INSUFFISANCE DE SANCTION DE LA MORALE EN CETTE VIE
On a vu, par les explications qui précèdent, qu'il existe une sanction morale dans la vie présente, sanction qui consiste dans le témoignage de notre propre conscience, dans le traitement que nous attirent nos actions de la part de nos semblables, et, en général, dans les suites funestes ou heureuses qui résultent de notre conduite. Cependant cette sanction n'est pas répartie en une proportion exacte avec les mérites de chacun, elle n'a pas lieu dans tous les cas ; il arrive même souvent que la condition présente soit en sens inverse du mérite. La justice divine n'est donc pas satisfaite dans cette vie, et la sanction morale est loin d'y être exacte et complète.
En elfet, pour que la paix ou le remords de la conscience, ainsi que l'estime ou le mépris des hommes, et les autres conséquences de nos actions, lussent une sanction suffisante et conforme aux lois de l'équité, il faudrait au moins que les remords de la conscience et le mépris des hommes s'accrussent toujours en proportion des crimes, que la joie d'une bonne conscience ainsi que l'estime des hommes fussent toujours proportionnées au mérite des actions vertueuses, et qu'il en fût de même des autres peines et récompenses de cette vie ; or, dans la réalité, il n'en est pas ainsi.
1° Relativement aux remords et aux autres peines : car il est de fait que les remords de la conscience n'affectent sensiblement pour l'ordinaire que ceux qui sont novices dans le crime, tandis que les pécheurs endurcis parviennent à les étouffer à force d'iniquités ; de sorte que, s'il n'y avait point d'autre vie, l'impunité serait le prix de la multiplication des crimes. D'ailleurs indépendamment même de l'habitude du vice, il arrive souvent que le ver rongeur de la conscience se fait vivement sentir à certaines
âmes pour des fautes relativement assez légères, tandis que d'autres, pour des fautes énormes, n'en éprouvent que de faibles atteintes. Que serait, du reste, le remords sans une crainte quelconque des châtiments d'une autre vie? — Pour ce qui est du mépris et du blâme, et d'autres peines, qui devraient être toujours le châtiment u vice, il est de fait qu'au contraire on voit des hommes pervers, secondés par la fortune et par la corruption des mœurs, réussir dans leurs entreprises, et jouir, en proportion de leur audace, des hommages de la loule et de la considération publique ; et si justice est rendue à la vertu, combien de fois n'est-ce qu'après la mort, c'est-à-dire trop tard, si tout linit à la tombe ? - Enfin, il y a des actes criminels qui échappent totalement à toute espèce de châtiment terrestre, c'est lorsque le coupable meurt immédiatement après la perpétration du crime
2° La joie d'une bonne conscience et l'approbation des hommes, etc., ne som pas en proportion avec le mérite des actions vertueuses. En effet, la joie que l'on éprouve du témoignage d'une bonne conscience dépend beaucoup du caractère et des circonstances où l'on se trouve placé, de sorte qu'elle n'est pas exactement proportionnée au mérite. Il est même des cas où la pratique de la vertu est accompagnée d'anxiétés et d'angoisses inconnues aux hommes vicieux, comme, par exemple, dans certaines âmes scrupuleuses qui sont en pro e toute leur vie à des tortures morales insupportables. Que dire de ceux qui meurent victimes de la tyrannie ou de l'anarchie, et qui ne sont immolés qu'à titre d'hommes de bien ; de ceux qui meurent victimes des méprises de la justice humaine ; de ceux enfin qui meurent martyrs de leur foi? Le témoignage de la conscience peut-il être une récompense pour ceux qui ne sont plus9 D'ailleurs il ne faut pas perdre de vue que la paix de la conscience dans les bons est intimement liée à l'attrite d'une autre vie : si le juste vit et meurt en paix, c'est qu'il vit et meurt dans l'espérance. — Quanta l'estime des hommes et aux autres récompenses des bonnes
actions, ne sait-on pas que souvent les intentions les plus pures sont méconnue? et dénaturées, et n'a-t-on pas vu trop souvent des modèles de vertu et de dévouement ne recueillir, en retour de leurs sacrifices, que la haine, la calomnie, les mépris, les mauvais traitements et la mort même? Il suffit d'ouvrir l'histoire pour en rencontrer de nombreux exemples ; mais il ne s'en trouve nulle part de plus frappants que dans la révolution française.
L'observation suivante, que nous trouvons dans un récent écrit d'un prélat éminent, fait ressortir avec beaucoup de force cette fausseté et cette injustice des jugements des hommes : « La vertu comme le vice sont beaucoup moins dans les actions extérieures que dans l'acte de la volonté qui incline délibérément vers le bien ou vers le mal. La moralité des actions réside surtout dans la pensée qui les inspire, dans l'intention qui les anime, dans le but qu'on s'y propose ; mais ce but, celte intention, cette pensée, c'est le secret de l'àme, secret le plus souvent tout ù fait impénétrable ; et alors il arrive que le monde, même très-honnête, qui ne juge et ne peut juger que sur les dehors, décerne des récompenses ou des éloges à des actes répréhensibles et quelquefois criminels au fond, tandis qu'il blâme et condamne des actions pures, vertueuses, héroïques devant Dieu, parce que. dans leur manifestation, elles sont déplaisantes à son gré ou défectueuses à son point de vue incomplet... Qu'est-ce qu'une sanction qui frappe presque toujours à faux? Il y en a donc une autre l. »
Sans doute, les anomalies que nous venons de signaler ont leur raison dans la condition présente de l'humanité ; car, si les choses étaient réglées de telle sorte que le vice et la vertu eussent constamment leur peine ou leur récompense immédiate et proportionnelle, la pratique du bien ne serait plus en quelque sorte qu'un calcul intéressé, et alors les actions humaines perdraient ce caractère de moralité
1 Les Impossibilités ou les libres penseurs désavoués par le simple bon sens, par M8r Parisis, évèque d'Arras, IV.
qui en fait le prix et le mérite. Toutefois cet état de choses n'en est pas moins un désordre qui appelle une réparation de la part d'un Dieu infiniment juste. Des considérations qui précèdent il résulte évidemment que les lois d'une exacte équité ne sont pas observées sur la terre dans la répartition des biens et des maux, et que, par conséquent, la justice de Dieu exige nécessairement qu'il y ait une autre vie pour réparer le désordre de celle-ci. Il y a sans doute une sanction morale dès la vie présente, ainsi qu'on l'a expliqué plus haut; mais la sanction suffisante et complète, selon la stricte équité, ne se trouve que dans les peines et les récompenses d'une autre vie, où les destinées de l'homme doivent être fixées d'une manière définitive.
SECTION IV