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PHILOSOPHIE GRECQUE

Les premiers Grecs ne furent, comme on le sait, que des colonies de nations plus anciennes, qui durent apporter avec elles leurs idées religieuses cl morales. Aussi est-il facile de reconnaître, dans les écrits des premiers sages de la Grèce, les traditions antiques du genre humain. Trois ou quatre noms semblent présider aux origines de la civilisation grecque : Orphée de Thrace, Cécrops d'Egypte, Cadmus de Phénicie, Phoronèe d'Argos, auxquels on peut joindre Proinéthée, Amphion, Linus, Musée, etc., comme se rapportant également aux premiers temps de la civilisation grecque. Plusieurs des plus anciens Pères de l'Église, saint Justin ', Clément d'Alexandrie2, invoquaient, contre les païens de leur époque, les poésies d'Orphée en faveur de l'unité de Dieu.

Plus tard, c'est à-dire dans le septième et le sixième siècle avant Jésus-Christ, on vit paraître les sept Sages de la Grèce : Thaïes de Milet, et Bias de Priène, en Ionie; Pittacus de Mitylène, Cléobule de Linde dans l'île de Rhodes, Solon Athénien, Chilon Lacédémomen, et Pèriandre Corinthien On leur attribuait les sentences morales qui se lisaient dans- le vestibule du temple de Delphes, entre autres, rv<û9i o-îawxôv, Nosce leipsum; Mtôh ayav, Ne quid nimis 3.

Ces hommes, à l'exception de Thaïes, ne sont point connus pour s'être livrés aux spéculations scientifiques; ce lurent seulement des moralistes et des législateurs. Au lieu de Pèriandre, tyran de Corinthe, que Platon jugeait indigne d'être mis au rang des sages, on peut compter, suivant les uns, Èpimènide de Crète, suivant d'autres, le Scythe

1 Ad Grœcos cohortatio, xv

* Stromat., I V.

:1 Pausanias, Description de la Grèce, liv. X, cl), xxiv.

Anacharsis, ou Mi/son l'Étëen, ou Phérccyde de Syros *. Les doctrines philosophiques de la Grèce appartiennent à plusieurs phases distinctes. D'abord elles portent manifestement l'empreinte du génie oriental, tant pour le fond que pour la forme ; puis elles commencent à revêtir le caractère propre de l'esprit grec. Bientôt on voit paraître l'époque de la philosophie proprement dite. Cette époque se partage elle même successivement en plusieurs autres, qui peuvent se ramener à deux divisions principales, savoir, avant et depuis Socrate. C'est Thaïes qui fonde la première école en lonie, comme Pythagore, vers le même temps, fonde l'école italique dans la Grande-Grèce.

PREMIÈRE ÉPOQUE DE LA PHILOSOPHIE GKECQUE PHILOSOPHIE GRECQUE WANT SOCHATF..

La première époque de la philosophie grecque, ouverte par Thaïes et par Pythagore, se partage d'abord entre les deux grandes écoles dont ils furent les chefs : 1° l'école ionique, fondée par Thaïes ; ^° l'école italique, fondée par Pythagore. De l'école italique dérive l'école ftÈlée ; par réaction contre celle-ci se forma l'école atomistique: puis vinrent h s sophistes, la première école de scepticisme chez les Grecs

§ I. École ionique.

Thalès, originaire de Phénicie, à ce que l'on croit, naquit environ 640 ans avant notre ère. Après plusieurs voyages en divers lieux et un assez long séjour en Egypte, il se fixa définitivement à Milet, où il fonda l'école de philosophie connue sous le nom d'École ionique. Thalès est regardé comme le premier d'entre les Grecs qui se soit occupé de l'origine des choses d'une manière rationnelle. Il considérait Veau, l'humide, fàap, comme le principe de toutes

1 Clément d'Alexandrie, Slromat., liv. I, art. m.

choses, amené probablement à cette opinioD, dit Aristote \ parce que l'humide est L'aliment de tous les êtres, parce que le chaud eu provient e! que les animaux en vivent. Thaïes enseignait que tout est sorti de l'eau et que tout se résout en eau. Selon lui. l'air n'est que l'eau raréfiée, et la terre que l'eau condensée. 11 admettait en outre, au rapi ort de Cicéron, une âme ou Dieu, par qui tout est formé de l'eau : u Thaïes Milesius aquam dixit esse initium rerum; Deum autem eam mentem, quae ex aqua en in ta fiogeret -. » Il définit la Divinité, ~b Ozlov, ce qui n'a ni commencement ni fin s. L'âme humaine, selon Thaïes, est une force motrice, •/.ar-r/.i-j ri 4. Il avait acquis, durant son séjour en Egypte, des connaissances assez étendues en géométrie et en astronomie, et il émerveilla fort les Grecs en leur prédisant une éclipse de soleil environ six cents ans avant Jésus- Christ.

A.NA.XIMANDRE, né a Milet vers 610, substitua à l'eau élémentaire de Thaïes quelque chose d'indéterminé, qu'il Domme fibret/jov, l'infini: cet infini est pour lui le divin. zb Béîm 5. Tout ce qui est contenu clans l'infini est sujet au changement; mais l'infini lui-même est immuable. Plusieurs ont pensé que cet infini d'Anaximandre était une nature distincte des éléments; d'autres que c'était quelque chose d'intermédiaire entre l'eau et l'air. On attribue à Anaximandre l'invention des figures de géométrie, des sphères et des cartes géographiques. Sa physique était remplie d'hypothèses, le plus souvent absurdes; observation, du reste, applicable, en général, à la physique des anciens.

AnaximèNE, de Milet, disciple et successeur d'Anaximandre, adopta, pour expliquer les phénomènes de la

1 Métaphysique, I, ni.

2 Iip mu. dcor., I, x.

3 Diogène Laërce, Vie des plus illustres philosophes, I, 36. * Aristote, De l'âme, I, n.

5 Diog. Laërce, II, i — Arist., Physique, III, îv.

nature, un principe moins abstrait que celui d'Anaximandre, et en même temps plus subtil que celui de Tbalès. Au lieu de l'eau ou de l'infini indéterminé, il considéra l'air, à-Âo, comme l'élément primitif et universel qui produit toutes choses, soit en se condensant, soit en se raréfiant. Selon lui, l'âme n'est qu'une substance aérienne1. L'air est infini, mais tout ce qui en provient est fini et borné, comme la terre, l'eau et le feu, d'où sont formés tous les corps 2.

ANAXAGORE, né à Clazomène vers l'an 500, étudia probablement d'abord sous Anaximène, puis il alla visiter l'Egypte. De retour en Grèce, il se fixa à Athènes, et s'y lia d'amitié avec Périclès. Ses opinions, qui parurent opposées aux doctrines dominantes, l'ayant fait accuser d'impiété par les Athéniens, il se retira à Lampsaque, où il mourut âgé de soixante-douze ans. Les théories plus ou moins décidément matérialistes des Ioniens, ses prédécesseurs, étaient insuffisantes pour rendre raison du principe actif de l'univers. Pour sortir de cette difficulté, Anaxagore développa clairement la notion de l'Être suprême. Il admit en principe une matière sans bornes, divisée en une infinité de parties similaires ou homœomeries, d'abord éparses et confuses, mais ensuite mises en ordre par une intelligence divine 3. Les parties qui étaient homogènes constituèrent, en se réunissant, chaque espèce de corps, ainsi que l'explique Lucrèce * :

Principium rerum quam dicit Homœomeriam, Ossa videlicot è pauxillis atque minutis Ossibus. sic et de pauxillis atque minutis Visceribus viseus gigni, etc,

La doctrine d'un esprit, vous 5, ordonnateur du monde, a

1 Plutarque, de Placilis philosophorum, lib. I, ni. 8 Cic., Acadëm. I. Il.xxxvn.

8Cic., Académ. Il, xxxvn.

Diog. Laërce, II, 6.

contribué puissamment à la célébrité d'Anaxagore. Cette intelligence est le premier principe du mouvement ; elle est distincte de la matière, elle est l'âme du monde, ■^vyji toO -/ôdfio'j. Malgré les modifications importantes que lit Anaxagore à l'enseignement de l'école ionique, il lui conserva néanmoins son caractère dominant, en s'occupa nt beaucoup plus de physique que de métaphysique et de morale. Il adonné une explication, souvent imaginaire, d'un grand nombre de phénomènes de la nature. Il pensait que la lune est une terre habitée, et que le soleil est une masse ardente ; ce qui fut cause qu'on l'accusa d'athéisme, comme ne reconnaissant pas le soleil et la lune pour des dieux.

Anaxagore eut pour successeurs deux de ses disciples : Diogène, d'Apollonie en Crète, et Arghélaus de Milet, ou d'Athènes selon d'autres Diogène d'Apollonie, combinant le principe d'Auaximène avec celui d'Anaxagore, considérait l'air comme l'élément universel de la nature, et lui attribuait une vertu divine avec intelligence, vôn<n;- Archélaûs est le dernier représentant de l'école d'Ionie, transférée à Athènes depuis Anaxagore. Archélaus, surnommé le Physicien >, joignait à la science de la nature les études morales, dont il communiqua le goût à Socrate, qui fut son disciple.

Il faut remarquer, en général, sur Vècole ioniqve, que sa philosophie fut principalement une philosophie de la nature, et qu'elle s'occupa de l'univers beaucoup plus sous le point de vue physique que sous le point de vue moral. Cette école, ayant pris le monde physique pour point de départ, s'attacha spécialement à la certitude des sens ; c'est pour cela qu'on lui a donné le nom d'école sensual'ste.

Heraclite. — On peut annexer à l'école ionique Heraclite d'Ephèse, qui florissait vers l'an 500 avant Jésus- Christ. Ce philosophe appartient à l'Ionie par la naissance,

1 Dmg. Laërce, II, 16.

mais sa philosophie, tout en se rattachant aux Ioniens, présente néanmoins un caractère assez original pour qu'il ait eu ses disciples à part, sous le nom d'Béraclitéens. L'obscurité de son style lui a valu le surnom de V Obscur, amrscmç. Diogène Laërce raconte1 qu'Euripide, ayant donné a lire à Socrale un ouvrage d'Heraclite, lui demanda ce qu'il en pensait : « Ce que je comprends, dit Socrate, est plein de force, et je présume qu'il en est de même de ce que je n'entends pas. » L'inconstance et l'opposition des théories philosophiques avaient d'abord jeté Heraclite danune sorte de scepticisme, dont il parait qu'il ne sortit qu'en prenant la raison commune pour base de la philosophie. Par son rapport avec la raison commune et divine, xoomç «ci h-ùo; Xôyoç, l'âmehumaine reconnaît l'universel et l'immuable; tandis que, par les sens, elle ne connaît que le variable et l'individuel L'âme est un être tout à fait incorporel, Kffupm&raTcw 2 Heraclite chercha, comme les Ioniens, un principe élémentaire, et ce fut le feu qu'il adopta comme L'agent universel de la nature. Le monde est un feu toujours vivant, s'allumant et s'éteignant tour à tour. De là résultent la formation et la dissolution du monde par le feu et l'incendie du monde. Tous les changements qui ont lieu dans la nature s'expliquent par un principe de division, par la discorde, '(pu : cette opposition des éléments dissemblables produit une merveilleuse harmonie dans l'ensemble 3. Ou trouvait dans Heraclite un grand nombre d'idées nouvelles qui servirent plus tard à Platon et aux stoïciens. Du reste, son système ne nous est connu que très -imparfaitement

On rattache encore à l'école d'Ionie Phérécyde, de l'île de Sycros, à peu près contemporain d'Anaximandre, Phérécyde, qui passe pour avoir été le maitre de Pythagore, est cité par Cicéron l comme le premier philosophe connu par

1 II, 22, Socrate.

2 Arist , De l'âme, I, 11.

3 Arist., Ethiq. Nicom., VIII, 11.

1 Tuscul., I, xvi.

l'histoire pour avoir enseigné que les âmes humaines sont immortelles.

Dynamistes et MÉGANISTES. — Nous avons suivi, pour l'école ionienne, la division communément reçue ; cependant il importe de remarquer qu'on en conteste l'exactitude. H. Ritter, dans son Histoire de la philosophie ' , partage celte école en deux sections : celle des philosophes dynamistes, Thaïes, Anaximène, Diogène d'Apollonie, Heraclite; et celle des philosophes mécanis tes, Anaximandre, Anaxagore et Arehélaus.

Dans le sens de la physique dynamique, la nature est une force vivante qui varie dans ses développements ; pour la physique mécanique, tout s'explique dans la matière par les lois du mouvement.

§ II. École italique.

Pythagore naquit dans L'île de Samos, vers l'an 590 avant Jésus-Christ. Il commença le cours de ses nombreux voyages par visiter l'Asie-Mineure et diverses parties de la Grèce; il s'y fil initier aux mystères de Bacchus et d'Orphée, et il y suivit, à ce que l'on croit, les leçons de Phérécyde, et peut-être aussi celles de Thaïes. Puis il alla en Egypte, et y recueillit la doctrine secrète des préires de cette contrée. De là il passa en Perse, et, suivant quelques traditions, il pénétra jusque dans l'Inde. A la suite de ces longs voyages, il revint à Samos ; mais, n'espérant pas pouvoir y réaliser librement l'application de ses conceptions philosophiques, à cause de la tyrannie de Polycrate, il se remit à voyager, et finit par aller se fixer définitivement à Ootone, ville de cette partie de l'Italie que l'on a appelée la Grande-Grèce : c'est ce qui a fait donner à son école le nom d'Italique. Il fonda une sorte de congrégation philosophique, connue sous le nom ù'Insiilut de Pythagore- Cet institut, après avoir duré deux cents ans, cessa d'exister vers le temps d'Alexandre le Grand. On connaît la règle d'initiation qui imposait un rigoureux silence et une sévère

1 Liv. III, c. a.

sobriété aux néophytes pythagoriciens. Le maître avait inspiré une si haute confiance à ses disciples, que sa parole était reçue comme un oracle : aûtô; eW. C'est lui qui l'a dit ! répondaient les pythagoriciens, pour toute preuve de ce qu'ils soutenaient d'après leur maître. Pythagore avait un double enseignement : l'un, public ou exotèn'que, se donnait dans les temples et clans les gymnases ; l'autre, secret ou èsolêrique, était destiné aux seuls adeptes qu'il en jugeait dignes après plusieurs épreuves. C'est lui qui employa le premier le nom de philosophe •. On rapporte qu'il immola une hécatombe en actions de grâces aux dieux, lorsqu'il eut découvert le théorème célèbre du carré de l'hypoténuse 2. L'antiquité avait fait de Pythagore un personnage extraordinaire, dont on racontait une infinité de merveilles, et il est très-difficile de distinguer le vrai du faux dans tout ce qu'on lui attribue.

Il ne nous reste de l'école pythagoricienne que des fragments où il est impossible de bien discerner ce qui appartient en propre à Pythagore de ce qui est l'œuvre de ses disciples. Les soixante et onze vers qui renferment une partie de sa doctrine et de ses maxime? morales, et qui sont ronnus sous le nom de Vers dorés ou Vtrs d'or, ^po-â «nj, ne sont probablement pas de lui.

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