DES PEINES ET DES HECOM PENSES
Indépendamment des remords el du bon témoignage de la conscience, l'homme trouve encore en lui-même sa peine ou sa récompense, dans la prévision des conséquences de sa conduite et dans ces conséquences mêmes. Cette prévision est fondée sur l'expérience , que chacun a L'occasion de faire, des compensations qui font succéder ordinairement le dégoût ou la privation à l'abus et le dédommagement au sacrifice. — 2U Les peines et les récompenses que nous recevons de nos semblables viennent de deux sources: V opinion el la loi ou Yautorité publique; l'opinion décerne L'éloge et l'estime, ou inflige le blâme et le mépris; la loi nous atteint dans notre fortune, dans notre honneur, dans notre liberté, dans notre existence; des distinctions honorifiques ou lucratives peuvent nous être accordées, ou des châtiments ignominieux nous être infligés, selon nos œuvres. - 3 Souvent aussi, pour qui sait suivre la marche de la divine Providence dans le gouvernement de L'univers, une inieivention manifeste de la Divinité se montre dune manière toute spéciale dans la distribution des peines et des récompenses.
On objecte a ces considérations que souvent les biens et les maux paraissent être répartis d'une manière tout à fait contraire à l'équité, et même en raison inverse du mérite et du démérite. Que n'a-t-on pas écrit dans les traités de morale sur les malheurs du juste et sur la prospérité des méchants ? Cette observation est fondée sans aucun doute, aussi sommes-nous loin de prétendre qu'il existe sur la terre une rétribution équitable selon les œuvres, ainsi que nous l'expliquerons d'ailleurs un peu plus loin. Cependant n est-il pas vrai de dire, avec Horace, que la Pline au pied boiteux, comme il l'appelle, pede lJœna cluuau*, si elle arrive tard, manque cependant raiement tout à fait au coup ible. Si quelquefois des hommes pervers étonnent le monde par une longue prospérité, un châtiment, qui pour être différé n'en sera que plus terrible, huit
1 Odes, liv. III, 2.
couus DE ph. ?4
ordinairement par les atteindre, et justifie en quelque sorte la Provideace, suivant l'énergique expression du poète Glauilien :
Abstulil hune tandem RuSni pœna tumulium, Absolvitque Deos. IxRcfi.vcm, lib. I v 20.
A défaut d'ailleurs de cette justification dont la Providence n'a pas besoin, reste toujours la vie future pour satisfaire à la justice divine. — Si l'homme vicieux n'échappe que rarement aux châtiments extérieurs qui iui sont dus, il échappe plus rarement encore à ceux qu'il trouve au dedans de lui-même. Au sein de la richesse et de l'abondance, il est en proie aux agitations intérieures et au trouble des passions ; l'abus des plaisirs engendre la satiété et le dégoût, ruine l'âme et le corps; le ver rongeur de la conscience, que l'on ne parvient jamais qu'à assoupir, se réveille et se remue de temps en temps au fond de l'âme. Ce sont là des peines auxquelles il n'est donné à personne de se soustraire entièrement.
Pour ce qui est des récompenses, elles semblent d'abord, il est vrai, n'être pas plus en rapport que les peines avec ce que méritent les actions. Cependant ne peut-on pas dire qu'en général la vertu procure à ceux qui la pratiquent un double avantage qui peut se résumer ainsi : Mens sana in corpore sano1, et il n'est pas besoin de prouver que l'on chercherait vainement dans la .vie une plus précieuse récompense. On peut soutenir, avec l'auteur des Soirées de Sa nt-Pétersbourg Ier Entretien), que la plus grande nmsse de bonheur, même temporel, appartient, n n pas à l'homme vertueux, maïs à la vertu (en général). « Pour accorder l'ordre moral avec les lois de la justice, ajoute le même écrivain, il fallait que la vertu fût récompensée et le vice puni, môme temporellemcnt, mais non toujours, ni sur-le-champ; il fallait que le lot incomparablement plus grand de bonheur temporel fût attribué à la vertu et le lot proportionnel de malheur, dévolu au vice, mai- que l'individu ne fût jamais sûr de ripn; et c'est en effet ce qui est
' Ju vénal, sat. X v. 356.
établi. Imaginez toute autre hypothèse; elle vous mènera directement à la destruction de l'ordre moral, ou à la création d'un autre monde. »