DE LA DISTINCTION DU BIICN ET DV MAL
La notion distincte du bien et du mal est une vérité qu'on trouve exprimée dans toutes les langues; elle est la première base de toute morale, base absolue et apparte nant à l'essence des choses. Ce dernier caractère a été méconnu par plusieurs philosophes, et des systèmes divers ont été imaginés pour expliquer la nature du principe des idées morales. Nous allons les exposer d'abord en peu de mots, puis en faire l'appréciation dans la preuve qui doit suivre.
Les solutions qui ont été tentées sur cette question peuvent se ranger en trois classes : le système égoïste, le système sentimental, le système rationnel, en d'autres termes, la morale de l'intérêt, la morale du sentiment, la morale rationnelle l.
• Voy. l'Histoire de la Philosophie, à chacun des noms cités c i-après
1* Système égoïste ou morale de l'intérêt. Le principe égoïste peut prendre les formes les plus variées : tantôt l'égoïste se rapporte ouvertement toutes choses à lui-même ; tantôt, en ne paraissant s'occuper que du bien public, il ne cherche, au fond, que son propre bien-être. D'autres l'ois il s'attachera à la vertu comme à un moyen de bonheur. Mais le principe d'action des différentes classes d'égoïstes est toujours, au fond, V intérêt personnel. Chez les anciens, Épicure faisait consister le bien dans le plaisir, et le mal dans la douleur. Or le vrai plaisir ou le vrai bonheur n'existe, selon lui, qu'avec la paix de l'âme et la santé du corps : on n'obtient ce double avantage que par la vertu. Il faut donc pratiquer la vertu à raison de son utilité. Le bien et le mal ^e résument donc dans l'utile et le nuisible. Epicure juge les plaisirs de l'âme préférables à ceux du corps, et sous ce rapport il se sépare de la doctrine d'Aristippe, le chef des cyrénaïques.— Dans les temps modernes, ce sont principalement les écrits du philosophe anglais Hobbes, qui ont donné naissance aux longs débats qui ont eu heu sur cette matière. Hobbes, en plusieurs endroits, et particulièrement dans son traité de Cive, avance : 1* que l'homme, n'ayant reçu de la nature aucune faculté inutile, a le droit de l'aire tout ce qu'il a le pouvoir de faire, par exemple, de commettre le vol, l'homicide, etc.; 2° que les hommes, voyant qu'il n'y aurait aucune sécurité dans un tel état de choses, ont fait entre eux des conventions d'après lesquelles chacun a cédé de son droit dans l'intérêt commun. Les conventions faites, c'est un bien d'y être fidèle, c'est un mal de les violer. Telle est, suivant Hobbes, l'unique origine des .lois morales. L'auteur du livre de l'Esprit, Helvétius, et de nos jours le légiste anglais Bentham, ont soutenu une doctrine analogue.
2° Système sentimental ou morale du sentiment. La inorale dite du sentiment appartient à quelques philosophes des Iles Britanniques. Elle a pour principaux représentants Adam Smith et Hulcheson. et elle se ramène â deux systèmes : celui de la sympathie et celui du sens moral ; ces
DE LA DISTINCTION DU BIEN ET DL" MAL. ." ï f ï T
systèmes onf la prétention dêtre désintéressés. Nous sommes naturellement disposés à nous mettre en harmonie d'impressions sensibles avec nos semblables. Cette disposition naturelle est ce qu'on appelle la sympathie. Ainsi, quand nous voyons un de nos semblables secourir un malheureux, nous partageons le sentiment de compas-ion qu'il éprouve, nous approuvons son action et nous la jugeons moralement bonne ; au contraire, en d'autres circonstances, si nous vo.-ons se manifester dans nos semblables des sentiments avec lesquels nous ne pouvons sympathiser, pour lesquels nous nous sentons portés à l'antipathie, nous jugeons l'action mauvaise. Dans cette théorie, une action est jugée bonne ou mauvaise, suivant que ceux qui en sont les témoins sympathisent ou ne sympathisent pas avec le sentiment dont elle est la manifestation C'est là le principe de l'idée du bien et du mal. Pour apprécier ses propres actions, il suffit de se mettre à la place d'un spectateur impartial. Tel est le système à' Adam Smith, système que l'on trouve développé dans sa Théorie des sentiments moraux. — Le docteur Hatcheson, dans le but de renverser les funestes doctrines de Hobbes, imagina de rapporter l'origine des idées morales à un pouvoir particulier de perception. Dans ce système, toutes les idées sont reçues par quelques facultés immédiates de perception que nous appelons sens, et nous avons un sens particulier appelé sens moral pour percevoir les qualités morales de juste, d'injuste, de bien, de mal, etc ; de même que nous avons un sens spécial de perception pour saisir immédiatement l'étendue, la figure et autres qualités premières des corps. 3° La morale rationnelle a eu pour représentants, dans l'antiquité, less/oï Uns ; parmi les modoroes, Reil, Dwjald Siewart, Kant, les philosophes de l'école française contemporaine, die éclectique ou pstjcholoyi'jiie, cl eu particulier Th. Jou/fr y l. Ces philosoph s soutiennent avec raison,
1 Cours de droit naturel. Dans cet ouvrage l'auteur expose et discute les systèmes dont nous venons de parler.
que la distinction du bien et du mal se l'onde sur la nature des choses et sur la raison, et non sur l'intérêt, ni sur des conventions, ni sur des instincts et des sentiments. Mais ils exagèrent cette morale en bannissant du motif moral toute recherche quelconque d'utilité, telle que serait la crainte des peines ou l'espoir des récompenses.
Quelques théologiens ont pensé que, puisque l'obligation proprement dite d'accomplir les lois de la morale dépend de la volonté de Dieu, c'est cette même volonté qui pose les limites du juste et de l'injuste, c'est d'elle que dépend la distinction du bien et du mal moral.
Nous allons démontrer que la distinction du bien et du mal ne tire son origine d'aucun des principes ci-dessus, autre que la raison et 1' 'essence même des choses.
Proposition : Le bien et le mal diffèrent essentiellement.