DEUXIÈME PREUVE
Ou le bien et le mal diffèrent essentiellement, ou il faut dire, pour rendre raison de la distinction du bien et du mal, que l'on trouve reconnue par tous les peuples et consacrée dans toutes les langues, que cette distinction résulte, soit de l'utilité personnelle ou publique, soit de certaines conventions que les hommes auraient faites entre eux dans un but d'utilité publique, soit de certaines dispositions instinctives, soit enfin de la volonté positive de Dieu : toutes les autres suppositions sérieuses que l'on pourrait faire reviennent à celles qu'on vient d'indiquer ; or, chacune des quatre dernières est inadmissible.
1° La distinction du bien et du mal ne se fonde pas sur Yutililé : d'abord, parce que l'on ne conçoit point d'identité entre les idées de bien et de juste, et celle d'utile, non plus qu'entre leurs contraires ; en second lieu, parce qu'un tel principe étant admis, il en résulterait des conséquences réprouvées par le sens commun, telles que celles-ci, savoir : que chacun serait en droit de commettre les plus grands forfaits, s'il était convaincu de leur utilité, et qu'ainsi il pourrait être bien de calomnier, de trahir, d'assassiner, etc. On peut ajouter, en ce qui concerne Y utilité publique, cette autre conséquence, que si le bien public était la seule règle de morale, les actions qui n'ont qu'un caractère privé n'auraient aucune moralité, et ne seraient ni bien ni mal. Au reste, on conçoit sans peine que, dans tout système qui ne reconnaît d'autre principe de morale que Yintérêt, l'utilité publique ne peut que se résumer dans Yutililé privée, et que ces deux motifs se confondent en un seul.
2° Les convention s des hommes ne peuvent constituer une différence réelle entre le bien et le mal, et il n'en peut résulter que ce soit un bien d'observer les conventions et un mal de les violer. On le prouve par le raisonnement suivant : Ouil estessen tiellementbien d'observer les conventions,
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et essentiellement mal de les enfreindre, ou non. Dans !e premier cas, le bien et le mal diffèrent donc essentiellement ; dans le second cas, il n'y aura pas plus de bien ou de mal après qu'avant les conventions. Car si le bien et le mal sont indifférents en eux-mêmes, ils le seront encore après les conventions, un acte arbitraire ne pouvant changer la nature des choses.
3- La distinction du bien et du mal ne s'explique pas par certaines dispositions instinctives, comme la sympathie et le sens moral. Premièrement, h. sympathie n'offre pas une règle constante, puisqu'elle varie suivant les individus et suivant les dispositions de chaque individu, comme il est facile de s'en assurer par l'expérience ; en second lieu, elle n'est pas applicable à tous les cas : ainsi la règle de la sympathie n'existerait pas, ou n'existerait que d'une manière fictive pour l'homme qui serait seul. On sait, en outre, que J'bommede bien n'éprouve pas toujours la sympathie de ses semblables, même dans ce qu il fait de meilleur. En général, la philosophie du .sentiment, soit celle de la sympathie, soit celle du sens moral, d'après la nature toute relative de son principe, ne peut rien fonder d'universel et d'absolu ; elle ne peut donc expliquer, sans les altérer fondamentalement, les idées de droit et de devoir, de bien et de mal, auxquelles la raison du genre humain a toujours attribué un caractère d'universalité et d'invariabilité, ainsique leprouve l'accord unanime des nations sur les principes delà morale. Ajoutons sur la doctrine du sens moral, que ce système offre l'inconvénient d'attribuer à l'homme une faculté chimérique et inutile : car, puisque l'esprit humain conçoit aussi parfaitement par la raison les notions du juste et de l'injuste que celles du vrai et du faux, de la cause et de l'effet, etc ,on ne voit pas ce quipourrait donner lieu d'imaginer une autre lacuité : il est impossible, d'ailleurs, d'en constater l'existence.
4° La distinction du bien et du mal ne se fonde pas sur la libre volonté de Dieu. En effet, cette différence n'a pu être déterminée au gré d'une volonté libre, puisqu'il ré-