DE LA DISTINCTION DU BIEX ET DU MAL
publie, dans toute hypothèse, que le bien eût été mal et que le mal eût été bien. Il était aussi impossible, par exemple, dans toute hypothèse, qu'il fût bien d'offenser Dieu, d'outrager son bienfaiteur, d'opprimerun innocent, qu'il le seraitquele vrai fût changé en faux, et le faux en vrai. La distinction du bien et du mal est une vérité éternelle, appartenant à l'éternelle raison de Dieu, mais non réglée par sa volonté libre.
De toutes les considérations qui précèdent, il reste à conclure que la distinction du bien et du mal est une vérité immuable, absolue, fondée sur l'essence même des choses et sur la raison.
Objection. — Si le bien et le mal différaient dans leur essence, les lois de la morale seraient reconnues les mêmes par la raison de tous les hommes. Or il est de fait que les lois de la morale ne sont pas les mêmes partout : par exemple, le vol était permis à Lacédémone; chez ce même peuple, on faisait de l'assassinat de l'ilote un exercice pour le jeune citoyen ; les sacrifices de victimes humaines étaient en usage chez les Carthaginois, les Gaulois et d'autres nations ; les Massagètes 1, peuple scythe, faisaient périr leurs parents cassés par l'âge ; il a existé et il existe encore des peuples anthropophages, etc. ; donc le bien et le mal ne diffèrentpas dans leur essence.
Réponse. On distingue la majeure. Si le bien et le mal différaient essenti< llement, les lois de la morale seraient les mêmes partout, quant aux premiers principes et quant aux conséquences prochaines de ces principes, chez tous les hommes moralement parlant, c'est-à-dire chez la plupart des hommes, on l'accorde ;. . chez tous les hommes absolument, et quant à l'application de ces principes dans toutes leurs conséquences, on le nie.
On peut, sans doute, accorder que si le bien et le mal diffèrent essentiellement, cette disiinction, fondée sur l'es-
i Hérodote, liv. I, 216.
sence des choses, doit être saisie, du moins quant aux premiers principes, par la généralité des hommes ; mais il ne s'ensuit pas que tous les hommes doivent s'accorder quant à l'application des principes dans toutes leursconséquences: car tous les esprits ne sont pas également capables de saisir clairement ce qui s'éloigne de la simplicité des premiers principes. 11 faut ajouter que tous n'en font pas toujours une application raisonnable dans la pratique, lors même qu'ils les saisissent bien par leur intelligence. Chacun sait qu'il est des actes qui se commettent, malgré les réclamations de la conscience, par faiblesse, par intérêt ou pour d'autres motifs, qui font dévier de la rectitude des principes.
On fait la même distinction pour la mineure. Il est vrai que l'on trouve, chez les diverses nations, quelques différences en ce qui concerne les règles de la morale ; mais ces différences ne portent que sur l'application et sur les conséquences éloignées des premiers principes, et non sur les principes eux-mêmes ; au contraire, les faits allégués dans l'objection, tout abusifs qu'ils sont, se lient intimement à la croyance en quelques principes, auxquels on ne déroge que dans certains cas et par exception, pour des causes qu'il est facile de reconnaître
S'il se rencontre des hommes qui ignorent les premiers principes de la morale, ce ne peuvent être que des individus d'une nature tout à fait dégradée et exceptionnelle, individus qui sont dans l'ordre moral ce que les monstres sont dans l'ordre physique.
Le vol n'était permis chez les Lacédémoniens qu'avec certaines restrictions, qui montrent bien qu'ils n'autorisaient pas le vol en général. On ne permettait que le vol des comestibles, et seulement aux jeunes gens ; encore exigeait-on qu'ils l'exécutassent avec adresse : le but était de les dresser aux slratagèmes de la guerre. D'ailleurs, on peut dire qu'au fond il n'y avait point de vol, la concession des objets dérobés étant censée faite à l'avance par la république. Les mauvais traitements que Ton faisait subir