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MÉTHODES APPLICABLES A L'HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE

On conçoit que la méthode combinée d'observation des faits et de raisonnement sur les faits, applicable à l'histoire de la philosophie, puisse procéder de diverses manières et suivre tel ordre ou tel autre; ce qui offre, en définitive., assez de variété pour constituer autant de méthodes différentes. On distingue particulièrement :

1° L'ordre ethbnographique. Cet ordre consiste à étudier à part toutes, les doctrines qui se sont produites chez un peuple, pour procéder successivement au même examen chez les autres peuples. Ce serait une méthode peu rationnelle, parce que les travaux philosophiques ne se circonscrivent pas dans les limites des organisations politiques, parce que souvent tel système qui se produit chez un peuple doit trouver dans le même temps sa raison chez un autre peuple, et que les différentes nations, surtout dans les temps modernes, se communiquent leurs travaux intellectuels de toute nature, et font entre elles un perpétuel échange d'idées et de doctrines.

2 L'ordre systématique ou par systèmes. Cette méthode consisterait à donner successivement l'histoire de chaque système considéré à part : ainsi l'on ferait d'abord, je le suppose, l'histoire de toutes les théories sensualistes et matérialistes, qui se rangeraient entre elles, suivant leur plus ou moins d'affinité : ce serait l'histoire du sensualisme, depuis l'origine de la philosophie jusqu'à nos jours. Puis il y aurait une histoire de l'idéalisme traitée de la même manière ; il en serait de même pour le scepticisme, le mysticisme, etc., ce qui donnerait autant d'histoires partielles que l'on distingue de systèmes. Une telle méthode aurait l'inconvénient de ne point offrir les spéculations philosophiques dans leur ensemble et selon les rapports qui lient entre elles les théories les plus diverses.

3° L'ordre chronologique. C'est l'ordre naturel de l'histoire, c'est la marche ordinairement suivie dans l'étude des faits. Cette méthode consiste à recueillir et à exposer les théories suivant l'ordre des temps où elles se sont produites. On parcourt successivement la suite des âges, en observant dans leurs rapports réciproques les systèmes qui se sont développés simultanément pendant la durée de chaque période philosophique. Ces systèmes ont entre eux, pour l'ordinaire, des rapports d'affinité ou d'antagonisme, de combinaison ou d'action dissolvante, qui ne permettent pas de les considérer isolément. Ce n'est pas, néanmoins, que l'on doive toujours s'astreindre à suivre rigoureusement la marche chronologique : quelquefois il est nécessaire d'intervertir légèrement l'ordre des temps, pour arriver à la véritable raison des choses par le rapprochement de plusieurs systèmes ; quelquefois aussi il peut être avantageux de s'écarter un peu de l'ordre chronologique, pour ne pas rompre un certain caractère d'unité qu'imprime à une suite de travaux le génie particulier d'une nation ou d'une école. L'ordre chronologique, ainsi modifié, constitue ce que l'on peut appeler un ordre logique.

Pour conclure, une méthode mixte, où l'analyse raisonnée des doctrines se combine avecla marche chronologique,

de manière à former un ordre vraiment logique, telle est la méthode qu'il faut appliquer a l'histoire de la philosophie.

Gomme, dans le récit des faits qui constitue en général l'histoire proprement dite, on remarque, de distance en distance, des époques ou points fixes qui semblent suspendre le cours des événements et les détailler les uns des autres, lorsque des révolutions décisives renouvellent, en quelque sorte, la face du monde ; de même aussi, dans l'histoire de la philosophie, on distingue de grandes périodes ou époques toutes les foisque quelque grand mouvement d'idées marque une révolution importante dans le monde des intelligences. Tout se lie étroitement, tout s'enchaîne dans l'existence de l'humanité: de là l'unité de l'histoire. Mais pour comprendre cette unité, pour constituer la synthèse de l'histoire, il est nécessaire .qu'une exacte analyse nous donne d'ahord les détails dont se doit former l'ensemble. Pour procéder avec ordre dans cette analyse et y éviter la confusion, il est absolument indispensable de classer les faits innombrables de l'histoire en plusieurs grandes divisions ou époques générales, dans lesquelles sont comprises des subdivisions particulières. C'est ce que nous allons faire pour l'histoire de la philosophie.

Les recherches de la vérité, auxquelles on donne le nom de Philosophie, durent naturellement commencer chez les plus anciens peuples, c'est-à-dire chez les peuples de l'Orient. La philosophie orientale est encore un mystère pour nous ; cependant au milieu des ténèbres qui enveloppent cette partie de l'histoire de la philosophie, il n'est pas difficile de reconnaître, d'après ce qui a échappé aux ravages du temps, que la philosophie des plus anciens âges s'appuyait princi alement sur les traditions primitives et qu'elle était essentiellement dogmatique. Cette philosophie présenti' des caractères assez différents de la philosophie des temps postérieurs, pour qu'il soit hors de doute qu'elle

doive être classée à part et former une époque dans l'histoire de la philosophie.

On avait vu, dès la plus haute antiquité, des peuples partis de l'Orient se diriger au loin, emportant avec eux leurs idées et leurs lois. Plusieurs rameaux détachés de la civilisation antique s'étaient rapprochés vers un même point du globe, où se forma peu à peu une société nouvelle, célèbre par son génie. Cette société, c'est la nation grecque, dont le trait le plus saillant est un caractère marqué d'indépendance. Le génie de la Grè e se dépouille insensiblement de ce qui lui était venu de 1 Orient, et donne aux investigations philosophiques une impulsion toute nouvelle, qui marque l'ouverture d'une époque dans la philosophie. Une grande activité est dès lors imprimée à la pensée humaine, et lui fait parcourir toutes les phases d'un mouvement philosophique, qui aboutit, après environ deux cents ans de durée, a la dissolution de toute vérité, sous l'influence délétère du scepticisme des sophistes.

Le bon sens et la raison rentrent dans la philosophie à la voix de Socrate. Ce philosophe confond l'ignorance présomptueuse des sophistes, et les discrédite entièrement. C'est l'époque d une nouvelle révolution dans le monde de la pensée. La lutte des systèmes dans cetle période, après avoir engendré diverses nuances de scepticisme, se termine par une tentative de fusion entre la philosophie grecque et la philosophie orientale, clans l'école mystique d'Alexandrie. C'est la période la plus complète de la philosophie ancienne, c'en est aussi la plus célèbre et la mieux connue.

Le monde païen avait définitivement fait place au christianisme, et les idées chrétiennes avaient pénétré dans tous les esprits ; mais aussi, par suite des invasions réitérées des Barbares, le niveau de la science avait Laissé considérablement dans la plus grande partie de l'Europe. L'empire d'Orient n'était pas tombé dans la barbarie, mais le génie de la Grèce y avait dégénéré, et se consumait en de stériles disputes, sans rien produire de remarquable. On

conçoit combien, dans un tel état de choses, le mouvement des esprits dut être différent de la science et du génie antiques. La philosophie, lorsqu'elle commença à renaître dans nos contrées occidentales, dut donc former une époque à part. Le caractère dominant de cette époque fut l'union et la subordination de la philosophie à la théologie.

Quoique, durant le cours du quinzième et du seizième siècle, il y ait eu une sorte de renaissance pour la philosophie comme pour la poésie et les beaux ans, cette renaissance ne fut guère qu'une imitation classique de la philosophie comme des arts de la Grèce : ce fut la préparation d'une période philosophique, mais non un mouvement philosophique assez important pour être considéré comme une époque à part dans 1 histoire de la philosophie.

L'introduction d'une nouvelle méthode par Bacon et par Descartes, au commencement du dix-septième siècle, ouvre pour la philosophie l'ère des temps modernes. C'est à cette époque que s'opère une réaction décisive contre la scolastique,et que se commence celte série d'importants travaux qui ont amené la philosophie a l'état où nous la trouvons aujourd'hui.

Tour résumer, l'histoire de la philosophie peut se diviser en cinq époques.

La première commence à l'origine même de la philosophie : c'est la philosophie des plus anciens peuples de l'Orient, ou la philosophie orientale, philosophie qui nous est peu connue, et dont les dates sont généralement incertaines.

La seconde époque commence à Thaïes et à Pythagore, vers l'an 600 avant Jésus-Christ, et dure jusque vers l'an 400 : c'est [a philosophie grecque avant Socatr.

La troisième, qui commence à Socrate, fut continuée par Platon et Aristote, les deux plus grands noms de cette période: c'est la philosophie grecque depuis Socrate ; son existence se prolonge jusqu'au sixième siècle de notre ère. Cette époque est suivie d'environ deux siècles de tran-

sition qui précèdent la naissance de la philosophie du moyen âge.

La quatrième époque commence vers la fin du huitième siècle, sous l'influence de la théologie, et se continue jusqu'au dix-septième : c'est la philosophie du moyen âge, appelée communément scolastique. Cette époque se termine par deux siècles environ, qui offrent un caractère philosophique intermédiaire entre la scolastique proprement dite et la philosophie des temps modernes.

La cinquième époque se fonde avec Bacon et Descartes, au commencement du dix-septième siècle: c'est la philosophie moderne. L'induction de Bacon, le doute méthodique et l'évidence rationnelle de Descartes, y impriment une direction toute nouvelle aux intelligences.

Ces cinq époques peuvent se ramener à trois grandes périodes : la philosophie ancienne, la philosophie du moyen âge et la philosophie moderne.

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