CANONIQUE ET PHYSIQUE
Épicure définit la philosophie : l'exercice de la raison dans le but de se procurer une vie heureuse. Or, pour atteindre ce but, il faut dissiper l'ignorance et bien diriger l'emploi de la raison. De là, la nécessité des études psychologiques et physiques ; de là, un recueil de règles pour le, bon emploi de la raison. Épicure, dans sa Canonique contenue au livre intitulé Canon, et que l'on peut considérer comme sa logique, distingue trois moyens de parvenir au vrai et au bien : ce sont les sensations, les anticipations et les sentiments ou passions. Pour expliquer les sensations, Épicure adopte l'hypothèse de Démocrite : de perpétuelles émissions d'images subtiles s'échappent de tous les corps , et, par leur contact avec nos organes sensibles, produisent la sensation, a'Mwie, accompagnée de la perception ou idée sensible, è-xiiOr,ax. De la sensation et de l'idée sensible, l'entendement tire les idées générales qui y étaient en germe, et que, pour cette raison, Épicure appelle des anticipations, xpoïtyîiç. Les sensations sont agréables ou désagréables : de là résultent des sentiments ou passions,
1 Liv. X, 35 et suiv.
ri nôBn, qui nous guident quant à ce que nous devons choisir ou éviter. Dan? ce système, il n'y a pas d'idées nécessaires et absolues; il n'y a que des idées contingentes et relatives '.
La cosmologie d'Ëpicure est au fond la cosmologie atoinistique de Leucippe et de Démocrite : In physicis.... Democrilo adjiclt, perpauca mutans \ Il pose à l'origine deux principes de toutes choses : le vide, ré xévov, et les atomes, a-o/xoi. Par le vide, il entend l'espace inlini, qu'il supposait contenir une infinité de petits corpuscules indivisibles et de différentes formes, appelés atomes. 11 attribuait aux atomes un double mouvement éternel et nécessaire en lignes droites et parallèles, l'un de haut en bas, l'autre de bas en haut, et il y ajoutait que les atomes s'écartèrent insensiblement de la ligne perpendiculaire par un mouvement de déclinaison ; c'est ce que Lucrèce appelle : exiguum clinamen principiorum 3. De cette manière, les atomes purent se rencontrer et adhérer ensemble : il s'ensuivit des mouvements de rotation, des mouvements obliques par collision et d'autres, qui firent prendre aux éléments les formes et les directions variées qui se remarquent dans l'univers *.
Ce système donne lieu aux observations suivantes. Épicure attribue à un concours fortuit d'atomes la formation et la conservation de l'univers ; or, 1° il est évident que des œuvres qui portent si visiblement l'empreinte de l'intelligence, et qui offrent dans leur ensemble une si merveilleuse harmonie, ne peuvent s'expliquer autrement que par l'action toute-puissante d'un être intelligent et sage, ainsi qu'on le démontre clans la Théodicée. (Voy. p. 342 et suiv., la preuve tirée de l'ordre du monde et les réponses aux objections.;
' Diog. Laert., 29-33.
2 Cic, de Finibus, I, vi.
3 Liv. II, v. 292.
1 Piog, LaiTt., X, Epie, à Hérodote.
2» On oppose aux atomistes plusieurs questions insolubles dans leur système. Si c'était le concours fortuit des atomes qui eût produit l'univers, comment, depuis tant de siècles connus par l'histoire, ce même hasard ne produit-il plus rien? Comment expliquer que les animaux et les plantes ne se produisent constamment qu'au moyen de germes ou semences ? Comment les atomes se seraient-ils mis en mouvement sans un premier moteur? (Voy. la preuve delà nécessité d'un premier moteur, p. 339.) Comment, après avoir passé par toutes les combinaisons qu'on suppose, les atomes se sont-ils arrêtés à la combinaison présente, qui n'est pas la dernière, ces combinaisons étant supposées infinies ? Comment le mouvement perpétuel et fortuit des atomes n'aurait-il pas détruit ce qu'il aurait une fois formé ?
3° Le système d'Epicure repose sur des hypothèses arbitraires et même sur des contradictions manifestes, telles que celles-ci, savoir: que les atomes soient à la fois étendus et indivisibles; que le mouvement en lignes droites et parallèles leur soit essentiel et nécessaire, et que cependant ils aient pu en changer ; qu'une cause inintelligente et fatale ait produit des êtres intelligents et libres, etc.
En présence des faits acquis par l'observation dans toutes les branches des sciences naturelles, le système d'Epicure est devenu aujourd'hui suranné pour les athées et matérialistes eux-mêmes. La régularité et l'appropriation à des fins qui se montrent partout dans la nature, incomparablement mieux connue aujourd'hui que chez les anciens, excluent absolument toute idée de formation fortuite (Voir ce qui a été dit là-dessus, p. 348). Aussi ne faut-il pas trop s'étonner que le principal représentant du matérialisme allemand, M. Maleschott, ait pu dire un jour, il y a quelques années ': «Ne croyez pas que je sois assez téméraire et assez aveugle pour dénier à la nature un dessein et
1 Dans un discours prononcé à Turin où il venait d'être nommé professeur.
un but. Ceux dont je partage les idées ne repoussent nullement le tD-o;, qu'ils devinent parfois avec Aristote dans la nature. » Et, par une étrange contradiction, le même homme s'arrête à la matière, sans remonter à l'auteur de ce dessein, de ce but, qu'il reconnaît !
Malgré l'athéisme de son système, Épicure admet l'existence des dieux, sur celle raison que la nature elle-même en grave L'idée dans tous les esprits. Ces idées des dieux, conformément à ra théorie de la connaissance, doivent être le produit d'objets réels qui nous les communiquent. Ces dieux ne sont pas précisément des corps comme les corps humains ; ce sont des agrégations d'atomes formant des espèces de fantômes sous la forme humaine, qui est la plus parfaite de toutes, mais plus grands que nous. Ces fantômes produisent en nous des impressions analogues à celles que nous recevons dans les songes. Ces dieux viveni dans une complète indifférence à l'égard des choses humaines l. Il est visible qu'un théisme de cette sorte diffère bien peu d'un athéisme déclaré. Huant a. l'âme humaine, dans un tel système, elle ne peut être que corporelle. Elle est, selon Démccrile, un composé d'atomes ronds et ignés; Épicure a compris sans doute que cela ne suffisait pas pour rendre raison de la sensation: il en fait donc un je ne sais quoi sans nom, ôxaTOvôpaffrov *.
MOItALE.
La morale d'Épicure est une conséquence des principes que l'on vient d'exposer. S'il n'y a pas d'autre phénomène primitif que le sensible, la règle morale applicable à de sentiments agréables ou désagréables ne peut être que la recherche des uns et la fuite des autres, dans le but d'arriver au bonheur sensible ou au plaisir, î&nrç : c'est le système de l'hédonisme. Le bonheur me l'on fait consister a
' Diog. Laërt , X, Épie, à Ménécée; — Cic , de Nal. deor.. I, xvi et seq.
2 Plut., de Placitis philosophorum, 1. IV, m ; Stoboe, Eclog.
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suivre ses passions, tôovh h xtvfcret, est un bonheur dont la jouissance est inquiète et les conséquences amères. Aristippe s'en était tenu à ce bonheur, mais Épicure ne le regar dait que comme un bonheur accessoire, qui devait être toujours subordonné au bonheur véritable, lequel résulte de l'absence de douleur dans le corps et de la tranquillité de Vâïïie] prr' àXysïv xarà ffwpta, pjTS ra.p<xTTeirïïc/.i /ara -^uprÀv :
c'esl ce qu'Épicure appelle v^ovh ■Kotxu.aTnpaxuMi. Or, sans vertu, sans sagesse, il n'y a que des plaisirs agités et féconds en tristes conséquences ; la vertu est donc le moyen du bonheur i. Le motif de l'utilité personnelle impose donc la vertu. La morale sociale, comme la morale privée, se fonde également sur l'utilité. On objecte à cette morale que tout homme placé entre le devoir et ce qu'il croit être son intérêt, et particulièrement entre le devoir et la mort, sera en droit de suivre l'intérêt : ce qui livre la morale à l'arbitraire, et exclut au fond toute véritable vertu. On peut ajouter encore que celte théorie est contraire à la droite raison, qui nous enseigne que l'homme est tenu de faire le bien comme bien, et d'éviter le mal comme mal, indépendamment du bonheur ou du malheur qui en résultent.
Parti de la sensation comme base unique, l'épicurisme arrive du sensualisme au matérialisme et à 1 athéisme ; enfin, en morale, à un égoïsme absolu, qui conduirait légitimement à l'iniquité et au crime. Les épicuriens donnent à leur égoïsme le nom d'impassibilité ou ataraxie, àry^xllx. On a élevé des doutes sur la moralité de la conduite d'Epicure, et il faut bien reconnaître que ces doutes ne sont pas sans fondement. Quoi qu'il en soit, sa doctrine fit des progrès rapides chez les peuples civilisés de l'antiquité ; mais partout où elle pénétra, aux plaisirs de l'âme qu'avait recommandés Epicure, on substitua les plaisirs des sens, en sorte que la propagation d une philosophie voluptueuse
« Diog. Laërt , X, 13 1 et 130-1 iu.
coïncidant avec tant de principes de dissolution qui se développaient alors dans la société, on ne trouva bientôt plus, presque nulle part, ni mœurs ni vertu.
Épicure eut pour successeur Hermaghus de Mitylène, qu'il avait désigné lui-même ; puis Polystrate succéda à Hermachus. Entre les nombreux disciples d'Épicure, parmi lesquels il est difficile de rencontrer un nom célèbre, on peut remarquer Métrodore, son ami le plus intime ; Colotès, contre lequel a été écrit un traité de Plularque : nph; KoWv?v ; Apollodore, le plus habile de tous, surnommé Kr/7roTÛ/5awo;, ou le Roi du jardin ; DlOGÈNE de Tarse, ZENON le Sidonien.
g VII. École stoïcienne ou Portique.
Tandis que l'école épicurienne offrait dans ses résultats le triste spectacle du relâchement de tout lien moral, une autre école à peu près contemporaine, le stoïcisme, formait au contraire une réaction outrée contre les vices d'une société dégénérée. Zenon de Gitium, dans l'île de Chypre, né vers l'an 350 avant J.-C, était fils d'un riche marchand, qui l'appliqua de bonne heure au négoce. Soit que Zenon ait été jeté par un naufrage sur les côtes de l'Attique ou qu'il y ait été amené par le commerce de son père, c'est vers l'âge de trente ans qu'on le trouve pour la première fois à Athènes. Après avoir employé dix années à suivre les leçons de Cratès le cynique, du mégarique Stilpon, et des académiciens Xénocrate et Polémon, il fonda lui-même une école dans le plus beau portique d'Athènes, appelé le Pœcile, ou simplement le Portique, 2roi : c'est de là que ses disciples furent appelés stoïciens, et son école le Portique. Zenon introduisit dans le langage philosophique un grand nombre d'expressions nouvelles; et Cicéron dit de lui1 qu'il a plutôt inventé des mots que des choses. Ce philosophe avait entrepris de lutter contre le scepticisme
' De Finibus..., III, n.
en fondant un vaste dogmatisme sur les principaux points de la connaissance humaine, et il fut le chef d'une longue suite de moralistes austères, dont les principes contrastaient singulièrement avec la corruption générale. On varie sur le genre de mort de Zenon. Suivant les uns, il mourut épuisé d'années; suivant d'autres, il se laissa mourir de faim. Zenon avait écrit différents traités philosophiques dont on n'a conservé que les titres. Au reste, les principaux philosophes de son école concoururent successivement à former et à développer la doctrine stoïcienne, dans le cours de leur lutte avec les épicuriens et la nouvelle Académie; mais il est difficile de déterminer la part qui doit revenir à chacun d'eux.
Le successeur immédiat de Zenon dans la direction du Portique fut Cléanthe, né à Assos en Éolie, dans une condition très-obscure. Il ne nous reste de ses ouvrages que quelques fragments, entre autres un Hymne à l'Être suprême. A Cléanthe succéda Chrysippe de Soles ou de Tarse en Cilicie, né en 280. Il fut surnommé la Colonne du Portique, et on a dit de lui : Ni Chrysippus fuisset, Portions non esset. Il s'est rendu célèbre par le nombre extraordinaire de ses écrits. Il est remarquable encore par la subtilité de son esprit et par ses arguments captieux, à la manière de l'école mégarique, puérils même, dans le genre de celui-ci : Si vous parlez de quelque chose, cela vous passe par la bouche; or vous parlez d'un chariot, donc un chariot vous passe par la bouche l. On peut compter encore ûiogène le Babylonien, qui fut envoyé en ambassade à Rome par les Athéniens avec Carnéade et Critolaus ; Pan^etius de Rhodes, qui eut pour disciples Scipion et Lélius, et que Gicéron a particulièrement suivi dans la composition de son traité des Devoirs, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même 2; Posidonius d'Apamée, qui établit une école à Rhodes, le même qui, philosophant un jour devant Pompée, malgré un violent accès de goutte, s'écriait dans les moments où la dou-
1 Diog. Laërt., VII, 187, art. Chrysippe. * lie Ofjlciis, III, il.
leur devenait plus vive : 0 douleur ! tu as beau faire, je n'avouerai jamais que tu sois un mal; Sénèquc, Êpictète, Marc-Aurèle, dont il sera fait mention plus tard.
La morale est pour le. stoïcisme, comme pourl'épicurisme, la philosophie par excellence, et, ainsi que l'épicurisme, le stoïcisme admet, comme préparation à la morale, une logique et une physique ou physiologie, en prenant ce dernier mot dans sa signification la plus étendue.
LOGIQEE ET PHYSIOLOGIE.
Tout commence dans l'âme parla sensation accompagnée de perception Toute perception primitive résulte d'impressions produites sur l'âme par les objets du dehors, qui y gravent leur image; c'est une représentation ou imagination, yavrasût, d'où suit Yinlellection, vôtitiç. De plus, le stoïcisme admet Vanticipalion ou prénolion, irpêhttytç, c'est-à-dire « la conception naturelle de l'universel », EwotK pvo-nrii twv -/.k6ô).ov, suivant l'expression de Chrysippe. ce qui semble bien être la même chose que la conception à priori des modernes. Cependant c'est aux stoïciens surtout qu'appartient la célèbre maxime : Nihil est in intcllectu, quod non priùs fuerit in sensu. Pour s'expliquer jusqu'à un certain point l'incohérence qui se remarque dans plusieurs parties de la théorie stoïcienne, il faut se rappeler que le stoïcisme s'est formé successivement par les travaux de divers philosophes. — Les conceptions naturelles de l'esprit humain constituent le sens commun, et la droite raison, bpQbç lô'/oç, est la puissance directrice de la nature humaine, l' hégémonique, tô -^euovj/ov; c'est elle qui distingue les vraies et les fausses représentations, les vraies et les fausses pensées. Or la raison se règle par la logique ; et la logique chez les stoïciens, outre la logique proprement dite, calquée sur Aristote, comprend une partie de la psychologie, de la grammaire et de la rhétorique. Chrysippe y réduit les dis catégories aux quatre suivantes : le sujet, tô ôjroxetpsvov; la qualité, tô ttgîov; la manière d'être, tô ~û; îjp* ; le rapport,
PHLL0S0PH1E ANCIENNE. 565
tô npi; t b^ot '. Pour les stoïcien?, Y âme humaine est un feu qui anime le corps, un esprit doué de chaleur, nveOiia évôej&fAov 2, faisant partie de l'âme universelle ; elle subsiste après la mort, longtemps, mais non toujours: diu mansuros aiunt animos; semper, neganl*. L'âme du monde, d'où sont tirées les âmes des animaux, ne doit jamais périr 4. Le monde, selon les stoïciens, est uu être vivant et divin comprenant deux principes éternels, savoir : un élément passif, la matière première, ûtoj irpùm, et un élément actif, intelligent, qui est Dieu. Le dieu des stoïciens n'a pas créé le monde, il Ta seulement formé et organisé. L'intelligence divine, appliquée à la matière, y a mis les lois qui la gouvernent, et c'est Dieu qui est la raison du monde. Les lois du monde sont nécessaires comme la raison éternelle : de là le destin, le fatum des stoïciens, eîpe/>jzé>»j ; mais ce destin n'empêche pas qu'il n'y ait une providence pour conduire le monde, xaràvowxaî npôwim s. Le stoïcisme n'est donc pas fataliste dans toute la rigueur du terme.
Si la raison est le fond de l'humanité, de la nature et de Dieu lui-même, il s'ensuit que la loi morale par excellence doit être de vivre conformément à la raison ou conformément à la nature, Ç*fr» ôuoloyaviié-jo); Xfyw ou 'rv<ru, attendu que, dans le système stoïcien, la nature s'identifie à la raison 6. C'est là aussi le sens de la formule latine : Sequere naturam. Il résulte de là que toutes nos actions se divisent en deux classes : les unes qui sont conformes à la raison, et
' Diog. Laiirt., VII, 42-54 art. Zenon ; — Plutarque, de Ptacilis philosoph . IV, xi, xn et xxi ; — Simplicius, in Categ, Arist
2 Diog. Laért., VII, 157 — PIul., de Placit. philosoph.. IV, ni: — Cic, deNat. deor., III, xiv
s Cic, Tuscul., I, xxxi,
*Diog. Laërt., VII, 156.
* ld., VII, 134-150; —Cic. deNat. dtor., II. xxn et xxix.
6 ld., VII, 86 et 87.
les autres qui n'y sont pas conformes, et que la lin, et par conséquent le souverain bien de l'homme, est la conformité à la raison. D'après cela, la douleur et le plaisir, n'étant ni conformes ni non conformes à la raison, ne sont ni un bien ni uu mal. Il suit encore que c'est un devoir de pratiquer la justice parce qu'elle est bonne en elle-même, c'est-à-dire conforme à la raison. — Les stoïciens ont été conduits à des aberrations singulières par l'exagération de ces principes. Toutes les bonnes actions sont égales les unes aux autres dans la notion abstraite d'être conformes à la raison : de là l'égalité de toutes les bonnes actions, et aussi de toutes les mauvaises, par un raisonnement semblable. La conformité ou la non-conformité à la raison est la mesure unique du bien et du mal; donc, le sage, c'est-à-dire celui qui se conforme à la raison, possède seul les vrais biens ; lui seul est toujours libre, beau, riche, bon, se suffisant à lui-même, etc. Les maximes fondamentales du stoïcisme parvenu à son développement sont traitées dans un petit écrit de Gicéron intitulé les Paradoxes. La plupart, sauf l'exagération, sont susceptibles d'une explication raisonnable. Les voici: 1° Qu'il n'y a d'autre bien que ce qui est honnête ; 2° que la vertu suffit pour le bonheur ; 3° que les fautes sont égales, ainsi que les bonnes actions; 4° que tout homme sans sagesse est en délire ; 5° que le sage seul est libre et que tous les autres sont esclaves ; 6° que le sage seul est riche.
L'homme vertueux, le vrai sage, doit être exempt de passions : c'est en cela que consiste VàniBzix du stoïcisme ; mais cette destruction de toute passion doit être poussée jusqu'à l'insensibilité pour les maux d'autrui, si cela est nécessaire, pour se maintenir dans l'imperturbabilité, cf.-xpa.lix. Les règles pratiques du stoïcisme ont été ramenées par Épictèteà cette simple formule : àvl^ou xai èmêxpv, sustine etabstine, supporte et abstiens-toi. La morale stoïque renferme un vice radical, celni de l'exaltation de l'orgueil humain, et elle se résout définitivement dans Végoïsme. Cet égoïsme est poussé jusqu'au poinL de s'arroger le droit de
s'ôter la vie, ce qu'ils appellent aùroyjipioc, doctrine préconisée particulièrement par Sénèque; maison voit, plus tard, qu'Épietète et Marc-Aurèle sont beaucoup moins prononcés en faveur du suicide.
Gomme l'épicurisme représente le sensualisme rrrec dans son expression morale, ainsile stoïcisme représente ['idéalisme pratique poussé aux dernières conséquences de grandeur et aussi quelquefois d'extravagance. Cependant [a psychologie stoïcienne inclinait à Yempirisme comme on l'a expliqué ci-dessus. — Le stoïcisme était une école essentiellement dogmatique; aussi, pour soutenir leur dogmatisme contre les attaques de leurs adversaires, les stoïciens sentaient-ils souvent la nécessité de l'appuyer sur des preuves. Par exemple, Cléanthei donne les quatre raisons suivantes de l'existence de la Divinité : 1° la connaissance que l'on peut avoir de l'avenir; 2" l'abondance des choses utiles et agréables que nous offre la nature ; 3° les phénomènes terribles delà nature, tels que la foudre, les tempêtes, les pestes, les tremblements de terre, etc. ; 4° le mouvement réglé du ciel, l'ordre et la variété de l'univers. S'il y a, dit Chrysippe2, des choses que l'esprit et la puissance de l'homme ne soient pas capables de faire, l'être qui les produit est certainement meilleur que l'homme; cet être, c'est Dieu.
§ VIII. Scepticisme de Pyrrhonou Pyrrhonisme,
Pyrrhus naquit vers l'an 375 à Élis, en Péloponèse, où il exerça d'abord la profession de peintre, mais il abandonna ensuite cet art pour se livrer a la philosophie. Il étudia avec soin les systèmes des différentes écoles, et s'attacha particulièrement à Anaxarque de l'école de Démocrite. N'ayant trouvé dans les divers systèmes qu'un dogmatisme qui lui parut fondé sur des hypothèses, il tomba dans le
1 Cic, de Nat. deor., II, v.
- Jbid., II, vi.
doute et renouvela la philosophie sophistique, combinée toutefois avec une direction morale empruntée à la doctrine de Socrate. Cette école de doute fut nommée Pyrrhonisme, du nom de son chef, et Scepticisme, de tr/cVropcu (examiner), parce que ses sectateurs faisaient profession de suspendre leur jugement sur toutes les vérités spéculatives. Toute philosophie doit se rapporter à la vertu, et la sagesse est le souverain bien: tel fut l'élément que Pyrrhon reçut de la philosophie socratique. Mais il en conclut l'inutilité de la science et entreprit même d'en démontrer l'impossibilité, se fondant sur ce qua toute raison quelconque on peut, selon lui, en opposer une autre d'un poids égal : nowriMyûi ï6-to; ivTtxen-ai. De cette opposition de principes, il infère l'incompréhensibilité des choses ou Vacatalepsie, àxara^t'a. Le sage doit donc suspendre son jugement, et les pyrrhoniens en ont trouvé dix raisons; ce sont les motifs d'indécision ou de suspension du jugement, Séx« rpôitoi êno/ris. Une telle philosophie conduit d'elle-même à ['indifférence et à ['impassibilité, ànâBeiK '. Diogène Laërce raconte à ce sujet diverses anecdotes qui donneraient lieu de conclure que T\ rrhon réalisait dans la pratique, en public du moins, le scepticisme qu'il soutenait en théorie ; par exemple, il ne se détournait pas de lui-même pour éviter un précipice; il se serait laissé écraser par un chariot plutôt que de s'écarter, si ses amis n'avaient pris le soin de le soustraire au danger ; et autres laits du même genre.
Pyrrhon eut pour disciple et pour ami Timon de Phliunte, qu'il ne faut pas confondre avec Timon d'Athènes, ou le Misanthrope. Timon de Phliunte ne fitguère que développer la doctrine de son maître. On l'appelle quelquefois Timon le Sillographe, à cause de ses poésies satiriques ou Silles, dans lesquels les autres philosophes étaient en général fort maltraités. Il ne parait pas que Pyrrhon ait laissé d'écrits : quant à Timon, ses ouvrages philosophiques ont péri entièrement.
1 Diog. Laôrt , IX, 70-80, art. Pyrrhon; - Cic, Acad., II, xi.it.
On ne sait pas positivement si les dix motifs de doute ont été fixés par Pyrrhon ou par Timon. Dans la suite, ils furent reproduits par Énésidème, et le médecin Agrippa en formule cinq autres plus généraux (voy. ci-après, § X), auxquels on peut ramener les dix précédents.
g IX. Nouvelle Académie.
L'école de Platon se désigne sous le nom d'Académie ancienne, tant qu'il s'agit de l'époque cù ses disciples restèrent fidèles à la doctrine de leur maître, et sous celui de Nouvelle Académie, pour l'époque où elle subit des altérations fondamentales. Cette seconde époque se divise ellemême en plusieurs périodes: l'une appelée Académie moyenne, et l'autre, proprement nouvelle Académie. On fait même quelquefois mention d'une quatrième Académie.
Arcésilas de Pitane en Eolie, né vers l'an 316, fut le fondateur de la seconde ou moyenne Académie. Ce philosophe développa les germes de scepticisme que recelait la doctrine de Platon et de Sccrate. S'appuyant sur la contradiction qui se trouve souvent entre les idées et sur l'impuissance des sens, il prétendit que toute vérité est cachée à l'homme, et recommanda le doute comme le principe de toute philosophie '. Il introduisit dans l'Académie la méthode de la dispute, méthode qui n'était pas autre chose qu'un renouvellement, avec- modification, de la méthode socratique, qui avait été quelque temps négligée après Sccrate. Depuis lors, cette méthode tomba encore en désuétude dans l'Académie 2. Le but principal d' Arcésilas parait avoir été de combattre le dogmatisme souvent exagéré de Zenon ; mais en peut penser qu'il n'alla pas jusqu'aux dernières extrémités du scepticisme, puisqu'il aurait par là entièrement ruiné le platonisme. D ns la philosophie pratique, il admettait pour règle le principe de la confoimilè à la raison.
Diog. Laert., IV, 28.
* Cic , de Finibus..., II, i.
Le plus célèbre académicien de cette époque fut sans contredit Carnea.de, Africain, néàCyrène, vers l'an215avantJésus- Christ, et le quatrième successeur d'Arcésilas. On le regarde aussi comme le chef d'une troisième Académie, désignée spécialement sous le nom de Nouvelle Académie. Il disait que la vérité est entourée de tant de nuages, qu'elle est inaccessible, qu'il n'y a pas de critérium pour la vérité objective, que le vrai ne nous est pas cornu, mais seulement le vraisemblable1. Son scepticisme s'arrête au probabilisme, tô ïriflavôv. Carnéade, envoyé en députation à Rome par les Athéniens, s'y fit admirer par l'éloquence de sa dialectique ; mais Gaton le Censenr, redoutant la funeste influence d'un homme qui soutenait avec un égal succès le pour et le contre sur les vérités les plus importantes, lit hâter le plus possible son départ. Cicéron a dit de lui 2 : Nullamunquamin illis suis dhpulationibus rem défendit, quam non probârit; nulhm oppugnavit, quam non everterit. Il est connu pour ses luttes philosophiques contre les doctrines de Chrysippe, et il disait de lui-même : « S'il n'y avait pas eu de Chrysippe, il n'y aurait pas de Carnéade 3.» Clitomaque de Carthage, successeur de Carnéade, exposa, dans des écrits que nous n'avons plus, les arguments sceptiques qu'il avait entendu faire à son maître.
Le dogmatisme et le scepticisme s'étaut insensiblement relâchés de leur première rigueur, un rapprochement vers le dogmatisme fut opéré dans l' Académie par Philun de Larisse, et surtout par Antiochus d Ascalon. Plulon fut le successeur de Clitomaque, et quelques-uns le regardent comme le fondateur d'une quatrième Académie; Antiociius, le dernier philosophe académicien de quelque renom, avant la fondation du néoplatonisme, Qorissait dans le premier siècle avant notre ère.
1 Gic, Acad., II, ix-xi.
2 De Orat , II, xxxvm.
3 Diog. Laert., IV, 62.
l X. Nouveau Scepticisme ou Scepticisme de V école empirique.
Les longs débats des diverses écoles qui s'étaient formées à la suite de la réforme socratique avaient fini par opérer la dissolution générale des doctrines. Depuis longtemps l'Académie avait abouti au doute ; le stoïcisme s'était à peu près dissous comme doctrine scientifique ; Fépicurisme avait enseveli toute vérité dans la théorie du plaisir. Dans un tel état de choses, un redoublement de scepticisme était inévitable. Le nouveau scepticisme fut fondé, par Énésidème, qui parait toutefois l'avoir restreint à l'ordre scientifique, et définitivement constitué par Sextus Empiricus, qui le présenta comme l'état normal de l'esprit humain. Le premier de ces philosophes était contemporain de Cicéron ; le second vivait sous Marc-Aurèle.
Énésidème, natif de Crète, enseignait à Alexandrie dans le premier siècle avant notre ère. Sa grande maxime était ce mot d'Heraclite : « Toute chose a son contraire. » Il avait composé, sur la philosophie pyrrhonienne, un ouvrage en huit livres, dont Photius nous a transmis le résumé J. On y trouve l'argumentation d'Énésidème contre le rapport delà cause à l'effet, fondée sur ce que la raison ne peut déterminer en quoi consiste ce rapport, et sur les erreurs où sont tombés les dogmatiques dans la recherche des causes.
Entre Énésidème et Sextus se place une succession de sceptiques qui étaient pour la plupart des médecins empiriques, c'est-à-dire se renfermant dans l'expérience et faisant peu de cas des théories médicales. Les plus connus sont Favorinus d'Arles, que quelques-uns comptent parmi les académiciens; Ménodote de Nicomédie et Aghippa, qui formula d'une manière précise cinq motifs d'incertitude : 1° la discordance des opinions ; ~° la nécessité indéfinie pour toute preuve d'être prouvée elle-même ; 3° le
• Bibliolhèciue de Photius, 1. I.
caractère relatif de nos perceptions ; 4° le besoin des hypothèses ; 5° le cercle vicieux inévitable dans les preuves '.
Sextus de Mitylène, ou Sextus Empirigus, c'est-à-dire l'Empirique, vivait dans le second siècle de notre ère. Deux de ses ouvrages sont parvenus jusqu'à nous : les Hypotyroses pyrr /ioniennes, ou l'exposition de la théorie sceptique en trois livres, et un traité en onze livres Contre les mathématiciens, c'est-à-dire contre les philosophes dogmatiques. Le procédé fondamental du scepticisme consiste, suivant lui, à mettre en opposition les idées sensibles et les conceptions rationnelles, afin d'arriver par là au but théorique de tout scepticisme, savoir, à la suspension absolue de tout jugement, ènoyjh. Son but pratique est Valaraxie, c'est à-dire l'impassibilité. Ni ceci, ni cela ; pas plus l'un que l'autre, oOSîv pôHo-j ; telle est la conclusion de son scepticisme, qu'il essaye d'ailleurs de justifier par le tableau des incertitude s et des contradictions que présente l'histoire de la philosophie. Au reste, Sextus se met eu contradiction lui-même avec le caractère essentiel du scepticisme, puisqu'il l'érigé en une doctrine tout aussi affirmative que celle des plus décidés dogmatiques.
Ainsi donc le résultat du grand mouvement de la philosophie grecque depuis Socrate était devenu, environ deux siècles après notre ère, un affaiblissement général de tout dogmatisme, et la prédominance d'une philosophie sceptique sur toute doctrine positive. L'esprit humain ne pouvait subsister longtemps dans l'état de ruine intellectuelle où conduit naturellement le scepticisme : aussi la Providence avait-elle ménagé à l'humanité un secours efficace dans la propagation de la doctrine chrétienne. Dans le même temps, on vit au sein même du paganisme se former, de l'union des doctrines orientales avec la partie la plus élevée de la philosophie grecque, une école nouvelle qui, loin de tomber dans le doute, poussa la croyance jusqu'à l'illuminisme.
1 Diog. Laêrt., IX, 88. ait. Pyrrhon.
C'est par l'étude de cette école que nous terminerons l'histoire de la philosophie ancienne, après avoir toutefois t'ait connaître la part que prirent les Romains au mouvement philosophique de la Grèce.
§ XL Philosophie chez les Romains.
Le génie philosophique de la Grèce proprement dite avait perdu de sa force et de sa grandeur, lorsque deux nouveaux centres d'activité intellectuelle s'établirent, l'un à Alexandrie, sous les Ptolémées, l'autre à Rome. Mais les Romains ne furent guère que les interprèles de la philosophie grecque, qui ne prit chez eux aucun nouveau développement : c'est une philosophie gréco-romaine. Les Romains commencèrent à connaître la philosophie grecque par l'entremise des trois philosophes : Garnéade, académicien, Diogène de Séleucie, stoïcien, et Critolaus, péripatéticien, que les Athéniens avaient députés à Rome pour obtenir la remise d'une amende. On cite parmi les Romains qui cultivèrent les premiers la philosophie, Lélius et Scipion, tous deux amis de Polybe et de Panétius : ce dernier leur fit connaître la doctrine du Portique. La doctrine du Lycée se répandit à Rome, lorsque Sylla y eut fait transporter les écrits d'Aristote et de Théophraste. Longtemps auparavant, Enhius avait pris connaissance de la philosophie pythagoricienne dans la Grande-Grèce.
Le plus illustre représentant de la philosophie grecque à Rome fut M. T. Cicéron, né à Arpinum, 106 ans avant J.-G. Il suivit les leçons de diverses écoles, principalement de l'Académie et du Portique ; mais il s'attacha surtout aux principes de la nouvelle Académie, dont Philon de Larisse lui avait donné renseignement : c'est pourquoi il n'admettait le plus souvent que desprobabilités, des vraisemblances. La plupart de ses écrits philosophiques sont sous la forme de dialogues, conformément à la méthode des académiciens. II y expose les opinions des diverses écoles, et, pour l'ordinaire, il s'abstient de donner son propre avis d'une manière
précise. Les principaux ouvrages philosophiques de Cicéron sont les Académiques, les Tusculanes, le traité de Naturd
deorum, les traités de- Fniibus bonorum et malorum, de Leyibus, de Officiis, de Republtcd, etc. Dans les Académiques, Cicéron discute la doctrine des diverses écoles, et principalement celle de l'Académie, pour laquelle il ne dissimule pas sa prédilection. Dans les Tuscvlanes, le plus considérable de ses écrits philosophiques, il traite de plusieurs sujets sérieux, entre autres du mépris de la mort, de la patience dans les douleurs, de l'immortalité de l'âme, et si, sur ce dernier point, le doute saisit son interlocuteur, il raffermit sa croyance en l'appuyant sur l'autorité de l'antiquité, et sur le consentement unanime des peuples, qu'il proclame une loi de la nature, la voix de la nature ' Le traité de la Nature des dieux est divisé en trois livres. Dans le premier, Velléius soutient le sentiment d'Épicure, et l'académicien Cotta le réfute ; dans le second, Balbus prouve à la manière des stoïciens l'existence des dieux et leur providence : dans le troisième, Colla combat les arguments des stoïciens. Cicéron conclut en disant que Velléius crut voir plus de vérité dans le discours de Cotta, et lui plus de vraisemblance dans celui de Balbus. Le livre de finibus bonorum et malorum, littéralement, des Bornes des biens et des maux, c'est-à-dire du souverain bien et du souverain mal. contient la discussion des opinions qui ont divisé les Crées sur la question du bien et du mal. Le traité es Devoirs de la vie, de Officiis, a été composé par Cicéron pour l'éducation de son bis Marcus. La morale de ce traité est. en général, très-pure, austère môme, et pleine de conseils de la plus haute sagesse. Malheureusement cette morale ne repose que sur le principe abstrait de l'honnête et sur les intérêts de la société : l'absence de pensée religieuse la laisse dépourvue d'autorité suffisante. Xous n'avons qu'une partie du traité de la République ou du meilleur gouvernement, mais les fragments qui sont parvenus jus-
' T, XTTI XVI.
qu'à nous sont très-étendus, depuis que l'on a joint aux anciens les nouveaux fragments que le cardinal Angelo Mai a découverts, il y a peu d'années, dans un manuscrit palimpseste de la bibliothèque du Vatican.
La philosophie fut cultivée avec assez de succès chez les Romains dans les derniers temps de la république, et sous les empereurs. On compte parmi les pythagoriciens, au premier siècle de notre ère, Apollonius de Tyane, dont la merveilleuse histoire écrite par Philostrate ne présente aucun caractère de vérité ; — dans l'école de Platon, Plutarque, né à Chéronée en Béolie, dans le premier siècle, philosophe moraliste, célèbre par ses Vies comparées des hommes illustres, et par divers écrits philosophiques, particulièrement contre les Stoïciens et contre les Épicuriens, un dialogue fort remarquable sur les délais de la justice divine et le traité de Placitis philosophorum, ouvrage qui est d'un grand secours pour l'histoire de la philosophie ; Noménids d'Apamée en Syrie, dans le second siècle, l'un des plus illustres de ce temps, et qui chercha à fondre ensemble le pythagorisme et le platonisme. Selon ce philosophe, Dieu ne communique avec le monde que par un intermédiaire, le Démiurge, qui lui-même est secondé par des intelligences inférieures. Eusèbe nous a conservé dans sa Préparation évnngélique des fragments considérables de ses écrits.. On y trouve exprimée la pensée que Platon a beaucoup emprunté à Moïse : Qu'est-ce que Platon, dit-il, si ce n'est Moïse parlant arec, M&><rî?ç imxtÇwv'? — L'école péripatéticienne produisit principalement des commentateurs (VArislote: les plus célèbres sont Alexandre d'Aphrodise, et Simpligius.
La philosophie A'Épicure trouva à Piome de nombreux adeptes, la plupart peu connus. On remarque cependant le poète Lucrèce, qui vivait dans le premier siècle avant J.-C, et dont le poème de rcrurn Naturâ, ouvrage célèbre,
' Eusèbe, Prap. ev., IX, vm et XI, x.
surtout au point de vue littéraire, n'est pas autre chose que l'exposition en vers de la doctrine d'Épicure ; Pline le Naturaliste, mort dans la fameuse éruption du Vésuve, en l'an 79 de l'ère chrétienne. On range encore parmi les épicuriens de ce temps-là, mais sans preuve suffisante, Diogène de Laërte, en Cilicie, l'auteur des Vies et opinions des plus illustres philosophes, ouvrage médiocre en lui-même, mais important pour l'histoire de la philosophie. C'est la seule histoire proprement dite de la philosophie que nous ait laissée l'antiquité : l'auteur vivait à la fin du second siècle.
De toutes les écoles de philosophie grecque, celle qui fut la plus célèbre à la même époque chez les Romains, celle qui compta dans ses rangs les hommes les plus distingués, ce fut sans contredit l'école des stoïciens. La doctrine du Portique, embrassée par des hommes austères qui se mêlaient aux affaires publiques, dut prendre naturellement une direction pratique et exercer quelque influence dans le gouvernement. Dès le temps de la République, on remarque les Scipion, le premier et le second Africain, particulièremend le second, G. Lélius, Caton d'Utique et Brutus: plus tard, l'Africain Cornutus, chassé de Rome par Néron ; Sénèoue, né à Cordoue, et précepteur de Néron: ses ouvrages consistent en divers traités de philosophie morale, un recueil de lettres et un traité sur les sciences naturelles: ces écrits sont en général remplis des plus sages maximes et portent l'empreinte du génie ; mais on y remarque de l'exagération et le goût des antithèses ; Épigtète d'Hiérapolis en Phrygie. Il avait été esclave. Banni de Piome avec tous les philosophes par Domitien, il éleva une école à Nicopolis en Epire. Il florissait vers l'an 90 après J.-C. Son disciple, Arrien de Nicomédie, connu par ses ouvrages historiques, reproduisit fidèlement les pensées, et même les expressions de son maître, dans YEnchiridion ou Manuel d'Épiclète, et dans le recueil intitulé Entretiens d'E/jictèie. L'empereur Marg-Adrèle : nous avons de ce prince un recueil de Pensées ; cet ouvrage, écrit en grec.
nous fait connaître ses sentiments les plus intimes, ses principes de gouvernement, ses règles de conduite, et même les fautes qu'il se reprochait. On vit à cette époque se manifester, chez un grand nombre de stoïciens, une croyance plus forte à l'existence de nos âmes après cette vie, une opinion plus prononcée sur l'existence de l'âme, indépendante de celle du corps *. — Enfin, il faut remarquer encore plusieurs philosophes cyniques, qui firent alors quelque bruit, tels que Démonax, qui enseignait à Athènes, et Pérégrinus, surnommée Protée, qui, dit-on, se brûla luimôme aux jeux Olympiques, par ostentation, vers l'an 168 de J.-C. Lucien se moque de ce faux sage dans le livre de la Mort de Pérégrinus.
Tandis que les anciennes écoles se continuaient à Rome, il s'élait formé dans le même temps une école nouvelle qui fut la plus florissante de cette époque.
§ XII. — École d'Alexandrie.
L'expédition d'Alexandre et les événements qui en furent la suite avaient établi des communications fréquentes entre la Grèce et l'Orient. La ville d'Alexandrie devint, surtout sous le règne des Ptolémées, le centre de ces relations, tant commerciales qu'intellectuelles. Le nom d'École d'Alexandrie signifie quelquefois l'ensemble des savants qui vécurent dans cette cité ; mais, dans sa signification la plus célèbre, il désigne cette succession de philosophes qui, à partir surtout de la fin du deuxième siècle de l'ère chrétienne jusque vers la fin du cinquième, entreprirent de combiner la philosophie orientale avec la philosophie grecque. Le caractère dominant de cette école fut le mysticisme. L'école philosophique d'Alexandrie est connue sous deux noms, celui d'Éclectique et celui de Néoplatonicienne. Ces deux dénominations semblent s'exclure, en ce que l'une signifie un choix entre plusieurs systèmes, et l'autre l'adoption d'un
1 Marc-Aurèle, Pensée*, ch. xxxiv.
cours de pu. 33
système particulier. Voiei comment on peut les concilier : L'éclectisme choisit pour unir ; mais, avant que l'on commençât à choisir les éléments divers susceptibles de s'unir entre eux, il y avait une philosophie dominante qui devait servir de point de départ et de principe d'union : celte philosophie, c'était le platonisme. On modifia le platonisme par Yécleclisme, et c'est ce que l'on appelle le néoplatonisme ou le platonisme renouvelé. Cette philosophie prit aussi le nom de gréco-orientale.
Potamox d'Alexandrie, dont on ne connaît pas d'une manière précise la véritable époque, passe pour avoir été l'auteur d'un premier essai de philosophie éclectique régulière, ÎTÙeiertxii rtç uïf,e7iç '. Il préluda à renseignement que devait donner plus tard Ammonius Sagcas. Ammonius d'Alexandrie, surnommé Saccas, à cause de son ancienne profession de portefaix, vivait vers là fin du second siècle de notre ère. On Fa accusé d'avoir été apostat de la foi chrétienne ; mais il convient de, remarquer que saint Jérôme 2 et Eugène 3 réclament avec force contre cette supposition. Il ouvrit à Alexandrie une école dont le principal objet était de fondre ensemble le platonisme et l'aristotéiisme, combinés avec quelques doctrines mystiques de l'Orient. 11 ne nous est resté aucun de ses écrits.
L'enseignement d'Ammonius inspira la pensée d'un éclectisme plus vaste à Plotin, que l'on peut considérer comme le véritable fondateur de l'école néoplatonicienne d'Alexandrie. Plotin, né en 205 à Lycopolis, en Egypte, suivit pendant onze ans les leçons d'Ammonius, et, après avoir visité l'Orient, il alla se fixer à Rome, où il eut un grand nombre de disciples. On connaît son chimérique projet de fonder, dans la Campaiiie, une cité philosophique, qui se serait gouvernée conformément aux lois de
i Diog. LaiTt., Proannium, 21.
2 Catalog. viror, illustr., n,J 55.
3 « In co manifeste mentitus est (Porpliyrius) », dit Eusèbe.
'•que, 1. VI, ou. xix.
Platon, et à laquelle on aurait donné le nom de Plalonopolis. Porphyre nous assure qu'il en aurait obtenu aisément la concession de l'empereur Gallien, si quelques conseillers de ce prince n'y avaient pas mis obstacle '. Les divers traités qu'il avait composés, sans les mettre en un ordre régulier, furent revus par Porphyre, et classés en six Ennèades, c'est-à-dire en six sections divisées chacune en neuf chapitres -. Cet ouvrage a été traduit du grec en latin par Marsile Ficin, vers la fin du quinzième siècle. — Porphyre, né en Syrie l'an 233, étudia d'abord à Athènes sous Longin, qui changea son nom de Malk (roi en syriaque) en ce nom grec de Porphyre ; plus tard il suivit à Home les leçons de Tlotin. Il prétend, dans sa Vie de Plolin, avoir été, ainsi que son maître, favorisé de la vision de Dieu 3. Porphyre est assez connu comme adversaire du Christianisme. La plupart de ses écrits ont particulièrement pour but de développer la doctrine de Plotin. Il est l'auteur d'un traité fort connu sous le titre (Vlsagoge, ou Introduction aux Catégories d'Aristote, ouvrage qui se joignait ordinairement, comme préliminaire, à VOrganum. Jamblique, né à Chaicis en Célésyrie, et disciple de Porphyre, exagéra encore les doctrines de ses devanciers, et se livra aux pratiques de la théurgie, science mystérieuse par laquelle on croyait qu'en vertu de symboles ineffables les dieux étaient attirés vers les hommes, et leur communiquaient une puissance sur la nature. Il faut compter encore dans la même école Hiéboclès, qui enseignait à Alexandrie, et l'empereur Julien l'Apostat.
Depuis la lin du quatrième siècle, Athènes devint le principal siège de cette philosophie. Le nom le plus illustre de cette dernière phase du mysticisme alexandrin est celui de Proglus. Procius, né à Constantinople en 412, étudia d'abord à Alexandrie, et plus tard à Athènes. Dans le cours
1 Vie de Plotin, 12.
■ lbid., 24.
3Md.,2o.
de ses voyages, il se fit initier aux mystères religieux des différents peuples et à tous les secrets de la théurgie, persuadé qu'un philosophe doit être un hiérophante ou prêtre de L'univers '.Il succéda à Syrianus, son maître, dans la chaire de philosophie à Athènes. Il possédait une vaste érudition, était habile comme géomètre et comme astronome ; mais, au-dessus de la science, il mettait la foi, -iaoi; -, et il se regardait comme un anneau de la chaîne hermétique en laquelle s'était perpétuée d'âge en âge la sagesse occulte des mystères 3. Ces faits sont consignés dans la vie de Proclus écrite par Marinus, son disciple. M. Cousin a publié une édition de ses œuvres. Le dernier représentant du néoplatonisme dans l'Académie d'Athènes fut Damas dus. On sait qu'un décret de l'empereur Justinien, en 529, ferma délinitivement les écoles des philosophes païens.
Voici en peu de mots le fond des idées qui se trouvent développées dans les divers écrits de cette école, principalement dans les Ennéadcs de Plotin et dans la Theologia Platonis de Proclus.
TI1ÉODICÉE
Le projet mis en avant dans l'école d'Alexandrie, c'est sans doute l'éclectisme ; mais le caractère qui prend bientôt le dessus, c'est le mysticisme, et le mysticisme est essentiellement religieux ; il suit de là que ce qui doit dominer dans la philosophie alexandrine, c'est la théorie religieuse, ou la thêodicèe. Dans le système alexandrin, le principe universel des choses, Dieu, est ïunitê,Vêtre, le bien absolu, 7ÔOV, -à h, tô àyaflôv, sans aucun attribut ou à l'état d'essence pure. Tout ce qui procède de lui en découle éternellement, sans qu'il perde rien de sa substance. En premier lieu, il émane de lui, comme la lumière émane du soleil, quelque chose d'éternel qui est V intelligence absolue, voOç, c'est-à-
1 Marinus, Vie de Proclus, xix.
: Theologia Platonis, I, i, 25. 3 Vie de Proclus, xxvin.
dire l'intelligence aussi absolue qu'elle peut l'être ; car l'intelligence réduite à sa plus simple expression suppose toujours deux choses, savoir, un sujet connaissant et un objet connu. De l'intelligence émane une force motrice, l'âme, ij/u%vj : c'est l'âme qui anime l'univers, •tyw/jh toû -«vtôç. L'unité primitive, l'intelligence et l'âme; en d'autres termes, Dieu comme substance, comme intelligence et comme puissance active : tels sont les éléments de la trinité des Alexandrins. Dieu, comme être pur, est supérieur à Dieu comme intelligence el comme puissance, et par conséquent la création est une chute : ce qui équivaut à dire qu'il eût été plus parfait pour Dieu de ne pas créer le monde. Dans le système alexandrin, l'idée de création implique l'émanation. Levice fondamental de cette théorie, c'estqueles hypostases ne sont ni consubstantielles, ni égales entre elles, et que l'unité primitive n'y paraît pas être autre chose qu'une pure abstraction. Le monde pris dans son ensemble renferme une multitude innombrable de dieux appartenant au monde intelligible, répandus dans les espaces, dirigeant les astres et vivifiant tout dans l'univers. Au-dessous de ces dieux sont des dieux de second ordre, démons ou génies, qui existent dans le monde sensible et sont sujets aux passions. Tenant le milieu entre les dieux supérieurs et les hommes, ils servent d'intermédiaires aux uns et aux autres.
La psychologie des Alexandrins dérive de leur théodicée. Ils reconnaissent plusieurs degrés dans l'état de l'âme humaine : 1° la connaissance qui résulte de la sensation ; 2° la connaissance des premiers principes, ce qui est le plus haut degré de l'intelligence ; 3° une opération qui produit dans l'âme ce qu'est dans Dieu l'être pur au-dessus de l'intelligence et de la puissance, savoir, la capacité de l'âme de s'élever au-dessus de l'intelligence, qui renferme toujours une dualité : c'est ce que les Alexandrins appellent la simplification, onrlûinç, c'est-à-dire la réduction de l'âme
a l'état d'c-sence puro, d'unité. Un arrive à cet état par Vextase. Platon avait proposé la ressemblance de l'homme à Dieu, l'école d'Alexandrie admet Y unification avec Dieu, hartç, c'est-à-dire l'absorption absolue en Dieu et la destruction de l'humanité. Partant de ces théories, l'école d'Alexandrie s'absorbe dans toutes les rêveries contemplatives, se livre à la divination, aux évocations, à la magie, aux pratiques de la théurgie. Le mysticisme de cette école est appelé aussi quelquefois i'iUuminismc alexandrin. — En morale, les Alexandrins enseignaient que l'homme doit tendre par la prière, la vigilance, l'abstinence, le jeûne, à se dégager de la servitude du corps, et à obtenir d'être réuni à la Divinité après la mort ; c'est-à-dire, pour parler comme Plotin ', qu'il doit tendre à ce qu'à la mort ce qu'il y a de divin en lui se réunisse à ce qu'il y a de divin dans tout l'univers.
Les philosophes mystiques d'Alexandrie, témoins du prodigieux accroissement de la religion chrétienne, cherchèrent dans leur doctrine à se rapprocher de ses enseignements, et en même temps ils firent les plus grands efforts pour s'opposer à ses progrès : on sait combien ces efforts ont été impuissants.