EXAMEN DES OBJECTIONS TIRÉE - DU MAL MORAL
Première objection. - Le fait de l'existence du mal moral sur la terre est en opposition formelle avec les perfections de Dieu, telles que sa bonté, sa sainteté, sa sagesse, etc : donc, si le monde était gouverné par la providence d'un Dieu infiniment parfait, il n'y aurait pas de mal moral sur la terre.
Réponse. On nie l'antécédent L'existence du mal moral peut se concilier avec la providence d'un Dieu infiniment parfait. En effet, le mal moral ou le péché se résume dans
384 THÈODICÉE.
l'abus de la liberté ; or, l'abus de la liberté peut s'expliquer sous le gouvernement d'un Dieu infiniment parfait. Pour cela il suffit qu'un Dieu infiniment parfait ait pu donner à l'homme la liberté , et quïl n'ait pas été tenu (l'en empêcher l'abus; or. ces deux choses sont certaines. 1° II est certain qu'un Dieu infiniment parfait a pu donner à l'homme la liberté, car rien n'empêche que Dieu n'ait pu donner à l'homme une faculté excellente de sa nature; or, telle est la liberté : c'est une des plus nobles prérogatives de l'homme, uue de celles dont il est le ; lus jaloux; elle est la source du mérite et de la vertu; et l'intention de Dieu, en la donnant, a été que l'homme, à qui rien n'est dû, put se rendre digne, par sa conduite, d'une récompense éternelle. 2° Un Dieu infiniment parfait n'était pas tenu d'empêcher l'abus de la liberté : car si quelque raison pouvait prouver qu'il était tenu d'empêcher cet abus, ce serait surtout parce que c'eût été un plus grand bienfait pour l'homme qu'il en fût ainsi; or cette raison n'est d'aucune valeur : autrement il s'ensuivrait qu'un Dieu souverainement bon serait tenu d'accorder à ses créatures tout le bien possible, ce qui ne peut être, puisqu'il ne pourrait leur accorder tant de bien qu'il ne pût en accorder davantage, sans jamais atteindre l'infini. Il faut sans doute, pour que ses perfections ne soient point lésées, que ce qu'il donne soit bon de sa nature ; mais c'est à lui de déterminer le degré de bien qu'il accorde et d'en poser les limites.
Il y a plus encore : c'est que si l'homme n'avait pas la faculté de choisir le bien ou le mal, s'il était forcé de faire le bien, il n'y aurait point dans l'homme, à proprement parler, de liberté. En effet, bien qu'il soit vrai de dire que le pouvoir de faire le mal ne tient pas a l'essence de la liberté, puisque Dieu est libre, sans cependant pouvoir faire le mal, néanmoins la faculté de faire le mal appartient à la liberté de l'homme en cette vie : cela tient à l'imperfection de la nature humaine, aux limites de son intelligence, et à la faiblesse de sa volonté. A moins donc de supposer l'homme privé d$ la liberté, et par conséquent réduit à un
DU MAL MOIiAL.
état que l'on ne peut pas même imaginer, eu égard à la nature humaine, c'est-à-dire à moins de supposer l'homme sans les conditions de L'humanité, il faut reconnaître que l'existence du mal moral sur la terre peut se concilier avec la providence d'un Dieu infiniment pariait. « Murmurer de ce que Dieu ne l'empêche pas (l'espèce humaine) de faire le mal, a dit Rousseau ', c'est murmurer de ce qu'il la lit d'une nature excellente, de ce qu'il mit à ses actions la moralité qui les ennoblit, de ce qu'il lui donna droit à la vertu... La puissance divine pouvait- elle mettre de la contradiction dans notre nature, et donner le prix d'avoir bien fait à qui n'eut pas le pouvoir de mal faire ? Quoi, pour empêcher l'homme d'être méchant, fallait-il le borner à l'instinct et le faire bêle ? »
Deuxième objection. — Ce qui se prévoit devoir être un mal dans ses résultats ne peut venir d'un principe souverainement bon ; or Dieu, en donnant la liberté à l'homme, a prévu qu'il en abuserait : donc la liberté telle qu'elle existe dans l'humanité, c'est-à-dire la liberté avec son abus, ou le mal moral, prévu de Dieu, ne peut se concilier avec la bonté de Dieu.
Réponse. On distingue la majeure : ce qui se prévoit devoir être un mal dans ses résultats par sa nature, et, selon l'intention de celui qui donne, ne peut venir d'un principe souverainement bon, on l'accorde : si c'est uniquement par le mauvais usage qu'en fait celui qui reçoit, on le nie. La liberté, lors même que l'on en prévoit l'abus, ne laisse pas d'être un bienfait, puisque, étant bonne en elle-même, elle peut être utile, et qu'elle est donnée pour être utile : l'abus d'une chose n'en altère pas la nature.
Instance. Un père qui donnerait à son fils une arme dont il prévoirait avec certitude que ce fils abuserait pour sa propre perte ne serait pas un bon père : donc pareille-
i Emile, liv. IV
COURS de ph. 2'2
386 THÊODÎCÉE.
ment Dieu, en donnant à l'homme une liberté dont il prévoit l'abus, n'est pis na Dieu bon.
Réponse. On nie la conséquence et la parité. Il y a plusieurs différences essentielles entre Dieu et un père, au point de vue que nous examinons 1° Dieu, souverain arbitre de la condition humaine, fixe librement le degré de perfection et les avantages qu'il accorde à ses créatures, tandis qu'un père n'est lui-même qu'une créature ainsi que son lils, et, comme tel, soumis à la loi naturelle, qui n'est autre que la volonté de Dieu : or cette loi lui fait un devoir de veiller au salut de son lils. 2° Il ne peut y avoir aucune bonne inention, ni aucune raison dans le cas du père ; tandis que, de la part de Dieu, il s'agit de l'institution de tout un ordre de choses, et de la création d'êtres moraux, dans des conditions que comporte cette na ture d'êtres, conditions qui peuvent se concilier avec la bonté de Dieu, suivant ce qui a été expliqué ci -dessus, dans la réponse à la première objection. 3° Il ne faut pas perdre de vue, suivant la remarque de Bayle lui-même l, que nos idées naturelles ne peuvent pas être la mesure commune de la bonté divine et de la bonté humaine, parce qu'il n'y a pas de proportion entre le fini et l'infini, et qu'ainsi ce qui serait incompatible avec la bonté de l'homme peut être compatible avec la bonté de Dieu, lors même que nos faibles lumières n'aperçoivent pas cette compatibilité. Nous savons bien, même dans les hommes, apprécier diversement la bonté, suivant la différence des conditions : la bonté d'un père, d'un roi, d'un juge. Tel monarque, bon comme homme privé, n'est pas un bon roi s'il est faible et incapable ; au contraire, il est mauvais et nuisible comme roi.
Troisième objection. — Dieu est un être tellement bon, qu'on n'en peut pas concevoir de meilleur ; or, un être qui empêcherait le péché serait meilleur que celui qui ne l'empêche pas : donc, si le monde était gouverné par la providence d'un Dieu infiniment bon, le mal n'existerait pas sur la terre.
« Œuvres, t. II, p. 997.