de l'action des causes qui tendent à les détruire. 2° Ces maux doivent aussi se considérer comme un châtiment et une expiation de notre intempérance et de nos fautes de tout genre. 3° Les maux physiques ont pour effet de rabaisser l'orgueil de l'homme, en lui faisant sentir sa faiblesse et sa dépendance; ils épurent sa vertu, ils éprouvent sa patience, iis lui font apprécier, à leur juste valeur, les biens périssables de la vie présente, pour le porter vers les biens célestes qui sont la seule vraie et durable félicité. C'est dans les infirmités que l'homme invoque la Divinité^ et qu'il se souvient qu'il est homme. « (Juem infirmum nul avanlia aut libido sollicitai? Non omoribus servit, non appétit honores, opes neyligit, et quantulumeumque,

ut relicturus, salis habet : tune deos, tune hominem esse se memïnit, » a dit Pline le Jeune '. 4° Les biens l'emportent généralement sur les maux, puisque les plus malheureux craignent ordinairement la mort et l'éloignent autant qu'il est possible : en conséquence, déduction faite des maux, il reste à l'homme une somme de biens dont il est redevable à la bonté de Dieu.

Deuxième objection. — Si le monde était gouverné par a providence d'un Dieu infiniment parfait, tout y porterait .'empreinte des perfections de Dieu ; or, il est de fait que on remarque, au contraire, dans toutes les parties du ;nonde physique, UDe infinité de désordres et de maux qui jccusent un manque de sagesse et de bonté dans l'auteur de la nature. Par exemple, il y a sur la terre des animaux nalfaisants, des plantes vénéneuses: il y naît des monstres ; hs inondations, les tremblements de terre, les ouragans dévastateurs, portent partout la ruine et la désolation: donc le monde n'est pas gouverné par la providence d'un Dieu infiniment parfait.

Réponse. 1* On répond d'abord : De ce que nous ne omprenous pas l'utilité de certaines parties de l'univers. et qu'il nous semble même y reconnaître un manque de sigesse, nous n'avons pas plus le droit de conclure que l'univers n'est pas l'ouvrage d'un être infiniment parfait, que nous n'aurions le droit de conclure qu'une de ces merveilleuses machines qui font tant d'honneur au génie inventif de notre époque n'est pas l'ouvrage d'un habile oivrier, parce que nous ne comprendrions pas l'utilité de certaines parties du mécanisme. Dans l'un et l'autre cas, il n y a de conclusion raisonnable que l'aveu de notre ignorance.

2° On nie la mineure. Pour comprendre la raison des diverses parties qui composent l'univers, il est essentiel de se placer au point de vue de l'ensemble. Telle pièce isolée, qui semblait d'abord inutile ou nuisible, sera jugée d'une

Epist. lib. VII, xxvi.

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utilité incontestable, fi on la met en l'apport avec le tout. Il est facile de faire voir que les êtres que nous nommons malfaisants, parce que nous ne les considérons que sous un seul point de vue, ont leur genre d'utilité dans la nature Sans les animaux carnassiers, combien de reptiles et d'insectes de toute espèce ne verrait-on pas pulluler sur h terre, au ] oint d'en rendre le séjour insupportable? Combien de cadavres infects, combien de matières en putréfaction rendraient l'atmosplière et les eaux insalubres, sam les espèces qui sont chargées d'en purger la terre. Pou* nous borner à un seul exemple d'animal nuisible, le venin même des serpents s'explique d'une manière toute naturelle : le serpent, animal lent, timide et dépourvu dj membres, eût été incapable de se procurer les moyens de subsister, s'il n'eût pas reçu de la nature la faculté Ce blesser sa proie à mort. Il est rare que le serpent attaqie l'homme ; mais, s'il est quelquefois dangereux a l'homme, de combien d'animaux dégoûtants et immondes ne nois délivre-t-ii pas ? Dans le plan de la création, chaque espère a quelque fonction à remplir ; rien n'a été créé mal à propos et sans quelque utilité générale que nous n'apercevons pis toujours, mais qui n'en est pas moins réelle. Il est uie multitude de végétaux et d animaux nuisibles en apparence, qui servent de nourriture à des espèces plus parfaites, et celles-ci à d'autres, jusqu'à ce qu'on arrive aux espèces qii servent immédiatement à notre usage. Les espèces menus qui rongent et détruisent nos vêlements et nos alimerts remplissent encore les desseins de la Providence, qui le veut rien de perdu ni de négligé dans l'univers. Quelques substances malfaisantes entrent dans la composition le remèdes utiles.

Notre art des poisons même emprunte du secours '.

Quelquefois ce qui est un poison pour une espèce. est un aliment ponr un autre.

Les monstres, c'est-à-dire certains phénomènes <jui

1 t.. Racine, Religion, cl), i.

s'écartent de la régularité générale des œuvres de la nature, sont uqp conséquence de certains obstacles qui naissent de l'imperfection inhérente à tout être créé, et un résultat du conflit qui se forme, sous diverses influences, entre plusieurs lois sages auxquelles Dieu n'est pas tenu de déroger pour empêcher la formation d'un monstre. L'inconvénient de porter atteinte à la stabilité des lois de la nature serait d'ailleurs un plus grand mal que l'existence de quelques êtres monstrueux.

S'il arrive que des ouragans, des inondations, des tremhlements de terre, des accidents de tout genre fassent de nombreuses victimes, et aussi bien parmi les justes que parmi les coupables, ce sont autant de conséquences des lois générales de la nature, à la simplicité desquelles il ne serait pas digne de la grandeur des œuvres de Dieu, ni même avantageux à l'homme, qu'il fût dérogé sans cesse. Écoutons à ce sujet le comte de Maistre ' : « Le monde n'étant gouverné que par des lois générales, vous n'avez pas, je crois, la prétention que, si les fondements de la terrasse où nous parlons étaient mis subitement en l'air par quelque éboulement souterrain, Dieu fût obligé de suspendre en noire faveur les lois de la gravité, parce que cette terrasse porte en ce moment trois hommes qui n'ont jamais tué ni volé ; nous tomberions certainement, et nous serions écrasés. Il en serait de même si nous avions été membres de la loge des Illuminés de Bavière ou du Comité de :alut public Voudriez-vous, lorsqu'il grêle, que le champ du juste fût épargné ? Voilà donc un miracle. Mais si, par hasard, ce juste venait à commettre un crime après la récolte, il faudrait encore qu'elle pourrit dans ses greniers : voilà un autre miracle. De sorte que, chaque instant exigeant un miracle, le miracle deviendrait l'état ordinaire du monde. » Exposer de pareilles idées, ajoute l'auteur, c'est les réfuter suffisamment.

Tous ces prétendus désordres, dont on affecte de s'éton-

1 Soirées de Saint-Pétersbourg, î«r entretien.

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ner, tiennent en réalité à un enchaînement de causes et d'effets qu'il ne nous est pas donné de suivre dans le détail, mais qui ne peuvent manquer d'avoir un but raisonnable et utile. Par exemple, les tempêtes, qui bouleversent tout à la surface du globe, tiennent à une loi qui était indispensable pour l'assainissement et pour la conservation des justes proportions de l'air. Les vents impétueux, d'un bout de la terre à l'autre, confondent les couches de l'atmosphère, et rendent ainsi sa constitution uniforme dans tous les temps, dans tous les lieux et a toutes les hauteurs.

Enfin, on peut ajouter à toutes ces raisons que le désordre apparent de quelques parties de la nature peut être utile pour faire ressortir l'ordre et la beauté des autres parties : ce sont comme les ombres dans un tableau.

Si l'on envisage les accidents divers du monde physique, spécialement sous le rapport des maux qu'ils font souffrir à Uhumanitê, la réponse est à peu près la môme que pour la première objection (p. 378). On peut y joindre la raison suivante pour les cas de mort : les substances mortifères, les causes de destruction de toute sorte, doivent se compter au nombre des principes de mort qui appartiennent à la condition mortelle de notre vie, considérée comme situation d'épreuve et de transition, et aussi comme portant le caractère d'un état de chute et de peine. Mourir de maladie et d'une mort naturelle, ou mourir par accident, sous la dent d'une bête féroce, par l'effet d'une substance vénéneuse, cest, dans ions les cas, payer le tribut imposé à tous les mortels.

De toutes ces considérations, il faut conclure qu'il est faux de dire que l'on remarque, dans le monde physique, des désordres incompatibles avec la providence d'un Dieu infiniment parfait.

Troisième objection. — Les imperfections et l'inégalité de perfections que l'on remarque dans les créatures doivent se considérer comme un mal, en ce sens qu'elles sont la privation d'un bien, et qu'elles constituent dans un grand nombre d'êtres un état d'infériorité ; or, un tel état de choses

n'existerait pas si le monde était gouverné par un Dieu juste et bon : donc, l'état d'imperfection et d infériorité qui se remarque parmi les hommes ne peut se concilier avec les perfections de Dieu.

Réponse. On nie la seconde proposition. Il n'est pas difficile de concilier avec les attributs de Dieu l'état d'imperfection et l'inégalité de perfections des créatures : car 1° les créatures, par le seul fait de leur nature d'êtres contingents, sont essentiellement limitées et imparfaites ; 2° un Dieu souverainement juste et bon n'était pas tenu de produire toutes ses créatures également parfaites : car il ne doit rien à personne, et il suffit que ce quïl donne soit bon à un degré quelconque. De plus, un Dieu souverainement juste et bon, est aussi un Dieu souverainement sage et souverainement libre. Homme souverainement sage, il a dû mettre de la variété dans les qualités et les aptitudes de ses créatures, d'abord pour éviter la monotonie: puis, pour favoriser la division du travail, condition nécessaire pour que toutes les fonctions se remplissent et que toutes les professions s'exercent dans l'intérêt de la société humaine. Comme souverainement libre, il avait tout aussi bien le droit de borner, selon sa volonté, chacune de ses créatures à tel ou tel degré, et de les mettre dans telle ou telle condition, qu'il avait celui de ne pas les créer du tout.

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