‹ Cours élémentaire de philosophie à l'usage des établissements d'éducationChapitre 208 sur 243 · PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE

La Scolastique, ainsi nommée parce qu'elle prit naissance et se développa dans les écoles {scholse), est proprement la philosophie du moyen âge. On la divise ordinairement en trois époques. La première commence vers le neuvième siècle, avec Alcuin, et se continue jusqu'au treizième. Du commencement de cette époque jusqu'au milieu du onzième siècle, l'histoire de la philosophie offre peu de noms

vraiment remarquable?. Le onzième siècle voit naître la querelle du réalisme et du nominalisme, et la philosophie s'organise graduellement jusqu'au treizième. La deuxième époque comprend le treizième siècle et une partie du quatorzième : c'est le règne exclusif du réalisme et la plus brillante époque de la seolastique. Elle commence à Alexandre de Halès et à Albert le Grand. La troisième époque date de Guillaume dOccam,qui ranime la lutte entre le réalisme et le nominalisme. Elle commence dans le courant du quatorzième siècle, et se prolonge jusque vers le seizième, qui forme une transition entre la scolastique et la philosophie moderne.

Le caractère fondamental de la scolastique, c'est qu'elle est éminemment théologique dans ses bases, et que l'activité de l'esprit humain ne s'y exerce que dans certaines limites posées par l'orthodoxie chrétienne. La principale ressource de la scolastique fut d'abord au commencement de la première époque, YOrganum d'Aristote, envoyé de Constantinople à Charlemagne, et plus tard la plus grande partie de ses autres écrits. Les philosophes du moyen âge, qui étaient en même temps des théologiens, suivaient les Pères, et plus particulièrement saint Augustin, pour le fond, et Aristote, surtout pour la forme. La philosophie n'est pour eux que la servante de la théologie, Theologiœ ancilla.

1 1. Premier âge de la scolastique.

Le commencement de cette première période nous offre quelques hommes éminents, qui posent les fondements de la philosophie scolastique. A leur tête se montre d'abord l'Anglais Alcuin, ne à York, et diacre de l'église de cette ville. Alcuin, qui avait été l'élève du vénérable Bède, fut appelé par Charlemagne à la cour de France, vers la fin du huitième siècle. Ce grand prince, dans le but de ranimer les études, fonda plusieurs écoles publiques, et les pourvut des plus habiles maîtres qu'il put trouver. Dans le palais même de l'empereur se tenait une école dite palatine, sous

590 HISTOIRE DE LA PHILOSOjPHlE.

la direction d'Alcuin, el il y fut fondé une espèce d'Académie dont chaque membre prenait un nom emprunté à l'antiquité : Charlemagne se nommait David, et Alcuin Flaccus Albinus. Alcuin traita du trivium et du quadrioium dans son livre de seplem Artibus. On distingue encore dans ses œuvres une Dialectique sur le modèle des traités de Bède. Alcuin occupe dans l'histoire de la philosophie une place distinguée, qu'il doit encore plus à l'impulsion qu'il a donnée aux études qu'à la puissance de son génie. Son disciple, Raban Maur, qui mourut archevêque de Mayence, répandit sa dialectique dans l'Allemagne.

Au neuvième siècle vivait Jean Scot, surnommé Érigène, du nom de sa patrie, l'Irlande, l'antique Érin, que l'on appelait aussi Scotie, d'où lui est venu probablement le nom de Scot. Il fut appelé à la cour de France par Charles le Chauve. Scot Érigène construisit un système de philosophie étonnant pour l'époque. Versé dans la connaissance du grec, chose extrêmement rare dans ces siècles d'ignorance, il traduisit en latin, pour Charles le Chauve, les écrits de saint Denys de l'Aréopage, écrits qui avaient été envoyés à Louis le Débonnaire par l'empereur d'Orient. Comme ces livres portent l'empreinte du mysticisme alexandrin, contenu toutefois dans les limites de l'orthodoxie chrétienne, Érigène développa des idées analogues dans ses ouvrages originaux, et spécialement dans son livre de Divisione naturx ; mais il n'observa pas la même réserve et aboutit au panthéisme. On trouve dans Érigène toutes les bases d'un véritable panthéisme: l'unité et l'identitéde la substance;les émanations qui sortent de l'unité, qui y rentrent par uneabsorption finale. On lit dans son traité dedivinâ Prœdestinatione et Gratid, ces phrases remarquables : Non aliam esse philosophiam aliudve sapienliss sludium,aliamve retigionem l.... Conficitur inde veram esse philosophiam veram

1 Cette pensée se trouve dans saint Augustin, à peu près dans les mêmes termes (De verâ religione, cap. v)r

religionem, conversimque veram religionem esse veram philosophiam. — On remarque encore, dans le neuvième siècle, Hlxcmar, archevêque de Reims, et Agobard, archevêque de Lyon.

Dans le dixième siècle, le plus stérile de tous, il n'y a guère qu'un nom vraiment remarquable : celui de 6-erbert, d'Aurillac, en Auvergne, archevêque de Reims, puis de Piavenne, et ensuite pape sous le nom de Sylvestre IL II avait étudié à Séville et à Cordoue, et en avait rapporté les chiffres arabes et une connaissance plus étendue de la philosophie d'Aristote. On a de lui un traité dialectique, De rationali et rationeuti, et plusieurs ouvrages de mathématiques. — Bérenger, de Tours, connu par ses erreurs sur l'eucharistie ; Lanfranc, de Pavie, qui le réfuta ; le cardinal S. Pierre Damien, de Piavenne, qui, ainsi que Lanfranc, perfectionna la dialectique appliquée à la théologie, appartiennent au onzième siècle.

Le plus grand métaphysicien de ce temps-là fut sans contredit saint Anselme, né à Aoste, en Piémont, en 1033, successeur de Lanfranc, d'abord comme prieur du Bec, monastère de bénédictins en Normandie, dont il fut ensuite abbé, puis comme archevêque de Cantorbéry. Il fut obligé, à deux reprises, de quitter l'Angleterre pour cause de mésintelligence avec le roi, spécialement dans la querelle des investitures ; mais, à la fin, il lui fut permis de retourner à Cantorbéry, où il mourut en 1109. Deux de ses ouvrages sont surtout célèbres ; ils parurent d'abord sans nom d'auteur, intitulés, l*un: Exemplum meclitandi de rationc fidei, Modèle de la manière dont on peut s'y prendre pour se rendre compte de sa foi ; l'autre : Fides quxrens intellectum, ou la Foi qui cherche à comprendre. Plus tard, il les publia sous son nom avec les titres suivants : Monologium, id est, Soliloquium, et Froslogion, seu Alloquium de Dei existentid et allributis '. Le Proslogion reproduit l'argumentation du Monologium en la resserrant. Ce qu'on re-

1 Proslogion, in proœmio.

marque de particulier diu\s\e Proshgion, c'est une démonstration de l'existence de Dieu par l'idée du souverainement grand, c'est-à-dire del'Ètre parfait. La voici :Le plus insensé athée a, dans la pensée, l'idée de quelque chose au-dessus de quoi on ne peut rien concevoir (aliquid quo nihil majus cogitari potest *). Or ce quelque chose ne peut exister seulement dans la pensée ; car, s'il en était ainsi, on pourrait concevoir quelque chose de plus grand, savoir, l'être qui existerait actuellement en réalité : donc le souverain être, c'est-à-dire l'être au-dessus duquel on ne peut concevoir aucune chose, existe hors de la pensée : donc. Dieu existe. Cet argument a été reproduit, quant au fond, par Descartes, et modifié par Leibnitz (voyez p. 359). — IIildebert, archevêque de Tours, né à Lavardin, au pays de Vendôme, dans la seconde moitié du onzième siècle, égala presque saint Anselme en habileté dans la dialectique. 11 se distingua encore par son érudition classique et par une précision et une netteté rares à celte époque. Son principal ouvrage philosophique est intitulé : Moralis philosophia, seu Tractalus de utili et honesto.

C'est en ce même temps que commencèrent les longues disputes de la scolastique sur la nature des idées générales ou universelles. L'explication d'un passage de Ylsagoge de Porphyre, sur les opinions des anciens concernant les universaux, donna probablement naissance à cette discussion, source de tant de débats durant le cours du moyen âge 2. — Rosgelin, chanoine de Compiègne, vers la fin du onzième siècle, prétendit que les genres et les espèces ne sont pas autre chose que des noms ou des mots, flalus vocis, au moyen desquels nous désignons les qualités communes de divers individus. On le considère comme le chef des Nominaux ou Nominaiistes, qui n'accordaient qu'une existence nominale aux idées universelles, tandis que les Réalistes ou

' Proslogion, cap. n.

'- Fragments philosophiques,' . Philosophie acolubliquu, par V. Cousin.

Rcaux leur attribuaient une existence réelle (Voy. dans la Psychologie, p. 98-102). Le nominalisme ne tarda pas à se modifier dans un sens que Ton désigne par le mot conceplualisme. Cette controverse du réalisme et du nominalisme se rattache aux opinions de Platon, d'Aristote et des stoïciens. Platon faisait résider les universaux en Dieu comme les types des choses, universalia ante rem ; Aristote les unissait aux choses comme des formes, universalia inrc ; pour les stoïciens, c'étaient des conceptions de notre esprit d'après les objets, universalia post rem. Le nominalisme de Pioscelin le conduisit à émettre des propositions hérétiques sur le dogme de la Trinité. Saint Anselme combattit vigoureusement le nominalisme, et surtout les erreurs dogmatiques de Roscelin, dans son livre de Fide Trinitalis, où il nous apprend que le chanoine de Compiègne, mandé au concile de Soissons (1092), y rétracta ses erreurs, pour se soustraire à la fureur du peuple.

L'universel étant généralement regardé comme le fondement de la science, ainsi que le définit Aristote, il n'est pas étonnant qu'une opinion qui en niait la réalité ait soulevé de vives réclamations, surtout lorsqu'on déduisait de cette opinion des conséquences contraires à la foi. — Dans cette querelle, envisagée exclusivement au point de vue philosophique, il y avait, de l'avis de M. Cousin, exagération de part et d'autre. Il n'est pas exact de dire que toutes les idées générales signifient quelque chose de réel, ni que toutes les idées générales ne sont que des mots ou des conceptions de l'esprit, car s'il est vrai qu'il y a un - rand nombre d'idées générales qui n'expriment rien autre chose que les qualités communes des objets sans impliquer aucune existence propre, comme,, par exemple, l'animal, le végétal, il yen a aussi qui impliquent l'existence réelle de leur objet, comme les idées d'espace et de temps. Il y avait donc de la vérité et de l'erreur dans chacune des deux opinions K

1 Philosophie de Locke, p. V. Cousin, VIII1 leçon, p. 227-231, éd. de 1861.

Guillaume de Champeaux, né au village de ce nom, en Brie, vers le milieu du onzième siècle, et mort évêque de Châlons-sur-Marne, en 1120, futl'un des plus ardents défenseurs du réalisme ; mais, en combattant le nominalisme outré de Roscelin, il exagéra la doctrine contraire. Ce qui existe véritablement pour lui, ce ne sont que les entités générales, et les individus n'ont d'existence que par leur rapport avec les universaux. Ainsi, par exemple, c'est l'humanité qui est l'essence des individus humains; l'homme est une chose essentiellement une, à laquelle adviennent certaines formes qui font Socrale, Platon, etc. 11 eut pour disciple Abailard, qui devint plus tard son adversaire.

Pierre Abailard ou Abélard naquit à Palais, près de Nantes, en 107U. Après avoir étudié en Bretagne sous les maîtres les plus habiles, il vint à Paris se ranger au nombre des disciplesdeGuillaumedeCliampeaux, qui enseignait alors avec le plus grand éclat. Mais, Abailard ayant embarrassé plusieurs fois Guillaume dans des thèses publiques, ils se brouillèrent. Abailard s'était aussi attiré, par son extrême jactance, l'inimitié de ses condisciples, jaloux d'ailleurs de ses succès. Il conçut donc le projet de fonder une école dont il serait Je chef. Il l'ouvrit en effet d'abord à Melun, puis la transféra à Corbeil, et enfin à Paris, où il enseigna la philosophie et la théologie devant un nombre prodigieux d'auditeurs. C'est à cette époque de sa vie qu'il faut placer l'histoire assez connue de ses égarements et des malheurs qui en furent la suite. Après bien des vicissitudes, Abailard devint religieux de Saint-Denis, et reprit son enseignement, qui ne tarda pas à devenir suspect et à attirer sur lui les censures de l'Église. Il subit deux condamnations : la première dansle concile de Soissons, en 1121; la deuxième, en 1140, au concile de Sens, où l'on sait qu'il perdit toute son audace en présence de son redoutable adversaire, saïnJ Bernard, le défenseur zélé de l'orthodoxie. Sur la lin de sa vie, Abailard se mit sous la direction de Pierre le Vénérable, dans l'abbaye de Cluny, s'y convertit sérieuse-

ment, et se réconcilia avec saint Bernard. Il mourut en 1 14^, à ïàge de soixante-trois ans. Abailard, en attaquant le réalisme de Guillaume de Champeaux, modifia le nominalisme de Roscelin. Celui-ci n'avait vu dans les universaux que des mots ; Abailard les considéra comme des conceptions de l'esprit. Dès lors le nominalisme se divisa en deux sectes : les nominaux purs et les nominaux conceplualistes. Du reste, cette différence est plus dans les ternies que dans le fond des choses; car Roscelin, en soutenantque les universaux ne sont que des mots, ne prétendait pas sans doute que ces mots n'eussent aucun sens : ils devaient donc signifier des idées ou des conceptions de l'esprit. Abailard, en appliquant avec trop de liberté les subtilités de la dialectique aux matières de la foi, s'écarta du langage des saints Pères et de l'enseignement de l'Église sur les mystères, particulièrement sur le mystère de la sainte Trinité. Ses erreurs sont ainsi résumées par saint Bernard * : Quum de Trinitate loquitur, sapit Arium ; quum de gralia, sapit Pclagium ; quum de persond Chriëli, sapit Nestorium. Ses principaux ouvrages sont divers Traités de dialectique ; Elhica, seu liber dictus : Scito teipsum; Introductio ad theologiam chrislianam ; Theologia christiana. On a retrouvé dernièrement dans la poussière des bibliothèques l'ouvrage intitulé Sic et Non, que M. Cousin a publié avec un discours préliminaire. Cet ouvrage, dont le titre peut se traduire par Oui et Non, ou le Pour et le Contre, est une compilation où des textes de l'Écriture et des Pères, et des philosophts de l'antiquité, sont opposés les uns aux autres, de telle façon que les vérités les plus importantes semblent être livrées à l'incertitude. —Arnaud de Bresgia, disciple d' Abailard, et qui était venu assister son maitre au concile de Sens, ne fut point ramené à l'Église par la soumission de celui-ci ; mais il continua de soutenir les mêmes erreurs, avec plus d'emportement que n'avait fait leur auteur luimême. Ayant excité une sédition à Rome, dans le but de

iEpist. gxii.

remplacer legouvernemcnl du saint-siége par un ridicule simulacre de l'ancienne république, il paya de sa tète sa folie entreprise. —Dans le même temps, Gilbert db la Purée, née en Gascogne et évoque de Poitiers, très-habile dans les subtilités qui constituaient la philosophie de ce temps, se servait d'expressions nouvelles et inexactes sur les dogmes de la foi. Mandé à Reims, oit se trouvait le pape Eugène III, il prit rengagement d'être plus exact à l'avenir.

Un grand nombre d'esprits distingués traitèrent, à cette époque, les sujets théologiques selon la méthode de la philosophie scolastique ; mais celui de tous qui obtint le plus grand succès fut Pierre Lombard ou le Lombard, né à Novare, en Lombardic, et mort évêque de Paris en 1164. Il doit sa célébrité à son ouvrage intitulé : Sententiarum libri quatuor, d'où lui est venu le surnom de Maître des sentences, Magister sententiarum. P. , Lombard entreprit, dans cet ouvrage, de réduire la théologie en corps de doctrine, suivant un ordre logique. Les matières y sont rangées régulièrement sous divers titres, et les propositions y sont appuyées sur l'Écriture, les décrets des conciles et les sentiments des saints Pères. L'auteur s'abstient le plus souvent de donner sa solution propre. Le livre des Sentences peut être considéré comme le premier ouvrage qui eût encore paru de théologie scolastique proprement dite, et il a longtemps servi de texte à une foule de commentaires.

Dans le même siècle, il se forma une réaction contre les abus de la dialectique de la part d'une école contemplative, celle des chanoines réguliers de l'abbaye de Saint-Victor, a Paris. Cette école eut pour chefs Hugues de Saint-Victor, natif de la Basse-Saxe ou de la Flandre, et Richard de Saint- Victor, Écossais et disciple de Hugues. Le premier mourut en 1140, et le second en 1173. Ces deux docteurs montrèrent toujours de l'éloignement pour les disputes stériles qui agitaient alors les esprits. On trouve, dans leurs écrits, des idées platoniciennes empruntées à

saint Augustin, et peut-être aussi aux autours arabes. Dans les œuvres de Hugues, on distingue un abrégé des études, sous le titre de Didascalon. Richard compare la contemplation au sommet d'une montagne d'où l'on voit à ses pieds îoules les sciences mondaines, et il enseigne les moyens d'y parvenir dans son livre de Contemplatione. — Malgré l'immense crédit qu'obtinrent les quatre livres des Sentences de Lombard, sa méthode, et en général la dialectique d'Arislote, furent l'objet de quelques attaques. Gauthier, abbé de Saint-Victor, se prononça contre l'introduction de la méthode aristotélicienne dans la théologie, et posa avec assez de justesse les limites de la dialectique, dans son ouvrage : Contra quatuor labyrinthos Gailise. — Il ne faut pas oublier, dans la réaction contre les subtilités de la dialectique, Jean de Salisbury, qui avait été disciple d'Abailard. Il était très-versé dans la littérature classique, et, malgré sa prédilection pour Aristote, il se signala par une critique sévère des argulies de l'enseignement. Il s'est fait remarquer aussi par la défense des études contre les détracteurs des anciens. Après une vie agitée de nombreuses vicissitudes, il mourut évèque de Chartres en 1180.

Vers la fin du douzième siècle, Amauri de Chartres, qui enseignait la théologie à Paris, avança que tout est Dieu et que Dieu est tout ; que le Créateur et la créature sont un même être, et d'autres idées du même genre, dont le résumé nous a été transmis par le chancelier Gerson *. Ce panthéisme, emprunté, selon toute apparence, à Scot Érigène, fut adopté par David de Dinan, disciple d'Amauri. Tous les deux furent censurés par l'autorité ecclésiastique.

Durant la période que nous venons de parcourir chez les peuples chrétiens de l'Occident, les Arabes cultivaient avec succès la philosophie, dont ils avaient reçu les premiers

1 De Concordia metaphys, cum loyica.

germes des chrétiens orientaux. Jean Philopon et plusieurs autres savants chrétien s avaient été leurs premiers maîtres, et leur avaient communiqué les écrits d'Aristote. La culture de la philosophie chez les Arahes date principalement de la fin du huitième siècle ou du règne du calife Al-Mansour, fondateur de Bagdad. Ce prince et deux de ses successeurs, Haroun-al-Raschid et Al-Mamoun, protecteurs des lettres, firent traduire en arabe plusieurs écrivains de la Grèce, et fondèrent des bibliothèques et des écoles publiques, enire lesquelles celle de Bagdad tenait le premier rang. Plus tard fut fondée l'école de Cordoue, qui fleurit jusqu'au treizième siècle. C'est de cette dernière école que les livres d'Aristote et quelques autres ouvrages de l'antiquité se répandirent en France et dans les autres parties de l'Europe.

Les principaux philosophes chez les Arabes orientaux, ou dans Yécole de Bagdad, furent Alkendi, médecin et philosophe, qui florissait au commencement du neuvième siècle; Al-Farabi, mort en 954, auteur d'une Logique et d'un traité sur la division des sciences, qui furent d'un grand secours chez les seula^tiques ; AVICENNE, né à Roukhara, en Perse, vers 980, le plus célèbre des médecins arabes, qui a laissé un grand nombre d'ouvrages sur la philosophie et sur la médecine, et entre autres des commentaires sur Aristote, Hippocrate et Galien : dans son Commentaire sur la metaphysique d'Aristote, il fait preuve d'une manière de penser originale ; Algazel, de Tus, né en 1072, zélé défenseur de l'islamisme et sceptique en philosophie.

Chez les Arabes occidentaux, ou dans Yécole de Cordoue, se distinguent : Ayempace, qui s'efforça de concilier l'islamisme avec la philosophie ; Thophaïl, de Cordoue, mort a Séville en 1190, célèbre par son roman philosophique, ['Homme de la nature, c'est-à-dire, dans le sens de Thophaïl, l'homme tel que serait un mystique néoplatonicien ; et Averroes, disciple du précédent, né à Cordoue, et mort a Maroc au commencement du treizième siècle. Averroes fut appelé le Commentateur par excellence, et c'est celui de tous les philosophes arabes qui obtint le plus de celé-

brité. Il traduisit les œuvres d'Aristote en arabe, et les commenta. Plein d'enthousiasme pour le philosophe grec, il le regardait comme ayant porté les sciences au plus haut degré qu'elles puissent atteindre : Aristotelis doctrina, summa veritas; quoniam ejusintellectus fuit finis humani intellectus : quare benedicitur de Mo, quod ipsefuit creatus, et datus nobis divina providentiel, ut non ignoremus possibilia sciri ». Cependant quoiqu'il ne se proposât, dans ses commentaires, que d'interpréter Aristote, il arrive souvent qu'il lui prête des idées qui lui sont étrangères, en rattachant sa doctrine aux théories néoplatoniciennes de l'école d'Alexandrie.

Dérivée de l'aristotélisme, la philosophie arabe s'occupa spécialement de l'élément logique ; mais, comme elle avait reçu les livres d'Aristote avec les commentaires de l'école néoplatonicienne, on y remarque aussi les procédés de l'intuition orientale. Il arriva aussi de là qu'elle se divisa en deux sectes, l'une dialectique et rationaliste, l'autre intuitive et enthousiaste.

Les Juifs prirent aussi quelque part au mouvement philosophique de cette époque, et l'on peut citer comme un nom vraiment remarquable celui de Moïse Maimonides, ou fils de Mairnon. Disciple de Thophaïl et d'Averroës, il fit l'application de leurs principes au judaïsme, sans toutefois les suivre toujours d'une manière servile. En général, les Juifs, dans les douzième et treizième siècles, servirent d'intermédiaires entre les Arabes et l'Europe, par leurs traductions de livres arabes en hébreu, d'où l'on fit des traductions latines.

I IL Deuxième âge de la scolastique.

La philosophie, qui n'avait guère eu jusque-là d'autres ressources que VOrganon d'Aristote, commença à mieux

' Cité par Malebranche, dans la Recherche de la vérité, 1. II, IIe partie, cli. vi.

connaître l'ensemble de ses ouvrages, soit par les relations que l'on eut avec les Grecs de Constantinople, soit surtout par l'entremise des Arabes de l'Espagne. C'est l'époque de la plus grande autorité d'Aristote, de l'union intime de la théologie et de la philosophie scolastiques, et de la domi-, nation du réalisme.

Le premier qui soit connu pour avoir fait usage des travaux philosophiques des Arabes, c'est Alexandre de Halls, ainsi appelé du nom d'un cloître dans le comté de Glocester, de Tordre des franciscains. Il enseigna la théologie à Paris, et développa dans sa Summa theologiœ les sentiments de Pierre Lombard, suivant la rigueur des formes syl logistiques. Ou lui donna le surnom de Doctor irrefragabilis. Il mourut en 1245. — On trouve à la même époque Guillaume d'Auvergne, appelé aussi Guillaume de Paris, parce qu'il fut évoque de cette ville. Il avait étudié les auteurs arabes, et connaissait les systèmes des anciens philosophes. — Vincent de Beauvais, religieux dominicain, lecteur de saint Louis, et l'un des hommes les plus remarquables de cette époque, composa sous le titre de Miroir {Spéculum majus ou universelle), une sorte d'encyclopédie des sciences de son temps, divisée en trois parties : Spéculum naturelle, eloclrinale, historiale.

C'est à cette époque que se placent quelques hommes extraordinaires qui excitent l'étounement par l'immensité de leurs travaux ou par la puissance de leur génie. Albert, issu des comtes de Bollstadt et connu sous le nom d'ALBERT le Grand, naquit à Lawingen, en Souabe, vers 1205. Il étudia d'abord à Pavie, se fit religieux dominicain, et fut envoyé à Cologne par ses supérieurs pour y professer les sciences naturelles et la théologie. De là il transporta son enseignement à Paris ; et plus tard il fut nommé à l'évêché de Ratisbonne, auquel il renonça volontairement au bout de trois ans, pour retourner à son monastère de Cologne et s'y livrer tout entier à ses études. Il y mourut dans un âge avancé. C'est avec Albert surtout que commencent les discussions subtiles sur l'c.'.v, Vessence, la meitière, la forme,

etc., esse, essentia, ou quidclilas, existentia, etc. Dans son langage, l'âme est un totum potestativum. Dans la conscience, il distingue la disposition morale ou la syndérèse, du grec auvrfipinvti, et son exercice habituel, ou la conscience proprement dite, conscientia. Les ouvrages d'Albert forment vingt et un volumes in-folio. Ce sont de longs commentaires sur le Maître des sentences, sur saint Denys l'Aréopagite, des écrits sur tous les sujets traités par Aristote, une Somme de théologie et un petit traité sur l'alchimie qui termine le vingt et unième volume. Albert possédait une immense érudition ; mais il doit être plutôt considéré comme un compilateur que comme un penseur profond et original. Son habileté dans les sciences physiques et les merveilleux récits qu'on débitait à ce sujet le tirent passer de son temps pour un magicien.

Saint Bonaventure, dont le véritable nom est Jean de Fidanza, naquit l'an 1221 à Bagnarea en Toscane. Le nom sous lequel il est connu lui vient de ce que, sa mère l'ayant recommandé, dans une maladie, aux prières de saint François d'Assise, et ayant promis, s'il guérissait, de le mettre sous la conduite du saint, celui-ci s'écria, en apprenant que l'enfant se rétablissait : 0 buona ventura ! ô l'heureux événement ! Étant entré dans l'ordre des franciscains, Bonaventure étudia à Paris, sous Alexandre de Halès, et enseigna à son tour la philosophie et la théologie, qui, à cette époque, ne se séparaient pas. Nommé en 1256 général de son ordre, il y rétablit la discipline. Malgré ses refus réitérés, il fut promu à l'évêché d'Albano et créé cardinal. Ayant été emmené au deuxième concile de Lyon par le pape Grégoire X, il mourut en 1274, dans le cours môme des sessions. Les ouvrages de saint Bonaventure sont, pour la plupart, théologiques et ascétiques, et respirent partout cette tendre piété qui l'a toujours fait regarder comme un des grands maîtres de Ja vie spirituelle, et qui lui a valu le surnom de Doctor seraphicus. Son traité de Reductione artium ad theologiam est celui de ses ouvrages qui nous présente le mieux sa doctrine sous une forme

philosophique. En commençant cet ouvrage, saint Bonaventure distingue quatre sortes de lumières qui éclairent l'intelligence: Lumen exterius, scilicet lumen artismechanica>; lumen inferius, scilicet lumen cognitionis sensitivx >' lumen interius, scilicet lumen cognitionis philosophiez ; lumen superius, scilicet lumen gratiœ et sacrœ Scripturœ. L'illumination philosophique se divise en physique, logique et morale, et chacune de ces divisions comprend plusieurs subdivisions. Dans son Itinerarium mentis ad Deum, il distingue une triple théologie : la théologie symbolique, la théologie propre, la théologie mystique, et il décrit les degrés par lesquels l'homme peut s'élever à Dieu. 11 est à peine nécessaire de faire remarquer que le mot de mystique, dan- le sens des docteurs de ces siècles de foi, doit s'entendre comme se renfermant toujours dans les limites de l'orthodoxie chrétienne, et que par conséquent leur mysticisme est toujours contenu dans des bornes raisonnables et à l'abri des étranges aberrations que l'on trouve chez les mystiques de l'antiquité.

Saint Thomas D'ÀQTJIN, ainsi nommé du lieu de sa naissance au royaume de Naples, vint au monde en 1227. Il prit de bonne heure la résolution d'embrasser l'état monastique, et entra chez les dominicains l'an 1243. Sa famille, qui était une des plu? illustres du pays, mit vainement tout en œuvre pour l'empêcher de donner suite à son projet ; et, lorsqu'on le vit inébranlable, on finit par le laisser en liherté. Ses supérieurs l'envoyèrent d'abord à Cologne pour étudier sous Albert le Grand. Les méditations profondes de Thomas et son humilité lui avaient fait contracter l'habitude du silence, et ses compagnons, le croyant stupide, l'appelaient, par dérision, le Bœuf muet ou le Grand Bœuf de Sicile. Un jour Albert, l'ayant interrogé, fut si frappé de la haute capacité qu'il reconnut en lui, qu'il ne put s'empêcher de s'écrier : « Vous appelez Thomas le Bœuf muet ; mais il mugira un jour si haut par sa doctrine, qu'il sera entendu de tout l'univers. » Albert ayant été envoyé à Paris pour y enseigner la théologie, saint Thomas eut ordre de

l'y suivre pour continuer ses études. Plus tard, il enseigna lui-même en cette ville avec la plus grande distinction. Saint Louis, qui savait apprécier son mérite, l'invitait souvent à venir à sa cour. On raconte qu'un jour saint Thomas, toujours préoccupé de ses études, se trouvant à la table du roi, s'écria tout à coup en frappant de la main sur la table: Voilà qui est décisif contre les manichéens : Conclusum est contra Manichseos ! Saint Louis, loin de s'offenser de ce qui eût pu paraître un oubli des convenances, en témoigna de l'admiration, et fît écrire aussitôt l'argument par un de ses secrétaires. Saint Thomas, ayant été appelé par le pape Grégoire X au concile de Lyon, mourut lorsqu'il était en chemin pour s'y rendre, en 1274. Ses contemporains rendirent un juste hommage à la supériorité de son génie, en lui décernan t les titres de Doctor angelicus, Scholx Angélus, Aquila theologorum. On l'appelle communément l'Ange de VÉcole.

Les principaux ouvrages de saint Thomas sont : 1° des commentaires sur presque toute la philosophie d'Aristote ; 2° des commentaires sur les livres des Sentences ; 3° de nombreux opuscules sur divers sujets ; 4° sa Somme contre les païens, Summa contra Genliles ; 5° sa célèbre Somme théologique, Summa theolcgica. La Somme de saint Thomas, a dit M. Cousin *, « est un des grands monuments de l'esprit humain au moyen âge, et comprend, avec une haute métaphysique, un système entier de morale et même de politique. » Parmi les Opuscules de saint Thomas, on remarquera principalement, au point de vue philosophique, les traités suivants : de Ente et essentiâ, de Principio vndividuationis, de Demonslratione, de Fallaciis (des sophismes), de Polentiis animx, de Natura syllogismorum, Aristotelis totius logiez Summa, de Universalibus. La Somme contre les Gentils se divise en quatre livres: le saint docteur y traite de l'existence et des attributs de Dieu, de l'âme humaine, de la fin de l'homme, de la grâce, etc. Sur l'union de l'âme et du corps, il y énonce l'opinion suivante:

1 Cours de l'Hist, de la philosopha 9° leçon.

Anima est Iota in loto cl Iota in qualibet parle l, opinion identique à colle de saint Augustin *. Il distinguo avec Aristote l'âme sensitive, intellective, végétative ; mais cette âme estwne : Êadem numéro est anima in homine, semitiva, et intellecliva, et nutritiva, dit-il expressément 8dans la Somme thêologique. Ce dernier ouvrage, dans lequel sainl Thomas a fondu la substance de ses autres écrite, u divise en trois parties, dont la première se rapporte plus spécialement à la philosophie. Cette première partie a pour objet Dieu, les anges et l'âme humaine. La seconde partie, divisée en deux sections, contient toute la morale ; la troisième traite de l'incarnation, des sacrements, etc. On trouve fréquemment dans cet ouvrage, des pensées qui révèlent le métaphysicien supérieur '*.

Dans la question, si importante alors, des universaux, saint Thomas, comme Albert B son maître, est réaliste mitigé, se rapprochant de l'opinion des conceptualisles. Suivant saint Thomas, la vérité peut être considérée comme une équation entre les objets et l'entendement : Veritas est adœquatiorei et intelleclus6. C'est dans le sens de cette définition qu'il résout la question des universaux. L'uni-

1 Lib. II, cap. lxxii.

* De Trinit., lib. IV, cap. vi (alias vin),

3 Summœ theologicœ p. I, quœst. 70, art. 3.

4 Ainsi, au sujet de la question : Utràm Deum esse sit perse notum, te saint docteur se propose l'opinion suivante (p. I, q, 2, a. 1, 3°) : « Veritatem esse est per se notum, quia qui negat veritatem esse, concedit veritatem non esse; si enim veritas non est, veruni est veritatem non esse ; si autem est aliquid verum, oportet quod veritas sit. Deus autem est ipsa veritas ; Joan., xiv, 6 : Ego sum ria, veritas et vita. Ergo Deum esse est per se notum. » Il y répond : « ûicendum quod veritatem esse in communi, est per se notum ; sed primam veritatem esse, lioc non est per se notum quoad nos. » Ce qu'il attribue, dans la Somme contre les Gentils (1. I, cap. xi), à la faiblesse de notre intelligence : Exdebilitate nostri intellectùs, qui eum intueri non potest per se ipsum, sed ex effeclibus ejus.

■ De Iniellectu et Inlettigibili.

•' Sitmm. theolog,, p. 1*, quaest. 16, art. I.

PHILOSOPHIE DU MOYEN AGE. 61 ï

vertel) dit-il, est tout à la fois dans les objets et dans l'entendement: Uaum sccundum quod est in rébus, aliud sccundurn quod est in anima l. Et dans un autre endroit : « Cum dicitur universale abstractum, duo intelliguntur, scilicet ipsa uatura rei, et abstractio seu uni versa litas. Ipsa igitur natura cui accidit vel intelligi, vel abslralii, vel intentio universalitatis, non est nisi in singularibus ; sed boe ipsum quod est intelligi, vel abslrahi, vel inteniio universalitatis, est in intellectu 2. »

La Somme de saint Thomas est un chef-d'œuvre d'ordre et de précision : il y procède ordinairement de la manière suivante. Il y pose d'abord là question en forme de problème, et la divise en plusieurs articles ; puis, sur chacun des articles, il se propose des difficultés ou objections tirées, soit de l'autorité des Ecritures, ou des Pères, ou des philosophes, soit du raisonnement, et il y donne des réponses puisées aux mômes sources. La conclusion consiste souvent en une distinction en vertu de laquelle, après avoir considéré la question sous un double rapport, il répond affirmativement sous l'un et négativement sous l'autre. — A la science la plus profonde saint Thomas joignait une tendre piété: on sait que l'office du Saint-Sacrement, qu'il composa sur la demande du pape Urbain IV, est un des plus beaux et des plus pieux du Bréviaire romain. Les oeuvres de saint Thomas ne forment pas moins de dix-huit volumes in-folio, ce qui doit paraître d'autant plus surprenant qu'il était à peine âgé de quarante-huit ans lorsqu'il mourut.

Quelques contemporains de saint Thomas méritent d'être mentionnés honorablement: Petrus IIispanus, de Lisbonne, qui devint pape suus le nom de Jean XXI, connu par ses abrégés de logique, Swnmulx logicales; Henri Gœthals, de (jand, Henricus Gandavensis, surnommé Doclor solemnis, et PiiCHARD de Middleton, Doclor solidus.

De unicersalibus (Tract. I) : Opuscul. LV, ; Suhi'ii. iheol., [i. I, q. 85, a. ■> ad 2.

Dans ce même temps vivait un liomme tout à l'ait extraordinaire pour son époque: c'était Roger Bacon, né en 1214 à Ilchester, dans le comté de Somerset. Il étudia d'abord à Oxford, puis à l'université de Paris, et, étant retourné en Angleterre, il entra dans l'ordre de Saint-François. R. Bacon excita la plus grande admiration parmi ses contemporains par ses connaissances dans les mathématiques, dans les sciences physiques et dans les langues, ce qui le lit surnommer Doctor mirabilis. Ses observations et ses expériences le conduisirent à d'heureuses découvertes : on peut juger, par ses écrits, qu'il avait deviné en quelque sorte la théorie des télescopes, et qu'il connut la poudre à canon, ou du moins quelque composition fulminante d'une nature analogue. Cependant, malgré la supériorité de son esprit, Roger Bacon payait le tribut aux préjugés de son siècle par sa croyance à la pierre philosophale et à l'astrologie judiciaire. Dans le plus célèbre de ses ouvrages, intitulé Opus majus, où il traite des obstacles qui s'opposent à la vraie sagesse et de l'utilité de la science, il semble avoir préludé, trois siècles plus tôt, à YInstauratio magna du chancelier Bacon. Son ouvrage le plus important après YOpus majus a pour titre : desecretis Operibus arlis et naturx. Les bibliothèques de l'Angleterre possèdent encore un nombre considérable d'ouvrages de Roger Bacon à l'état de manuscrits.

Raymond Lulle, né à Palma, dans File de Majorque, vers 1235, homme singulier, esprit ardent et inquiet, se livra dans sa jeunesse aux dérèglements des passions, et, plus lard, s'appliqua à l'étude avec une ardeur infatigable. Jl apprit la langue et la philosophie des Arabes, dans le but de travailler à leur conversion. Il croyait avoir reçu du ciel des lumières extraordinaires, et le don d'un art tout spécial pour convertir les infidèles et pour opérer la réforme de la philosophie et des sciences : comme il passait pour inspiré, on lui donna le surnom de Doctor illuminalus. Il parcourut l'Europe, et se présenta dans toutes les cours des princes chrétiens pour solliciter l'adoption de ses pro-

jets de réforme. Plusieurs fois il passa en Afrique pour y prêcher la religion chrétienne : y étant allé en dernier lieu à l'âge de quatre-vingts ans, il y fut lapidé par les mahométans, et expira sur le navire d'un marchand génois qui l'avait recueilli. R. Lulle, au milieu des agitations d'une vie aventureuse, avait trouvé le temps de composer un nomhre prodigieux d'ouvrages sur des matières métaphysiques très-subtiles. Il inventa, sous le nom d'Ars universalis ou Ars magna, une sorte de mécanisme logique, où toutes les idées étaient classées de manière qu'on pouvait se procurer, dans telle ou telle case, tel ou tel principe à volonté. Par exemple, pour savoir si le monde est éternel ou non, on est conduit, par la disposition des tableaux, à un cercle où se trouve une réponse négative. La méthode de Lulle est, pour les idées, quelque chose comme la table de Pythagore pour les nombres. Lulle avait formé sur Dieu, sur l'homme, sur la nature, des échelles ascendantes et descendantes, dont les combinaisons se fondaient sur le nombre ternaire. Par exemple, pour la relation, il trouve trois fois trois : 1° la différence, la concordance, la contrariété ; 2° le principe, le milieu et la fin ; 3° la supériorité, l'égalité et l'infériorité. Lulle avait composé lui-même un abrégé de Y Ars magna sous le titre d'Ars brevis.

Jean Duns Sgût, le docteur subtil, boctor subtilis, naquit selon toute apparence, à Duns, en Ecosse, vers l'an 1275. Il fit ses études à Oxford et à Paris, et entra dans l'ordre de Saint-François. Ayant été envoyé à Cologne par ses supérieurs, il y mourut à l'âge d'environ trente-trois ans. Le> œuvres de Duns Scot, publiées en douze volumes in-folio, consistent principalement en Commentaires sur Aristote et sur P. Lombard. Duns Scot est célèbre par son opposition aux opinions de saint Thomas, opposition qui produisit dans l'école les interminables disputes des thomistes et des scotistes. Cette opposition l'engagea souvent dans des distinctions vaines et inintelligibles, et dans de sophistiques subtilités. ï n des principaux points de séparation se trouva dans la question du réalisme. Saint Thomas et Scot étaient

01 i HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE.

toualee deux réalistes; tous les deux enseignaient : Naturœsuni uuivcrsalcs in essendo, niais i' une manière différente. Selon saint Thomas (V. p. 610), l'universel existe seulement enpuissance (posse) dans les objets de la nature ; et il n'est déterminé à être eu réalité (actu) que par h Forme abstraite qui est l'objet de l'intelligence. Saint Thomas admet doue l'universel à parte rei, et en même temps à parte mentis ; tandis que Seot rejetait tout concours de l'intelligence pour la formation des universaux, qu'il considérait comme des entités qui ont leur réalité entière hors de l'esprit. Selon lui, l'universel existe à parte rei.vel independenter àmente; mais pour déterminer l'essence à constituer l'individuel, il existe une autre entité intimement unira l'essence : c'est le principe d'individualisation ou Vh/rccéité, principiumindividuationis, principe par lequel les universaux s'individualisent. Ce principe, suivant Seot, est une entité positive qui détermine la nature des objets ; ainsi Pierre est un individu, parce que la Pétréité vient s'unir en lui à l'humanité *. Ilmet toutefoisune différence entre les êtres de raison et les êtres existants. Dans son traité Super universalia Porphyrii, on lit, sur la réalité des universaux : « Dicendum quod universale est ens, quia sub ratione non entis nihil intclligitur, quia intelligibile niovet intellectum...; non eus non potest movere aliquid ut objeclum, quia movere est entis, in actu : ergq nihil intelligitur sub ration e non entis. » Mais, tandis qu'il présente l'intelligence comme passive dans la question des universaux, il conçoit ailleurs l'activité libre de la volonté humaine sous un point de vue qui l'a fait accuser par quelques-uns de pélagia&isme, quoiqu'au Tond cependant la phrase suivante : Non est a lia causa guêtre voi-untas vull. nisi quia, volunlas est volnntas -', et d'autres du même \>m\\\ puissent signifier seulement que la volonté a le pouvoir de se déterminer indépendamment de tout

1 Gomment, in Matjistr. sentent., II.

2 lbid., I.

motif extérieur, sans exclure aucunement la grâce divine. Scot est célèbre encore par son argumentation en laveur du dogme de ['Immaculée Conception de la sainte Vierge.

Les continuateurs de saint Thomas et de Duns Scot sont connus sous le nom de thomistes et de scolistes : les premiers appartiennent, pour la plupart, à l'ordre des dominicains, et les seconds à celui des franciscains. En général, les thomistes furent des théologiens distingués. On compte entre autres Égidio Golonna, ou Gilles Colonne, Romain, Doctor fundatissimus ; Heryay NOËL, Hervxus Aatalis, né en Bretagne, général des dominicains et recteur de l'Université de Paris. Parmi les scolistes se distinguèrent François de Mayronis, le Maître des abstractions, Magisler abstractionwn, le premier qui soutint une thèse solennelle en Sorbonne, et l'Anglais Walter Burleigh, qui appartient à l'époque suivante.

g III. Troisième âge de la scol astique.

Le troisième âge de la scolastique commence au quatorzième siècle, et se continue jusque vers la fin du quinzième, époque ou la philosophie du moyen âge se transforme peu à peu pour préparer les voies à la philosophie moderne. Le commencement de cette troisième époque voit se ranimer la querelle du réalisme et du nominalisme. Guillaume d'Occam, ou simplement Occam *, ainsi nommé du lieu de sa naissance, au comté de Surrey, en Angleterre, Doctor singularis, invincibilis,6e l'ordre des franciscains, disciple de Scot, dont il devint plus tard l'un des adversaires les plus prononcés, enseignait à Paris au commencement du quatorzième siècle. Il soutint la cause du roi de France contre le pape Boniface VIII, dans son livre : de la Puissance ecclésiastique et de la Puissance séculière. Quelques années après, il défendit avec une extrême violence de langage Louis de Bavière et son antipape, contre le pape Jean

i On écrit aussi Occham, Ocham ou Ockam,

XXII, qui l'exconimunia. Tu me defendas gladio, avait-il écrit à Louis, ego te defendam calamo. Il mourut à Munich, en 1347, absous, selon les uns, toujours sous le poids des censures, selon les autres. Ilcomposa des Commentaires sur Aristote, sur le Lombard, une Logique, et des mélanges sous le titre de Quodlibeta. L'un des grands principes d'Occam est celui-ci : « Il ne faut pas multiplier les êtres sans nécessité. » Entia non sunt multiplicanda prseter necessitatem. Frustra fit per plura quod fieri potest per pauciora. Par conséquent, dit-il, on ne doit attribuer aux idées générales aucune réalité objective hors de l'intelligence, puisque ni la raison ni la science n'ont un besoin absolu de cette hypothèse ; elle conduit d'ailleurs à des conséquences absurdes. L'universel n'a pas une existence réelle dans les choses ; mais il consiste uniquement dans l'opération de l'âme, qui institue par sa volonté un signe, et l'attribue à plusieurs objets : Sola inîentio animx, vel signum voluntariè institutum, est univers aie l. En conséquence des mêmes principes, il rejeta les espèces ou images objectives de Démocrite, que toute la scolastique avait admises, et qui restèrent en crédit longtemps encore après Occam. A l'exemple de Scot, il fonda la différence du bien et du mal, non sur l'essence des choses, mais sur la libre volonté de Dieu-. Adeo ut, mutalded voluntate, quod sanctum et justum est possit evadere injustum-; doctrine dangereuse et de nature à ébranler la morale. Saint Thomas avait dit avec raison, sur le même sujet : « Nihil potest esse justum nisi volitum à Deo ; tamen id quod est volitum à Deohabet primam causam justiti;e ex ordine sapientiœ divinx 3. »

Au commencement de l'époque que nous examinons, Durand de Saint-Pourcjain, né dans la ville de ce nom, au diocèse de Clermont en Auvergne, mort évêquede Meaux en 1332, avait commencé à s'écarter des voies suivies jusque -

1 Logica, p. 1», cap. xv.

2 Quodlibeta, II.

3 Quaest. dhput. de veritale, «juaest. XXIII : de Voluntate Dei, art. 6.

là dans l'enseignement. Il soulevait des questions nouvelles et les résolvait avec tant d'assurance, qu'il fut nommé le Docteur très-résolutif, Doctor resolutissimus. On peut aussi le considérer comme ayant préparé l'affaiblissement du réalisme, qui dominait alors exclusivement.

La querelle du réalisme et du nominalisme se continua après la mort d'Occam. Les nominalistes les plus célèbres d'alors sont Buridan et P. d'Ailiy. Jean Buridan, né à Béthune en Artois, à la fin du treizième siècle, étudia sous Occam dans l'Université de Paris ; dans la suite, il y professa, la philosophie et la théologie, et en devint recteur. Il s'est rendu célèbre par ses règles pour trouver les idées moyennes dans la théorie syllogistique, ce que l'on a appelé le pont aux ânes, et par ses recherches sur le libre arbitre. Cette question du libre arbitre rappelle naturellement l'exemple si connu de Vdne de Buridan. Buridan supposait un âne pressé de la faim, placé entre deux mesures d'avoine parfaitement égales, ou un âne également pressé de la faim et de la soif, entre une mesure d'avoine et un seau plein d'eau, qui faisaient une égale impression sur ses organes ; puis il demandait : Que fera cet âne ? Si on lui répondait : Il demeurera immobile : donc, disait-il, il mourra de faim entre deux mesures d'avoine, ou il mourra de soif et de faim, ayant près de lui de quoi boire et de quoi manger ; ce qui semblait évidemment absurde. Si on lui répliquait : Cet âne ne sera pas assez âne pour se laisser mourir ainsi : donc, concluait-il, il a le libre arbitre, ou bien il peut arriver que de deux poids en équilibre l'un l'emporte sur l'autre. Ce sophisme, qui embarrassait les logiciens du temps,devint fameux dans l'école. Sur la fin de sa vie, Buridan, zélé partisan du nominalisme, fut persécuté par les réalistes, et obligé de se retirer en Allemagne. — Pierre d'Ailly, né à Compiègne en 1350, surnommé l'Aigle des docteurs de la France, Jquila Galliœ, avait été admis comme boursier au collège de Navarre ; plus tard, il y professa la théologie, devint chancelier de l'Université de Paris, et cardinal. Son zèle pour

618 BI8T0IHB DE LA l'HILOSOPTIIK. ,

l'extinction du schisme qui désolait alors l'Église I a rendu célèbre. Il joua un pôle très-important dans les conciles de Pise et de Gonstanee. Dans .-un livre de Eoelesim incioritate *, il soutient la supériorité du concile général sur Je pape. En philosophie, il est à remarquer comme défenseur du nominalisme, et pour s'être élevé avec force contre les abus de la scolastique.

Parmi les défenseurs du réalisme à cette époque, on trouve peu de noms célèbres. Les plus remarquables sont Walter Burleigh, compagnon d'études d'Occam et surnommé Doctor planus et perspicuus, auteur d'une Biographie des philosophes et des po'étes ; Thomas de Bradwardine, archevêque de Cantorbéry, et Thomas de Strasbourg.

Les débats entre les deux partis qui divisaient alors les écoles furent souvent troublés par la passion et par une animosité réciproque, et l'on se donnait de part et d'autre les qualifications les plus injurieuses. La question des idées universelles n'était pas le seul sujet de division ; mais il se manifestait en général, de la part des nominaux, un esprit d'indépendance qui produisit, plus tard, des discordes éclatantes sur d'autres sujets. Cette querelle, tout en perdant insensiblement de son importance, se maintint, surtout en France, jusque durant le cours du seizième siècle. Sans vouloir prononcer d'une manière absolue sur le fond de ces fameuses disputes d'un autre temps, il peut être utile d'observer que les principaux défenseurs du nominalisme furent censurés à d'autres titres, et que les novateurs en religion prirent constamment parti pour eux.

Tandis que ces discussions se continuaient sans produire aucun résultat proportionné à la vivacité de la dispute, la philosophie mystique et intuitive fut ranimée par le dominicain allemand Jean Tauler, célèbre prédicateur, mort à Siia-liourg en 1301, et surtout par l'illustre chancelier

1 III' pari. chap. Vf.

PHJLuSOPHIE DU MOYEN AGE. G 19

Gerson. -~ Jean Char lier, né au village de Gerson, près deRélhel, au diocèse de Reims, en 13G3, plus connu sous le iiuni deJeau de Gerson ou simplement Gerson, fut l'élève de Pierre d'Ailly, et lui succéda comme chancelier de II." Diversité de Paris. Il mérita, par sa piété et la nature de ses travaux, le titre de Doctor chrisiianissimus ou consolatorius. Il assista au concile de Constance, comme député de la France, et y soutint, avec P. d'Ailly, la supériorité du concile général sur le pape, mais en reconnaissant dans les termes les plus forts la primauté et la juridiction du pape dans toute l'Eglise ; ce que se sont bien gardés d'ajouter certains novateurs qui ont abusé de son nom en cette matière. Après l'assassinat du duc d'Orléans, Gerson poursuivit avec vigueur devant l'Université la doctrine de maître Jean Petit l'apologiste du duc de Bourgogne, et fut obligé par suite de quitter la France pour se soustraire à la vengeance du prince. 11 y rentra cependant plus tard, et se lixa à Lyon, dans un couvent dont son frère était prieur. Dans sa vieillesse, il poussa l'humilité jusqu'à se faire instituteur de petits enfants, ne demandant pour toute rétribution que cette prière : « Seigneur, ayez pitié de votre pauvre serviteur Gerson. » Dans l'un de ses plus remarquables ouvrages, son traité de mysticâ Theologia, on trouve les pensées suivantes : « Si la science la plus parfaite est celle qui atteint d'abord directement la. vérité, la théologie mystique est la vraie science : mystica theologia, ver a scientia. Elle se fonde sur des expériences qui se passent dans le plus intime de l'âme, mais qui ne peuvent être comprises de ceux qui n'ont pas éprouvé cet ordre de faits.... Les vrais philosophes, ou plutôt théosophes, philosophie imo verius theosophi, sont ceux auxquels le Père céleste révèle ce qu'il cache aux sages et aux prudents de ce monde. » La théologie mystique est fort supérieure à la théologie spéculative des écoles, pour plusieurs raisons qu'il énumère, et surtout parce qu'elle procure le repos de l'âme et son union avec Dieu ; tandis que, par la science spéculative, on se fatigue sans atteindre le but. Il est hors

île doute que le mysticisme chrétien et orthodoxe dé Gerson

îie pouvait aboutir aux conséquences du mysticisme des alexandrins ; autrement il eût cessé d'être chrétien. Mais on voit, par ses écrits, que le mysticisme oriental avait reparu; car Gerson réfute un auteur contemporain qui soutenait formellement la transformation finale des créatures en Dieu. Gerson, malgré le caractère contemplatif de sa philosophie, excellait dans la logique, qu'il regardait comme une préparation à un mode supérieur de connaissance ; il a laissé un traité de Concordiâ melaphysicx cum logied. On remarquera encore parmi ses écrits le livre de Parvulistrahendis ad Chris tum, où se révèle le zèle ardent qui animait Gerson pour l'éducation de la jeunesse.

Vers le même temps parut le livre célèbre de l'Imitation de Jésus-Christ, que l'opinion la plus commune attribue à Thomas à Kempis, ainsi nommé du village de Kempen, au diocèse de Cologne. Entré chez les chanoines réguliers en 1399, il s'occupait principalement à copier des livres et à en composer. D'autres cependant attribuent le livre de Ylmitation à Gersen, abhé d'un couvent de bénédictins près de Verceil, en Piémont, au treizième siècle, ou au chancelier Gerson.

Le Liber crealurarum sive naturse de Raymond de Seronde, philosophe espagnol qui enseignait à Toulouse dans la première moitié du quinzième siècle, et dont l'ouvrage a été traduit par Montaigne sous le titre de Théologie naturelle, révèle une tendance différente du mysticisme, mais opposée également à la philosophie dialectique : cette tendance avait pour but de lier les idées religieuses à l'observation de la nature et de l'humanité.

Transition de la philosophie du moyen âge à la philosophie moderne.

L'abus des vaines subtilités avait décrédité la scolastique, et la gloire de cette philosophie alla toujours en décroissant à partir du quatorzième siècle. La scolastique peut

être considérée comme cessant vers le milieu du quinzième siècle, et la philosophie moderne commence avec le dixseptième. Il y eut donc à peu près un siècle et demi de transition. Le discrédit où étaient tombés les enseignements dégénérés de la scolastique, et l'arrivée des Grecs en Italie, après la chute du Bas-Empire, contribuèrent puissamment à opérer une révolution à la fois littéraire et philosophique. Ce fut alors que les œuvres de Platon, que les Grecs réfugiés avaient apportées de Constantinople, commencèrent à être connues dans l'Occident. Les travaux des philosophes de cette époque furent principalement des commentaires sur les livres des anciens philosophes ; mais les commentateurs était divisés entre eux. D'un côté, Gémislus Pléthon, de Constantinople, et son disciple, le cardinal Bessarion, né à Trébizonde, firent connaître à l'Europe la philosophie platonicienne telle qu'elle était alors à Constantinople, c'est-à-dire mêlée de néoplatonisme ; d"autre part Georges le Scolaire, appelé depuis Gennadius, Théodore de Gaza et Georges de Trébizonde, développèrent et défendirent la philosophie d'Aristote.

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