DES DEVOIRS DE L'HOMME ENVERS LUI-MÊME
L'homme, conformément à la loi naturelle, et en vertu de l'autorité du suprême législateur, a des devoirs à remplir envers son propre être. Composé de deux substances, l'une spirituelle, l'autre matérielle, l'homme a des facultés et des organes à diriger. Ses devoirs envers lui-même sont donc de deux sortes : les uns relatifs à l'âme, les autres relatifs au corps. La science qui a ces devoirs pour objet peut être désignée sous le nom de morale individuelle.
1 Ilebr., i, 1.
SECTION PREMIÈRE
Les devoirs de l'homme envers son âme ont pour objet la direction et le perfectionnement des facultés dont elle est douée , savoir : la sensibilité, ['intelligence et la volonté.
% 1. Devoirs relatifs à la sensibilité.
L'homme est averti, par la sensibilité physique, de ce qu'il doit faire et de ce qu'il doit éviter, pour se soustraire à l'action des causes qui tendent à altérer ou à détruire son organisation. C'est une des lois de la constitution humaine , que l'homme éprouve des besoins qu'il doit nécessairement satisfaire pour entretenir son existence et la maintenir à l'état normal, et que la satisfaction de ces besoins soit accompagnée de sensations agréables. Ces sensations agréables sont un moyen par lequel la sagesse du Créateur a pourvu à la conservation de son œuvre. Mais il arrive souvent que l'homme, prenant pour fin ce qui n'est que moyen, poursuit comme but la jouissance, et qu'il pousse ses désirs au delà du besoin réel. De là naissent tous les genres de sensualité : l'intempérance, l'ivrognerie, la débauche. Le désordre amène à sa suite la fatigue et le dégoût; et, si l'on persiste dans cette voie, on se déprave promptement. L'habitude des jouissances matérielles asservit à ses caprices les plus nobles facultés de l'homme, et le rend inhabile aux travaux de l'intelligence. La longue tyrannie des sens diminue peu à peu dans son âme énervée le pouvoir d'y résister, et le fait déchoir de cette liberté morale qui distingue l'homme de la brute. Tout le monde sait que la sensibilité physique s'émousse par l'habitude ; si alors il a recours à des causes d'excitations plus vives, ces excitations l'épuisent et l'amènent à une destruction rapide. En général, les désordres de la sensibilité physique conduisent à une mort prématurée, en jetant le trouble dans
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les organes, et il n'est pas rare de les voir finir par le suicide. Ces funestes conséquences sont une preuve que l'on ne franchit pas impunément les limites assignées par la nature et fixées par les lois de la morale.
Les peines qui nous affectent si souvent dans notre, sensibilité morale et les orages des passions ont besoin d'être tempérées par cette paix d'une bonne conscience que la vertu seule peut donner. En bien des cas, l'exercice de la vertu consiste principalement, pour l'homme, à ne point se laisser abattre par les afflictions, et à se montrer plus fort que la douleur. C'est par la vertu que l'homme triomphe de ses passions, et qu'il fait régner en son âme la tranquillité de l'ordre , qui n'est pas autre chose que la paix i. Les jouissances de l'esprit et du cœur ont leurs limites qu'il faut savoir respecter : si l'on passe cette limite, on se rend coupable d'une intempérance qui viole la loi de notre nature, et cette violation trouve son premier châtiment dans l'affaiblissement de l'esprit, dans l'énervation et le trouble de l'âme.
Il suit de ce qui précède que c'est un devoir pour nous de régler par la raison l'exercice de nos facultés sensibles, et de respecter les bornes prescrites par les lois delà saine morale. Ceux qui ont su conserver intact le précieux trésor de l'innocence des mœurs en reçoivent ordinairement, dès cette vie, la récompense. Môme après une longue carrière, leur constitution est encore saine et vigoureuse, vu idisque senectus, suivant l'expression du poète latin ; leur cœur est toujours jeune, et ils gardent jusqu'à un âge avancé leur sensibilité morale délicate et pure, parce qu'ils ne l'ont émoussée par aucun excès.
§ II. Devoirs relatifs à l'intelligence.
Tous les êtres, quels qu'ils soient, n'ont reçu leurs facultés que pour une fin, dont ils ne peuvent s'écarter sans violer les lois de leur nature ; or la vérité seule est l'ali-
1 Pax omnium rerum, tranquillités ordinis. (Saint Augustin, de Civit. Dei, xix, 13. >
DEVOIRS RELATIFS A l'aME. 455
ment de notre faculté de connaître, puisque le faux n'est rien de réel. C'est donc un devoir pour l'homme de diriger son intelligence dans les voies de la vérité, d'autant plus que la vérité ou l'erreur ne demeurent pas stériles dans notre esprit, mais qu'elles deviennent, en se développant, le principe des conséquences les plus graves pour la pratique. L'homme est donc tenu, par-dessus tout, d'appliquer son intelligence à l'étude des vérités dont la connaissance lui est nécessaire pour remplir ses devoirs et atteindre sa destinée.
Cet objet rempli, il est bon encore que l'homme développe et fortifie son intelligence par un exercice conforme aux lois de sa nature; il est bon qu'il l'enrichisse de connaissances variées, comme les sciences et les arts, en prenant toutefois les moyens nécessaires pour que cette étude et ces connaissances, bonnes et utiles de leur nature, puisqu'elles ont des vérités pour objet, ne nous deviennent pas nuisibles par les abus qui s'y attachent si aisément. Ces abus, toutefois, seraient loin de justifier l'opinion singulière de quelques sophistes du dernier siècle ', qui préconisaient la supériorité de l'état sauvage, et qui allaient jusqu'à prétendre que la civilisation n'est qu'une dépravation de la nature humaine. Que l'on compare, en effet, l'histoire à la main, les siècles de barbarie avec les époques de civilisation, et l'on ne sera pas tenté de regretter les premiers. Ne sait-on pas, d'ailleurs, que l'on a toujours regardé comme de véritables bienfaiteurs de l'humanité ceux, qui ont porté les lumières de la civilisation chez les nations sauvages, et que ce sentiment est partagé par les sauvages eux-mêmes ? On sait aujourd'hui que les nations sauvages, avec plusieurs bonnes qualités qu'il est juste de reconnaître, présentent à peu près partout les habitudes du vol et de l'hypocrisie, les vices les plus dégradants, les superstitions les plus absurdes, une révoltante férocité, et même l'anthropophagie. On ne peut nier, toutefois, que les époques de civilisa-
1 J. J. Rousseau, etc.
tion avancée ne soient ordinairement suivies d'une extrême dépravation ; mais c'est un effet qu'il faut attribuer à la mollesse, au luxe, aux habitudes vicieuses qui s'introduisent peu à peu dans les sociétés florissantes, et non à la culture même des sciences et des arts. On doit néanmoins se tenir en garde surtout contre l'abus de l'esprit philosophique, ahus qui est extrêmement pernicieux dans ses conséquences ; car, en mettant en question les vérités les plus universellement admises, on s'expose à ébranler toute certitude et à tomber dans le scepticisme ; d'où résulte une déplorable confusion d'idées en tout genre, et par suite une état de malaise et d'inquiétude qui amène des bouleversements dans la société.
On a soulevé la question de savoir s'il est avantageux ou nuisible à la société que l'instruction se répande parmi le peuple. Assurément, c'est un bien en soi ; mais, pour éviter que la science ne devienne, entre les mains du peuple, un instrument de dépravation et de mort, il est absolument nécessaire que le peu de savoir qu'on lui communique soit accompagné d'une solide instruction religieuse. C'est le cas de se rappeler cette belle pensée de Bacon *, que la religion est l'aromate qui empêche la science de se corrompre. Diverses études de statistique criminelle qui ont été faites dans le cours de ce siècle, et desquelles il résulte que la multiplication des crimes a été en raison directe du progrès de l'instruction, prouveraient, au besoin, la nécessité de ne jamais oublier cette sage maxime. Il n'est pas difficile de comprendre que l'instruction ne peut avoir d'action morale, diminuer l'orgueil, éloigner des actes honteux et criminels, qu'autant qu'elle est étroitement liée aux sentiments religieux et à l'habitude des bonnes mœurs. La France en a fait tout récemment une bien cruelle expérience (1871).
1 >< Haec antidotus, sive Aroma (oujiis mixtio tempérât scientiam, eamque saluberrimam efficit), est charilas. • (De Dignitale et Âugrnentis scientiarum, lib. I, p. 7, édit. Paris, 1024 )
Pour ce qui est de la direction à imprimer à nos facultés dans les fonctions de la vie sociale, il faut que chacun sache se rendre compte de sa vocation réelle et de la véritable portée de son esprit, faute de quoi on se trouve lancé, par la vanité de ses proches et par son propre orgueil, dans des carrières où l'on n'apporte, pour toute disposition, qu'une présomptueuse insuffisance. Ainsi se trouvent paralysées des facultés précieuses, qui, mieux dirigées, auraient rendu des services réels à la société, tandis qu'elles n'y sont qu'un élément de désordre, étant appliquées hors de leur sphère.
g III. Devoirs relatifs à la volonté.
Il est évident que toute morale et toute pratique de devoirs supposent dans l'agent volonté et liberté, car sans la volonté libre on ne conçoit que des actions machinales, pour ainsi dire, et dépourvues de toute moralité. Toutes les parties de la morale ont donc, en général, pour objet dedirigerla volonté bumaine. Tous nos devoirs se rattachent donc, en principe, à la volonté, et nos devoirs relatifs, soit à la sensibilité, soit a l'intelligence, ne sont rien autre chose que la direction que doit donner notre activité volontaire à notre intelligence et à notre sensibilité. Cependant, il est des devoirs qui ont plus directement pour objet spécial la volonté considérée en elle-même. C'est un devoir pour l'homme d'assurer à la volonté l'empire qui lui appartient sur l'intelligence et sur la sensibilité: l'activité volontaire, principe de vie et d'action libre, est ce qui constitue la force et la dignité de l'homme. Comme on l'a fait remarquer avec raison, si nous l'abandonnons à toutes les influences, nous devenons instruments au lieu d'agents, esclaves au lieu de maîtres, et l'on pourrait presque dire que nous passons de l'état de personne à celui de chose.
La perfection et le mérite de la volonté consistent dans le pouvoir d'éviter le mal et de faire le bien. Nos devoirs relatifs à la volonté doivent donc être de perfectionner cette force du bien, eu formant dans notre âme des habitudes
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vertueuses et en nous astreignant à ne rien faire qui ne soit dans l'ordre, et selon la fin à laquelle nous sommes destinés. Mais il arrive souvent que les passions , ou d'autres causes, tyrannisent l'homme et le détournent du bien. Trois vices surtout dépravent son âme et détériorent sa volonté : ce sont l'orgueil, l'avance et la volupté. De Yorgueil naissent l'envie, l'ambition, la colère, la vengeance, etc ; de Y avarice, c'est-à-dire de l'attachement aux biens matériels de la terre, proviennent les injustices, les fraudes, les parjures, l'insensibilité pour les maux d'autrui. L1 faut donc opposer une digue salutaire à des passions si féco ndes en suites funestes. Pour ce qui est des désordres qui ont leur source dans le penchant à la volupté, nous en avons indiqué ci-dessus les tristes effets au paragraphe des Devoirs relatifs à la sensibilité. On ne doit jamais oublier que c'est un ennemi dont on ne triomphe que par la fuite : chacun est donc tenu de s'interdire les sociétés corrompues, les mauvaises lectures, les divertissements dangereux pour les mœurs, etc. Sans entrer dans de plus grands détails, qu'il suffise de faire observer que, pour que l'homme résiste à ses penchants déréglés, les secours de la religion sont absolument indispensables : l'expérience de tous les jours démontre, jusqu'à l'évidence, l'inefficacité de tout autre moyen.
L'union d'une âme et d'un corps, qui constitue la vie humaine, a pour condition nécessaire que l'âme veille à la conservation de cette union, puisque le corps par luimême en est incapable. Il faut donc que l'âme entretienne, autant qu'il dépend d'elle, la régularité des fonctions organiques, en sorte que le corps ne soit pas tellement fort qu'il étouffe l'âme, pour ainsi dire, ni tellement faible qu'il
aiette l'âme hors d'état d'exercer ses fondions ; mais qu'il s'établisse jusqu'à un certain point, dans les rapports des deux substances, une sorte d'équilibre et une constante harmonie. Il faut donc prendre un soin raisonnable du corps, et ne point l'accabler par des travaux excessifs. Comme il n'est rien de plus pernicieux que de le laisser amollir et corrompre par les funestes habitudes, qui le rendent esclave de tous les vices, il est nécessaire de l'assujettir à une tempérance continuelle pour le tenir soumis à l'empire de la raison, évitant toutefois de l'exténuer par des rigueurs outrées. Tout en admirant les voies extraordinaires où il a plu à Dieu de conduire quelques âmes héroïques, on peut cependant faire la remarque suivante avec un pieux auteur 1 : « Bien des saints qui s'étaient adonnés aux rigueurs de la pénitence se sont plaints, dans un âge plus avancé, d'avoir, par un zèle mal entendu, détruit leur corps, de s'être rendus par là inutiles pour le service de Dieu et du prochain. » Saint Bernard, au commencement de sa conversion, donna contre cet écueil ; et, sur la fin de sa vie, il se plaignait de ses austérités excessives, qu'il appelait les erreurs de sa jeunesse.
L'homme ne doit donc rien faire qui puisse nuire à l'intégrité de ses organes, ou qui soit de nature à abréger ses jours. Encore moins lui est-il permis de s'ôter la vie à lui-même Dans l'antiquité, des stoïciens principalement ; chez les modernes, un grand nombre des philosophes hostiles au christianisme ont autorisé ou excusé le suicide. Nous allons en démontrer la culpabilité.
Proposition. — Le suicide est illicite.
11 ne peut être permis à personne d'être rebelle envers Dieu, ingrat envers la société et cruel envers lui-même; or celui qui se suicide se rend coupable de ces trois crimes.
1° Le suicide est rebelle envers Dieu. En effet, il renverse l'ordre de la divine Providence, qui nous a créés pour une
1 Le prince Alex, de Hohenlohe, Mém. et Expér. dans la vie sacerdotale, p 198.
fin arrêtée dans ses conseils; il se montre infidèle à Dieu, qui nous a confié la vie comme un dépôt, et provoque la justice de Dieu en désertant le poste où il a été placé ; il résiste à la volonté divine, qui se manifeste par l'horreur de la mort inhérente à la nature humaine. Aussi tout homme de bien se croit-il toujours lié à la vie, en vertu de la volonté, divine, jusqu'à ce que l'auteur de son être en dispose lui-même, suivant les lois ordinaires de sa providence. C'est cette obligation envers Dieu que Cicéron exprime ainsi dans le Songe de Scipion 1 : « Quare et tibi, € Publi, et piis omnibus retinendus est animus in custodia « corporis ; nec injussu ejus, a quo ille est vobis datus, ex « hominum vita migrandum est, ne munus humanum assi- « gnatum a Deo defugisse videamini. »
2° Il est ingrat envers la société: car a\an.t été nourri, élevé, protégé par la société, il lui arrache un membre qui peut lui être utile, ne fût-ce qu'en donnant l'exemple du courage et de la résignation ; il corrompt la société par un mauvais exemple, et rompt le pacte implicite formé avec elle, pacte par lequel on est tenu de la servir en échange de la protection que l'on en reçoit.
3° Il est cruel envers lui-même : car, en se détruisant luimême, il se prive par là de tendre à la perfection qu'il était capable d'atteindre, et il se place en présence de son juge, étant au moins incertain, quelles que soient ses opinions, s'il n'est pas gravement coupable envers lui.
Cette preuve acquiert encore plus de force par l'accord unanime des peuples à flétrir le suicide comme une action criminelle. Virgile dépose en faveur de ce sentiment dans ces vers :
Proxima deinde tenent mœsti loca qui sibi lethum Insonles peperere manu, luccnique perosi Projecere animas. Quam voilent asthere in alto Nunc et paupeiiem et duros perierre lahores !
jEneid.,M). VI, v. 434.
Première objection. — Notre nature nous porte invin-
1 De Republica, vi, 8.
ciblement à chercher notre bonheur, et par conséquent, a éviter notre malheur ; or, il arrive souvent que la vie présente est réellement un malheur pour nous : donc, en nous l'ôtant, nous ne faisons qu'obéir à la voix de la nature.
Réponse. 1° On nie la mineure. Il est rare qu'il n'y ait pas, même au milieu des plus grands maux, un excédant de bien qui rende la vie préférable à la non-existence, et qui nous fasse craindre de la perdre :
Plutôt souffrir que mourir, C'est la devise des hommes,
a dit la Fontaine » ; mais, dans toute hypothèse, comme c'est Dieu qui est la fin de l'homme, et qu'il ne peut exister de vrai bonheur pour un être que dans l'accomplissement de sa destinée, il s'ensuit que ce qui est dans l'ordre de la divine Providence ne peut être un mal pour l'homme, et qu'il n'y a de bien pour lui que dans la soumission à la volonté de Dieu. D'ailleurs, c'est souvent par notre faute que nous souffrons ; il faut donc en porter la peine. En outre, les maux qui semblent insupportables sont ordinaiement de courte durée : dans ce cas, le vrai mal de l'homme est dans l'impatience, qui l'empêche d'attendre un remède qui ne saurait tarder longtemps. Très-souvent ce pont des maux imaginaires, et les paroxysmes les plus violents nous laissent tout étonnés, après l'accès, du peu d'importance réelle de ce qui nous jetait dans le désespoir.
2° On nie la conséquence. La droite raison, qui n'est rien autre chose que notre intelligence en tant qu'elle conçoit le vrai et le bien, appartient aussi à notre nature, et il est évident que la lumière de l'intelligence doit avoir raison sur d'aveugles instincts ; or, la droite raison nous défend de nous ôter la vie, ainsi qu'on vient de le prouver, et elle nous enseigne que notre vrai bien ne peut consister que dans l'accomplissement de notre destinre, c'est-à-dire des
• Fables, i, 16.
desseins de Dieu sur nous : donc il est faux de dire que nous ne faisons qu'obéir à la vois de la nature en nous ôtantja vie.
Seconde objection. — L'action de s'ôter la vie est un acte de courage, ainsi que le prouvent les exemples de Caton, de Brutus, d'Annibal, etc. : donc le suicide n'est pas une action criminelle.
Réponse. 1° On distingue l'antécédent : l'action de s'ôter la vie est un acte de courage, en soi peut-être, à quelque degré et dans certains cas, on laisse passer l'antécédent ;... eu égard aux circonstances qui le déterminent ordinairement, on nie l'antécédent. On ne prétend pas absolument qu'il ne puisse y avoir quelque degré de courage dans l'acte de s'ôter la vie, puisque ceux qui sont tout à fait lâches sont incapables de supporter l'adversité, et cependant n'osent se donner la mort, comme on le voit par l'exemple de Néron ; mais on nie que le suicide, considéré dans les circonstances qui le déterminent, soit un acte de vrai courage : car c'est surtout l'adversité qui est la véritable épreuve de l'homme courageux, et celui qui se donne la mort ne le fait que pour se délivrer des maux qu'il n'a pas le courage de supporter. C'est ce qui a fait dire au poëte Martial :
Rébus in angustis facile est coniemnere vitam. Fortiter ille facit, qui miser esse potest.
11 est vrai, sans doute, que les hommes cités dans l'objection sont connus pour avoir été dos hommes courageux ; mais leur réputation de courage se fondait sur d'autres actions que celle de leur fin, et elle devrait être plus grande encore s'ils avaient eu la constance de supporter les revers. On en peut donner pour preuves les exemples d'Aristide, de Régulus, de Varron après la bataille de Cannes, de saint Louis en Egypte, de Napoléon à Sainte-Hélène, et un grand nombre d'autres. Il faut dire aussi que les hommes célèbres de l'antiquité qui se sont donné la mort ont payé le tribut à un fatal préjugé qui n'est que trop ordinaire aux époques de décadence morale.
2° On nie la conséquence. Le plus ou le moins de courage n'est, pas la mesure du juste et de l'injuste : il n'y a point de connexion entre ces idées ; de sorte que, supposé que le suicide fût sous tous les rapports un acte de courage, on n'en pourrait pas du tout conclure qu'il n'est pas illicite. Les raisons par lesquelles on démontre (comme ci-dessus) que le suicide est une action criminelle ne peuvent jamais rien perdre de leur valeur à l'égard de personne : il n'y a point de privilège contre le droit et la raison.