PSYCHOLOGIE, THÉORIE DES IDÉES
L'âme humaine est douée de la faculté de sentir et de celle de penser. Par la faculté de sentir, l'âme éprouve des sensations ; mais les sensations n'offrent rien de nécessaire
' Euseb., Prrei. evang . XTV, v, ex Numenio.
ou d'immuable, ni en elles-mêmes, ni dans le terme auquel elles correspondent ; elles sont variables et relatives à l'individu qui les éprouve. Parla faculté de penser, l'âme, eo généralisant, se forme des notions qui résument toute une classe de sensations, par exemple: la douceur, l'amertume, la dureté, etc. Par cette même faculté de penser, l'âme perçoit les phénomènes de son propre être et ceux des objets extérieurs ; mais tous ces faits appartiennent également h l'ordre variable et relatif. S'il n'y avait dans l'âme humaine que des sensations, que des notions sensibles et des perceptions, il n'y aurait point de base pour une affirmation absolue, c'est-à-dire pour une affirmation qui repose sur quelque chose de nécessaire et d'invariable ; dès J ors l'esprit humain serait réduit au scepticisme sur la réalité des choses, puisqu'il n'y aurait rien de stable dans la pensée humaine. Mais il n'en est pas ainsi pour l'esprit humain : il y existe en effet certaines notions propres à la raison et innées dans l'âme, où elles sont comme la base de toute pensée. Elles résident dans l'âme antérieurement à toute perception particulière. C'est là ce que Platon appelle les Idées, tSiai, eî8>j, types ou modèles des choses, et principes de connaissance qui constituent la raison, laquelle a pour objet l'invariable, l'être en soi, ri Svraç ov. Ainsi, par exemple, supposez que tous les triangles qui existent dans la nature soient anéantis, les propriétés, l'idée du triangle, n'en subsistent pas moins invariablement. Supposez qu'il ne se fasse jamais une action juste, la justice n'en est pas moins une vérité immuable. Nous rapportons mentalement aux idées, comme aux types éternels des choses, l'innombrable variété des objets individuels, de telle sorte que les connaissances que nous en acquérons ne sont pas réellement produites, mais seulement excitées et développées en nous par l'expérience. Les idées se montrent à l'âme à mesure qu'elle aperçoit les copies faites à leur image, ôpoicipuo-a, dont se compose l'univers visible ; ces idées sont pour l'âme comme le souvenir d'une existence antérieur." à notre état présent. C'est là ce qu'on appelle la
réminiscence platonicienne, âvopvqo-t;. — Mais ce n'est pas tout. Il est vrai, sans doute, que les idées sont gravées naturellement dans notre âme; cependant elles n'y ont pas proprement le caractère du nécessaire et de l'absolu : elles y sont mêlées àla pluralité des notions sensibles et particulières, elles n'y sont que comme un reflet des idées prises en ellesmêmes, et la raison humaine n'est qu'une image de la raison divine, W70; Mo;. Au lieu donc de s'arrêter à observer dans l'âme les idées et leurs rapports, soit entre elles, soit avec les choses sensibles, il faut s'élever des objets extérieurs et des idées humaines à leurs types incorruptibles et éternels comme Dieu, qui a formé toutes choses d'après le modèle des idées. Le but de la raison doit do'ic être de dégager les idées proprement dites, du variable et du sensible, et par conséquent l'instrument de toute bonne philosophie, c'est l'abstraction : aussi l'abstraction est-elle le procédé dominant de la philosophie platonicienne '. Platon, au septième livre de la République, présente sa théorie des idées sous une forme allégorique. Ce monde visible nous y est montré sous l'emblème d'une prison souterraine, et le captif qui sort de la prison pour passer à une région supérieure, et dont les yeux s'ouvrent à un spectacle nouveau, c'est l'âme qui s'élève à la source de l'intelligence et de la vérité.
Platon considère l'âme comme un principe actif; il la définit : une substance qui a la faculté de se mouvoir ellemême2. L'âme n'est rien de visible, ni qui ait une forme quelconque : ov% ôparôv, àsiSéj 3. Il distingue dans l'âme la partie raisonnable, voOç, et la partie déraisonnable ou animale, àtayioTtxbv, èntfrjiiia, unies ensemble par un intermédiaire, le 6up>? v. Il y a donc, selon lui, une triplicité dans l'âme humaine, de même que dans l'âme du monde, comme on le verra ci-après p. 546, note I. Il dislingue aussi assez
1 Phédon; Républ., VI et VII ; Timéè.
2 Les Lois, liv. X.
3 Phédon.
; RépuHifue, liv. IV: Timée
nettement les trois facultés de connaître, de sentir, de vouloir. — Pour Platon l'âme est immortelle. Dans le Gorgias, Platon, parlant du sort réservé au vice et à la vertu, reconnaît que la vertu trouvera dans un autre monde les récompenses quelle mérite, et le vice, les châtiments qui lui sont dus. Parmi les coupables punis par la justice divine, les uns endureront des peines qui leur seront utiles pour les purifier, tandis que les plus criminels sont destinés, par leur douloureuse éternité, ttw^ovtkç tov M xpôvov, à servir d'épouvantail et d'exemple aux autres. On trouve, dans le Phédoyi et dans le dixième livre de la République, diverses preuves de l'immortalité de l'âme. Voici plusieurs de ces arguments ; d'abord du Phêdon : 1° Nos connaissances actuelles ne sont que des réminiscences, puisque quand on nous interroge nous sommes en état de répondre sur certaines vérités que nous n'avons pas apprises en cette vie : il suit de là que nous existions déjà avant ce qu'on appelle la naissance ; dès lors, pourquoi ne continuerions-nous pas d'exister après la mort? 2° Pour que l'âme dût périr avto le corps, il faudrait qu'elle pût se dissoudre comme lui, mais l'âme, de sa nature, est simple, indissoluble, toujours la même: elle ne doit donc point périr. 3° C'est l'âme qui donne la vie au corps ; au moment de la mort, c'est la vie qui quitte le corps, et l'âme demeure, après sa séparation, ce qu'elle est de sa nature, c'est-à-dire vivante. L'âme, constituant la vie, exclut essentiellement le contraire de ce qu'elle constitue, savoir, la mort. De la République * : 4° Tout ce qui meurt se détruit par son mal propre et essentiel. L'ophthalmie est le mal des yeux, la maladie est le mal de tout le corps, la nielle est le mal du blé, etc. Le mal de l'âme, c'est le vice ; de sorte que l'âme ne pourrait mourir que par là. Cependant il est de fait que le vice ne tue pas 1 âme : bien moins sera-ce un mal étranger qui la fera périr.