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PHILOSOPHIE CHEZ LES HÉBREUX

Avant de commencer l'exposé succinct de ce qui nous est resté des travaux philosophiques de l'Orient, il ne sera pas

hors de propos de se rappeler à la mémoire les principales doctrines d'un peuple qui fut toujours un peuple à part dans l'histoire de l'humanité: je veux parler du peuplejuif. On conçoit sans peine que les Hébreux ne durent point avoir de philosophie au sens que l'on attache ordinairement à ce mot dans l'antiquité, parce qu ils trouvaient intactes et pures, dans leurs traditions et dans leurs livres, les vérités essentielles qui étaient altérées chez les autres peuples, et qui sont l'objet principal des recherches philosophiques. Ce n'est pas néanmoins, abstraction faite de l'inspiration divine, que le génie leur ait manqué; car les écrits de leurs docteurs et de leurs prophètes contiennent les plus sages leçons de morale et de politique, les idées les plus saines et les plus élevées sur la Divinité, et sur la nature ainsi que sur les destinées de l'homme ; de telle sorte qu'en un sens, l'on peut dire, avec vérité, que Moïse, David, Salomon, Isaïe, etc., sont les plus grands des philosophes.

Les livres de Moïse contiennent les principes fondamentaux de ce qu'on appellerait la philosophie des Hébreux, si l'on ne savait que la doctrine hébraïque, base de la doctrine chrétienne, doit être considérée comme une religion. Elle ne peut donc trouver ici sa place qu'à raison de l'affinité des questions qu'elle traite, d'après l'autorité divine, avec celles que discute la philosophie par les seules lumières de la raison.

L'Être éternel, le Tout-Puissant, le Créateur de l'univers, celui qui est, ou Jéhovah, est un, et il n'y a pas d'autre Dieu que lui : Dominus Deus noster, Dominu* anus est *. Dieu a choisi le peuple hébreu pour conserver intactes les vérités fondamentales, altérées chez les autres peuples. Dans ce but, Moïse, législateur suscité de Dieu, proclame par-dessus tout V unité de Dieu, et prescrit au peuple d'Israël une infinité de précautions destinées à le tenir séparé des autres peuples, qui auraient pu 1 entraîner à l'idolâtrie. Le peuple hébreu, peuple dur et intraitable, a besoin

1 Deuter., vi, 4.

d'être conduit par la rigueur ; c'est un peuple grossier encore, qui n'est sensible qu'aux récompenses et aux peines de la vie présente : aussi est-ce surtout par l'espoir des récompenses et la crainte des peines temporelles que Moïse le conduit à travers le pèlerinage de la vie. Moïse insiste moins sur la vérité d'une vie à venir que sur l'unité de Dieu, sans doute parce qu'il n'était pas nécessaire de revenir souvent sur une vérité universellement admise chez toutes les autres nations, et en particulier dans l'Egypte, où avaient séjourné les enfants de Jacob. La vérité d'une vie future, plus souvent exprimée dans la suite dos Livres saints, est néanmoins déjà très-clairement contenue aux livres de Moïse. Pour ne pas entrer dans un détail que ne comporte pas la nature de ce cours, sans parler d'autres passages qui, évidemment, ne peuvent s'entendre que dans le sens d'une autre vie, qu'il suffise de citer le chapitre xvm

du Deutéronome, f. 11 : Nec inveniatitr in te incanla-

tor, nec qui pythones consulat, nec divinos, avt quœrat a mortuis veritatem. C'est la défense expresse d'évoquer et d'interroger les morts ; ce qui a fait dire à un écrivain du dernier siècle, Fréret (cité par Frayssinous, Moïse lègisl.), que cette loi mérite beaucoup d'attention, parce qu'elle prouve, « contre les Sadducéens modernes, qu'au temps de Moïse, les Hébreux croyaient communément les âmes immortelles ; sans cela ils ne se seraient pas avisés de les consulter ; on n'interroge point ce que l'on ne croit point exister. »

Le genre humain dégénéré par la chute du premier homme, la promesse et l'attente du réparateur de la nature humaine, tels sont encore, avec Y unité de Dieu et la vie future, les dogmes principaux de cette ancienne loi, qui a servi de base et de préparation au christianisme.

Plusieurs sectes se formèrent chez les Juifs, après la captivité de Babylone : 1° Les Saducéens, qui tirent leur nom d'un certain Sadoclc, l'un des chefs de la secte. Ces sectaires niaient l'immortalité de l'âme, la résurrection des corps et l'existence des anges ; ils prenaient part néan-

moins aux solennités religieuses, et observaient assez fidèlement les pratiques de la loi. Ils ne paraissent pas avoir jamais été fort nombreux. 2° Les Pharisiens, dont le nom vient d'un mot hébreu qui signifie séparé. Ils affectaient de se distinguer des autres Juifs par la régularité de leur vie : c'étaient des hommes à formes austères et remarquables par leur science religieuse, mais gâtant leurs vertus apparentes par l'orgueil et par l'ostentation. Outre les livres saints auxquels ils donnaient souvent les interprétations les plus singulières, ils avaient une multitude de traditions orales qu'ils faisaient remonter jusqu'à Moïse. Après la ruine de Jérusalem, les docteurs pharisiens ouvrirent des écoles en divers lieux pour y enseigner la loi avec leurs traditions, dont ils composèrent le recueil connu sous le nom de Talmud. 3° Les Esséniens, qui menaient une vie ascétique analogue à celle de nos religieeux, excepté qu'ils ne vivaient point en commun dans des monastères. On ne leur connaît point de dogmes particuliers

Les peuples de l'Orient qui méritent le plus d'attention dans l'histoire de la philosophie, à raison de leur antiquité ou de leur importance philosophique, sont les Chaldéens, les Égyptiens, les Perses, les Indiens, les Chinois. Nous n'avons sur la philosophie des premiers qu'un petit nombre de notions très-imparfaites ; mais nous possédons des documents assez étendus sur la philosophie de la Chine et principalement sur celle de l'Inde.

§ I. Philosophie des Chaldéens et des Phéniciens.

1° Chaldéens.

La philosophie des Chaldéens ou Babyloniens ne nous est guère connue que par des témoignages étrangers. Si l'on excepte un fragment du Chaldéen Bérose. que l'on croit avoir été contemporain d'Alexandre le Grand, on en est réduit, sur la philosophie chaldéenne, à un petit nombre de

renseignements qui se rencontrent, çà et là dans les écrits des historiens et des philosophes grecs.

Voici quels étaient les dogmes des Chaldéens sur les causes premières : Bel, la divinité supérieure ou le principe des êtres, et le chaos primitif, qui n'était que ténèbres et eau ; dieu produisant la lumière qui donne la mort aux monstres fils du chaos, puis faisant succéder l'ordre au chaos, et formant de sa substance et de celle des dieux inférieurs mêlées à la terre les dmcs des hommes et des animaux, tandis que les corps célestes et terrestres sont formés par le déchirement de la substance matérielle personnifiée sous l'emblème de la déesse Omoroka. Ce sont là évidemment des idées reçues par tradition. Mais ce qui constitue une direction scientifique propre aux Chaldéens, c'est que l'observation des faits astronomiques, qui les conduisit d'abord à l'astrolâtrie, se combine dans leur esprit avec l'idée que les événements du monde inférieur ou humain sont une dépendance des mouvements du monde supérieur ou céleste. Leur philosophie était donc astrologique. Il y eut dans la Chaldée plusieurs sectes ou écoles, au rapport de Strabon, ce qui prouve qu'il s'y développa un mouvement philosophique quelconque ; mais il est impossible d'en déterminer le caractère, faute de documents qui soient parvenus jusqu'à nous.

2° Phéniciens.

Philon de Byblos, au Ier siècle de notre ère, traduisit en grec une histoire de Phénicie, écrite en langue phénicienne, et attribuée à Sanchonialhov , que l'on croit avoir vécu vers le temps de la guerre de Troie. La théologie des Phéniciens, d'après Philon, cité par Eusèbe ', débute par les idées suivantes: « L'air ténébreux, l'esprit de l'air ténébreux et le chang furent les premiers principes des choses. L'esprit donna la vie à ces principes ; de l'union des éléments l'amour naquit et l'univers exista. » Ces fragments ne nous offrent qu'un tissu de mythes inintelligibles. Ce qu'on y

1 Préparât, évangél., liv. I, ch. x

distingue de plus clair, c'est un essai d'explication de l'univers par des causes matérielles, où l'on peut entrevoir quelques traces de spiritualisme.

Posidonius, philosophe stoïcien, cite le Phénicien Moschus comme le premier auteur de la théorie des atomes. Mais, du reste, si l'on ne peut douter qu'il n'ait existé chez les Phéniciens un corps de doctrine quelconque, on peut présumer aussi que leur esprit mercantile ne leur permit pas de pousser très-loin leurs investigations philosophiques.

§ II. Philosophie des Égyptiens.

On sait que l'Egypte est un pays fort remarquable par l'antiquité de sa civilisation, mais on n'a que très-peu de documents sur sa philosophie. Aucun livre d'origine égyptiennene nous a transmis les conceptions philosophiques de cette contrée. Seulement Hérodote, Diodore de Sicile, Plutarque et les philosophes alexandrins Porphyre et Jamblique, nous fournissent quelques matériaux ; encore n'eston pas sûr qu'ils se rapportent à la philosophie primordiale. Manêilion, prêtre égyptien, qui vivait environ trois cents ans avant Jésus-Christ, avait écrit en grec une histoire d'Egypte, qu'il disait avoir tirée des ouvrages d'Hermès ou Mercure Trismégiste, célèbre législateur égyptien, et d'anciens mémoires. Cet ouvrage est perdu ; il n'en reste que quelques fragments peu authentiques.

Les prêtres égyptiens, seuls dépositaires de la science, avaient une double doctrine: l'une exotèrique ou extérieure, qu'ils enseignaient publiquement ; l'autre ésotêrique ou secrète, qu'ils ne communiquaient qu'aux initiés. Voici à peu près quelle était leur doctrine secrète, autant qu'on peut la reconnaître à travers le voile allégorique qui la recouvre. Il y a un Être suprême, l'Être incompréhensible, le principe caché de tout ce qui est. Tout ce qui a vie et mouvement dans la nature est sorti de lui par émanation. Tous les pouvoirs primitifs, en tant qu'ils constituent l'univers, sont

oOO HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE.

représentés par une double émanation : Osiris et Isis. Osiris est le principe lumineux et actif dans la nature ; Isis, le principe ténébreux, passif, matériel. Osiris s'identifie avec le soleil, et Isis avec la lune. Mais, en outre, il y a dans la création une loi de destruction, ou la mort dans la vie. Cette loi est représentée par Typhon, le principe du mal. Typhon s'unit à Nephthys, la perfection : de là le mélange du bien et du mal en ce monde.

L*âme humaine est immortelle; après sa séparation d'avec le corps, elle subit d'abord un premier jugement dans VAmenli, le séjour des morts, puis elle est soumise à diverses transmigrations et passe dans des corps d'hommes et d'animaux, ou dans des astres. A la fin de toutes les épreuves, l'âme subit un dernier interrogatoire; ensuite le jugesuprême prononce la sentence décisive qui admet le mort dans la béatitude ou l'en exclut pour toujours. Les croyances de l'Egypte sur l'autre vie, attestées par divers écrivains de. l'antiquité grecque, peuvent se lire encore aujourd'hui sur les monuments dont la science moderne est parvenue à déchiffrer en partie les mystérienx caractères, et principalement dans Jes tableaux et les textes du Rituel funéraire, que Champollion le Jeune a recueillis dans ses dessins et expliqués dans ses Lettres. On comprend du reste que ces détails appartiennent plus à la religion des Égyptiens qu'à leur philosophie.

§ III. Phiksopliie des Perses.

La religion des anciens Perses était le culte des éléments, et spécialement du feu, qui était chez eux l'emblème de la divinité. Ce culte devint plus tard l'adoration des astres ou le sabéisme. Les prêtres de la Perse s'appelaient mages. Zoroaslre, Mède de nation, qui vivait, selon toute apparence, sous le règne de Darius, fils d'Hystaspe, introduisit des changements considérables dans le culte religieux des Perses. Cette religion, ainsi modifiée, se retrouve encore de nos jours dans quelques parties de l'Inde, chez les Parses ou

Parsis, qui ont été chassés de la Perse par les mahométans et qui se prétendent en possession des écrits de Zoroastre. Vers la fin du siècle dernier, un célèbre orientaliste, Anquetil-Duperron, alla recueillir sur les lieux mêmes une partie de ces livres, et. après en avoir fait une traduction française, il en publia la collection sous le titre de Zend-Avesta. On croit généralement que ces livres ont subi des altérations, et qu'ils ne sont plus aujourd'hui tels qu'ils sont sortis des mains de leur auteur.

Voici en substance la doctrine fondamentale du Zend- Avesta. Au commencement était le temps sans bornes, Zerwane-Akrrene, l'unité première, la source des êtres. L'éternel ou le temps sans bornes produit deux principes contraires : Ormuzd et Ahriman. Ormuzd est la lumière pure et le principe du bien ; Ahriman est le principe des ténèbres et du mal. Cesdeux principes sont perpétuellement en guerre l'un contre l'autre. Les âmes des hommes qui suivent Ahriman se réunissent aux mauvais génies (les Deius, les Darvands) dans l'abîme ténébreux, séjour des supplices ; et ceux qui écoutent Ormuzd se réuniront à lui et aux bons génies (les Amschispands, les Izeds) dans la lumière et la félicité. Toutefois, à la fin, Ahriman lui-même sera purifié et le mal sera vaincu : alors disparaîtra l'antagonisme de la création. On voit que le dualisme du Zend- Avesta n'est pas le même que celui qui s'est développé plus tard, et qui consiste à admettre deux principes coéternels et non produits, puisque, dans le Zend-Avesta, le principe luminenx et le principe ténébreux émanent d'une unité première.

L'histoire ne nous apprend rien sur le développement des systèmes philosophiques dans la Perse ; mais nous verrons plus tard, par le gnosticisme, qu'au moins, vers le temps de l'ère chrétienne, un mouvement de spéculations philosophiques existait dans ces contrées.

§ IV. Philosophie des Indiens.

Les écrivains de l'antiquité qui ont fait mention de l'Inde. tels que Strabon. IMutarque, Arrien, Porphyre, etc., ne nous en donnent qu'une connaissance fort imparfaite ; ils ne nous offrent d'ailleurs aucune garantie certaine sur les sources où ils ont puisé. On connaît sans doute, par les témoignages anciens, quelques parties de la doctrine des sagesde l'Indeou brahmanes, appelés parles Grecs gymnosophistes ; mais c'est surtout par les voyageurs modernes que l'on a obtenu les plus précieux documents sur l'Inde et sur ses doctrines. De toutes les pbilosophies des plus anciennes nations, c'est la philosophie de 1 Inde qui nous est le mieux connue, au moins en l'état où elle se trouve dans les livres que M. Colebrooke a fait connaître au public européen (de 1824 à 1829). Déjà précédemment on possédait un recueil contenant de longs extraits des Védas, en langue persane, sous le titre d'Oupnek'hat, ouvrage traduit en latin par Anquetil-Duperron ; et les Lois de Manou, le premier législateur de l'Inde, qu'une traduction anglaise, par William Jones, avait fait connaître à l'Europe vers la fin du siècle dernier. Mais ce qui fait perdre une grande partie de leur prix aux documents dont nous sommes en possession sur la philosophie indienne, c'est l'absence totale de chronologie, ainsi que les signes manifestes que l'on y remarquede l'altération des textes primitifs. « Dans l'Inde, dit M. Cousin «, les différents systèmes philosophiques n'ont point de date certaine, pas même de date relative. Tous se citent les uns les autres, soit pour s'appuyer, soit pour se combattre ; ils se supposent tous, et on dirait qu'ils sont nés tous ensemble le même jour. La raison vraisemblable de ce singulier phénomène est que les différentes écoles de l'Inde ont sans cesse retouché les monuments sur lesquels elles se fondent... pour se tenir ou se remettre à l'ordre du jour. »

1 Cours de l'Hist. de la philos., \* leçon.

La base du système théologique de l'Indostan, c'est la divinité comprenant trois rapports distincts. De toute éternité existait Brahm, la substance première, infinie, l'unité pure. Dans le sein de Brahm, se développe la Trimourti, ou la trinité indoue :Brahma, le créateur, Vichnou, le conservateur, et Siva, le destructeur des formes, produisant par cette destruction même le retour des êtres dans l'unité de Brahm. Mais la Trimourti ne se développe dans Brahm que lorsqu'il produit Maya, la matière ou l'illusion, source de tous les phénomènes, et au moyen de laquelle apparaissent les existences individuelles. Les âmes humaines sont soumises à la loi universelle de transmigration, qui consiste a [i successivement, pour se purifier, dans des corps plus ou moins parfaits, avant de se réunir définitivement à la grande âme, Atma. L'existence ici-bas est une chute, et la terre un lieu d'exil.

Toutes ces idées sont exposées dans les livres sacrés, ou les Védas, au nombre de quatre, rédigés, selon la légende, par un sage nommé Vyasa, dans la langue savante de l'Inde ou le sanskrit. Un ne sait rien de positif sur l'âge qui peut être attribué à ces livres.

Les Hindous divisent leurs théories philosophiques en trois catégories : les théories orthodoxes ou supposées conformes â la doctrine des Védas : les théories hétérodoxes, ou contraires à cette doctrine ; les théories partiellement orthodoxes et partiellement hétérodoxes. Les théories entièrement hétérodoxes se rattachent au Bouddhisme, secte religieuse dont le caractère n'est encore qu'imparfaitement connu, mais que l'on sait s'être élevée contre la constitution hiérarchique et les principales doctrines du brahmanisme. Le brahmanisme continue de régner dans l'Inde ; mais le bouddhisme a été forcé, par suite de persécutions sanglantes, à se réfugier dans ITndo-Chine et dans la Chine '.

1 Le Bouddhisme a eu pour fondateur un sage de l'Inde nommé Çakiamouni. qui. suivant l'opinion la plus accréditée, vivait au vie siècle avant notre ère. Ce sage, disent les Bouddhistes, après avoir passé pur une série innombrable de transmigrations, s'est

On considère ordinairement la doctrine des Védas comme empreinte de panthéisme. Peut-être cependant ne faut-il pas prendre à la lettre et dans un sens absolu les expressions des Védas, qui nous représentent Dieu comme l'être unique, et les créatures comme des êtres illusoires. On trouve, d'ailleurs, dans ces livres les doctrines les plus diverses sur Dieu, sur le monde et sur lame, et l'on a en outre de fortes raisons de croire qu'ils ont été interpolés par les brahmanes. Quoi qu'il en soit, ce qu'il y a de sûr, c'est qu>n partant de la doctrine des Védas, en l'état où ils sont actuellement, on arrive très-promptement au panthéisme proprement dit. La Bhagavad-Gita, épisode philosophique du poëme Mahabharata, développe ce système dans toute sa rigueur métaphysique et dans ses principales conséquences morales. La doctrine orthodoxe, connue sous le nom de philosophie Vidante, déduit des Védas une métaphysique subtile, qui aboutit a la négation de la matière etmème de toute existence individuelle. Cette doctrine formule le panthéisme d'une manière complète ; c'est aussi la philosophie idéaliste de l'Inde. Le célèbre brahmane Ram-mohun-roy, mort en Angleterre en 1838, avait appartenu à l'école védantiste.

élevé a un tel degré de science et de sainteté, qu'il est devenu Bouddha, c'est-à-dire docteur par excellence. Bouddha est révéré, sous des noms divers, dans une grande partie de l'extrême Orient; ses sectateurs lui rendent les honneurs religieux, ils lui adressent des prières fréquentes, et ils le représentent comme un être d une perfection qu'aucun langage humain n'est capable d exprimer.

Dans le système bouddhique, les transmigrations des âmes qui demeurent vicieuses ou imparfaites, se perpétuent indéfiniment, entremêlées de séjours, plus ou moins prolongés, dans différents ordres de cieux ou d'enfers: tandis que lésâmes qui sont arrivées a la perfection échappent à la falalilé de la métempsycose et parviennent à ce qui est considéré par les Bouddhistes comme le bien suprême, savoir, à ce qu'on appelle le Nirvana, c'est-à-dire l'anéantissement, ou du moins l'extinction des existences successives. Quelle que soit d'ailleurs au juste la signification d^cemot dans la théorie métaphysique, le sens qu'y attache la multitude des adora teurs de Bouddha n'est pas autre que celui d'un éternel repos qu'aucune mutation de l'être ne viendra plus troubler.

Le système partiellement orthodoxe et hétérodoxe, appelé Sankhya de Kipila, du nom de son auteur, est une philosophie sensualiste qui ahoutit à toutes les conséquences du sensualisme, c'est-à-dire au matérialisme et à l'athéisme.

Dans les nomhreux commentaires sur les systèmes opposés, on trouve quelques traces de scepticisme ; mais c'est le mysticisme qui q eu une large part dans ces contrées. On cite particulièrement, comme appartenant à la philosophie mystique, VIoga-Sastra, appelé aussi Sankhya de Patandjali.

Il faut remarquer encore le traité de dialectique nommé Maya, traité qui a pour auteur Goiama. On y trouve le syllogisme indien, composé de cinq memhres: la proposition, la raison, l'exemple, Vapplication, la conclusion. Colebrooke nous en a donné le modèle suivant :

1° Cette montagne est brûlante ;

2n Car elle fume ;

3° Ce qui fume brûle, comme le foyer de la cuisine ;

4° Il en est de même de la montagne qui fume ;

5° Donc elle brûle

C'est un argument complet que l'on appelle particulièrement niaya, ou raisonnement par excellence. On n'énonce pas toujours les cinq membres du niaya ; mais on peut le réduire aux trois derniers, ce qui le rend identique au syllogisme ordinaire, avec un exemple.

I V. Philosophie des Chinois.

Les Chinois, comme les Hindous et d'autres anciens peuples, ont aussi leurs livres sacrés. Ces livres, appelés King, sont d'une authenticité douteuse dans leur état actuel. Conformément au plus ancien, YY-King, réputé l'ouvrage de Fo-hi, le fondateur de l'empire de la Chine, l'origine des choses peut s'exposer de la manière suivante : la raison su-

cours de ph. ?g

j 16 HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE.

prèuie, Tao, est le grand comble, Tai-Ki, sur lequel toutes choses sont appuyées, comme les chevrons sur le faite d'un toit, idée qui nous représente Dieu comme au-dessus de tout, et comme soutenant tout par sa puissance. Le grand principe primitif a engendré les deux règles fondamentales de l'existence ou les deux contrastes, savoir, le Yang et le Tn, c'est-à-dire la nature parfaite et la nature imparfaite, l'actif et le passif, le oui et le non, la clarté et l'obscurité, le ciel et la terre; ce qui signifie que la création se résout dans deux principes contraires, qui émanent d'une première unité. On trouve dans le Chou-King, ou le Livre par excellence, des idées très-saines sur la divinité et sur son influence dans les événements de ce monde. On y remarque surtout l'intervention constante du Ciel ou de la Raison suprême dans les rapports du prince avec ses sujets.

Environ six cents ans avant l'ère chrétienne commença pour la Chine une époque de philosophie proprement dite. Cette philosophie se divise en deux branches et forme deux grandes écoles : celle de Lao-Tseu, qui fut spécialement métaphysicienne, et celle de Confucius, où prédominèrent les études morales.

Lao-Tseu, né vers le commencement du sixième siècle avant notre ère, paraît avoir été l'un des esprits intuitifs les plus remarquables de l'antiquité. Le célèbre sinologue Abel Kémusat, dans ses recherches spéciales sur Lao-Tseu, compare la doctrine de ce philosophe avec celle de plusieurs philosophes grecs, et lui trouve les plus grandes analogies avec Platon et Pythagore. Lao-Tseu est l'auteur du Tao-te-King ou Livre de la raison cire /• vertu. Ce philosophe y prescrit au sage de s'identifier au Tao, c'est-à-dire à la raison suprême universelle, afin de subsister éternellement. La secte dégénérée des Tao-sse révère encore aujourd'hui Lao-Tseu comme une émanation divine.

Confucius, dont le nom chinois est Khoung-fou-tseu ou simplement Khoung-tseu, est regardé en Chine comme le

sage par excellence; il naquit vers Tan 550 avant notre ère. Confucius, frappé des désordres qui affligeaient son pays, en entreprit la réforme : et. dans ce but, il s'efforça de rétablir l'ancienne doctrine sur la Divinité et sur sa providence. Ses écrits se bornent a peu près exclusivement à la morale et à la politique; il n'y traite aucune des grandes questions de la métaphysique. Le caractère le plus remarquable de sa doctrine consiste en ce que la piété filiale y est présentée comme la racine de toutes les vertus et la première source de l'enseignement moral. La famille, l'Etat et le monde sont réglés sur le même type. Les enfants sont au père ce que les sujets sont au prince, ce que tous les hommes sont au Ciel. Il existe une loi supérieure à la volonté du père et à celle du prince : cette loi, c'est la loi du Ciel Confucius emploie souvent le nom de Ciel dans un sens qui ne peut évidemment s'entendre que d'une cause intelligente ou Dieu.

Les quatre livres de philosophie morale et politique de la Chine, connus sous le nom des Quatre livres classiques. sont l'ouvrage de Confucius et de ses disciples. Le quatrième est de Mencius, en chinois Mevg-tseu, le plus célèbre philosophe de la Chine depuis Confucius. Ce philosophe vivait dans le quatrième siècle avant l'ère chrétienne.

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