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MÉTHODE DE BACON

Bacon, dans le but d'opérer la réforme qu'il jugeait nécessaire dans les sciences, conçut le plan d'un grand ouvrage, sous le titre tf Instaurant) magna (grande restauration des sciences), ouvrage qui devait être composé de six parties, mais dont deux seulement ont été traitées : la première intitulée : de Dignitate et Augrnentis scient iarurri,

de la dignité el de l'accroissement des sciences; et la seconde, Novvpn Organum, ou méthode de L'interprétation de h nature. Le premier de ces deux traités a été écril en anglais el traduil en latin par l'auteur lui-même ; le si ;i été composé en latin. Ce qui manquait surtout àlasoience du temps de Bacon, c'était une méthode, et ce l'ut cette méthode que Bacon entreprit de lui donner: c'est ;i cette fia qu'il composa sa Grande Restaurai ion, et plus spécialement sou Jieuvel Ôrganum. Pour Bacon, ce sont les faits réels, actuels, qui sont le principe de La science. Le point de départ de toute philosophie est donc la connaissance de ces faits, c'est-à-dire l'expérience, par laquelle on constate Les faits; puis, d'après l'expérience, on en détermine les caractères et les lois, et l'on arrive ainsi à en découvrir les causes et les conséquences- L'ensemble de ces procédés se nomme Vindvction, qui est particulièrement la méthode de Bacon, parce que personne avant lui n'était entré en d'aussi grands détails pour l'expliquer et en faire comprendre la nécessité.

Le traité de Dignitate et Aagmentis scient iarum, en neuf livres, est une espèce d'encyclopédie contenant une classification des sciences, telles qu'on les concevait alors. La science humaine y est divisée en histoire, poésie et philosophie, division qui correspond aux trois facultés de l'entendement : la mémoire, Yimagination et la raison. Bacon assigne à chacune des branches de nos connaissances le rang el la valeur qui lui appartiennent. Son hut principal étant d'arriver à une réforme et à une organisation, il se propose heaucoup plus d'indiquer ce qui est à faire que de relever les erreurs qui ont été commises1. On trouve dans ce traité 2 cette pensée remarquableau sujet des subtilités de la scolastique: « Ne vaudrait-il pas mieux, dans une salle spacieuse, allumer un seul flambeau pour éclairer toutes les parties à la fois, que d'aller promener une petite lanterne

1 l.il>. II, praeamb. et c. t.

2 Lib. I (sub médium),

dans tous le? coins, comme le l'ont ceux qui s'étudient moins à éclairer la vérité par des raisonnements bien nets, qu'à résoudre lontes les pins petites difficultés..., d'où il arrive que, lamli- que quelques points sont mis en lumière, le reste est dans l'obscurité '? « Ce flambeau que Bacon voulait allumer dans la science, c'est la méthode.

Analyse du iXovum Organ.um.

Le traité philosophique le plus important de Bacon, le Novum Organum, parut, pour la première fois, en 16?0. Cet ouvrage, composé, selon toute apparence, par fragments et sans un plan bien arrêté, est loin de présenter l'ordre et l'enchaînement qu'on aurait pu attendrede l'esprit méthodique de Bacon. Le Novum Organum*, rédigé en aphorismes, se. divise en deux parties.

Livre Ier. — Le premier livre, celui qui a eu le plus d'influence sur les destinées de la philosophie, en est la partie négative, pars deslrvcns instaura tionis , suivant l'expression de Bacon *, c'est-à-dire la partie de la restauration qui détruit les fausses méthodes.

Vices de la méthode suivie. — Bacon commence par établir que ta Logique reçue est inutile à l'invention des sciences ; qu'elle est même nuisible, en ce qu'elle sert beaucoup moins à faciliter la recherche de la vérité qu'à

1 C'est dans le même ouvrage (liv. I vers le commencement) que se trouve cette pensée si connue : « Ceiiissimum est atque experientia comprohatum, levés gustus in philosophia movere fortasse ad aiheismum, sed jAeniores haustus ad reUqionem reducere ;» pensée qui Se formule, ainsi en français ordinairement : Un peu de philosophie peut éloigner de la religion, mais une philosophie plus approfondie y ramène.

- Pour comprendre la signification de ce titre, il faut se rappeler que les divers traités qui forment la Logique d'Aristote se désignaient, dans leur ensemble, sous le nom d'Organurn (opyocvov).

3 Liv. I, Aphorisme 115.

fixer les erreurs <|ui ont pour base les notions vulgaires l. Le Syllogisme, ajoute-t-il, est incapable de nous faire pénétre] dans les profondeurs de la nature : il ne reste donc d'espérance que dans la véritable Induction, qui peut seule nous bien diriger dans une totale restauration, devenue indispensable (Aph. 13, 14).

11 y a deux voies ou métbodes pour découvrir la vérité : Tune, partant des sensations et des faits particuliers, s'élance tout d'abord jusqu'aux principes les plus généraux, et en déduit les principes moyens ou les y rapporte pour les juger ; l'autre, partant aussi des sensations et des faits particuliers, mais sans franchir aucun degré, et en multipliant les observations et les expériences, n'arrive qu'en dernier lieu aux propositions les plus générales. La première de ces deux méthodes, dit Bacon, est celle que l'on suit ordinairement; la seconde n'a pas encore été tentée. L'une et l'autre méthode partent également des sensations et des choses particulières, et se reposent dans les plus générales ; mais avec cette différence que l'une, ne faisant pour ainsi dire qu'effleurer l'expérience, ne peut produire que de vaines abstractions, tandis que l'autre, s'y arrêtant autant qu'il le faut et avec méthode, s'élève par degrés aux vrais principes de la nature. Les connaissances que l'on acquiert par la première des deux méthodes, et qui sont comme un produit spontané de la raison humaine appliquée aux opérations de la nature, sont nommées par Bacon des anticipations de la nature, comme n'étant qu'une production fortuite et prématurée ; mais les connaissances qui se tirent des choses elles-mêmes , observées et analysées avec méthode, sont des interprétations de la nature (19, 22, 26).

Causes d'erreurs. — Pour réussir dans la restauration des sciences, il est essentiel de se prémunir contre les notions fausses et les préjugés qui, ayant déjà pris racine dans l'esprit humain, mettent obstacle à cette restauration. Ces préjugés ou illusions de l'esprit sont appelés par Bacon fantômes ou idoles, et se distinguent par les quatre dé-

1 Aphor., 11, 12.

nominations suivantes : idola tribus, specûs, fori, theatri (39).

■ 1° Les fantômes de race (idola tribus). Ce sont les erreurs de Vespèce, les illusions communes au genre humain, que Bacon considère comme une grande tribu. C'est un mal inhérent à la nature humaine ; l'entendement humain, semblable à un miroir faux qui altère les rayons que lui envoient les objets, et mêlant sa propre nature à celle des choses, défigure toutes les images qu'il réfléchit (41).

2° Les fantômes de l'entre (idola specûs). Ce sont les erreurs de Vindividu. Outre les aberrations de la nature humaine prise en général, chaque homme a en lui-même une sorte de caverne ténébreuse qui corrompt la lumière naturelle, et où les rayons de la vérité viennent se perdre sous l'influence de causes qui varient avec les individus, suivant l'éducation, les habitudes, etc. (42).

3° Les fantômes de la place publique (idola fori). Ce sont les erreurs qui proviennent du commerce des hommes entre eux et spécialement du langage ; ce sont, en général, les illusions que les hommes se communiquent réciproquement par l'influence qu'ils exercent les uns sur les autres. Ces erreurs proviennent particulièrement du langage, en ce que les mots dont se servent les hommes vivant en société introduisent dans l'esprit un grand nombre de préjugés, soit parce que ce sont des noms de choses qui n'existent pas réellement, comme la fortune, le premier mobile, l'élément du feu ; soit parce que, bien que ce soient des noms de substances ou de qualités réelles, le sens en est confus et mal déterminé, comme on le voit, ditil, dans les notions de terre, d'humidité, de pesanteur, de densité, etc. (60).

4° Les fantômes de théâtre (idola theatri). Ce sont les erreurs des théories, les préjugés de V école. Bacon compare les écoles à un théâtre dont les philosophes sont les acteurs. Les systèmes philosophiques ressemblent aux pièces des poètes, qui ne nous montrent qu'un monde factice et préparé pour la scène. Là-dessus il distingue

trois sortes de phiiosophies qui se partageât une autorité

usurpée sur les esprits •. la philosophie sophistique, qui ramène tout forcément, même les expériences qu'elle pratique, à certaines opinions fixées d'avance; c'est ainsi qu'Aristote sophistiqua sa philosophie naturelle par sa dialectique ; la philosophie empirique, qui, après un nombre insuffisant d'observations et d'expériences, se croit endroit de former des théories complètes; la philosophie superstitieuse, dont on voit un exemple dans Pylhagore, qui allie à la vérité les superstitions les plus choquantes (02-66).

Les fausses méthodes de démonstration sont comme, les citadelles, les forts des fantômes ou idoles de l'esprit. Or la meilleure méthode de démonstration, c'est sans contredit l' expérience ; mais, dit-il, la méthode expérimentale qu'on suit de nos jours est tout à fait contraire au bon sens. Il aunonce alors qu'il parlera de la marche à suivre dans l'expérience, mais il remet ce sujet à un autre temps (6U-70). Ensuite il insiste sur les causes du peu de progrès des sciences. Une des principales, c'est que, dans les temps mêmes où les lettres ont fleuri le plus, la philosophie naturelle n'a eu en partage que la moindre part de l'attention des hommes. En second lieu, c'est le respect excessif de ('antiquité, que Uacon signale comme un obstacle aux découvertes (79-84).

Conclusion. — Bacon, avant de terminer le premier livre, expose les conjectures et les probabilités sur lesquelles il fonde ses espérances pour le succès de la grande réforme ((J:2-96). Puis il ajoute : Les expériences et les observations que l'on a rassemblées jusqu'ici ne répondent ni pour le nombre, ni pour le choix, ni pour la certitude, à un dessein tel que celui de forme)' l'intelligence. Il faut donc rassembler un plus grand nombre d'expériences, les mieux choisir qu'on ne l'a fait précédemment, et suivre un tout autre ordre pour commuer les observations et les multiplier. Ou pourra espérer beaucoup des sciences, lorsque, pur la véritable relie' in, c'est-à-dire par des 4egPÔ£ continus,

on saura monter des faits particuliers aux axiome? d'un ordre inférieur, de ceux-ci aux axiomes moyens, lesquels s'élèvent peu a peu les uns au-dessus des autres, pour arriver enfin aux principes les plus généraux. Ainsi il faut, pour ainsi dire, attacher à l'entendement, non des ailes, mais du plomb, un poids, en un mot, qui le contienne et l'empêche de s'élancer trop vite aux principes les plus élevés (98-104).

Bacon termine la partie destructive de sa Restauration en résumant toutes les observations qu'elle contient dans trois sortes d'examens critiques, savoir: censure de la raison native de l'homme, censure des formes de démonstration, et censure des théories reçues (115).

Livre II. — Le livre second est consacré à expliquer la méthode dont le premier a prouvé la nécessité.

Bacon commence par établir que le but de la science est d'augmenter la puissance de l'homme, en le mettant en état de produire, dans les corps, de nouvelles natures (modes, manière d'être) et de les transformer de façon qu'ils s'accommodent à nos besoins. Pour atteindre ce but, il est nécessaire de connaître les formes de ces qualités ou natures, c'est-à-dire les causes qui déterminent leur essence. La recherche des formes qui sout éternelles et immuables constitue la métaphysique, et la recherche, tant des causes matérielles et efficientes que du progrès caché et de la texture intime des corps, constitue la physique. Le but de la science étant bien fixé, il s'agit de procéder à la véritable interprétation de la nature. Or, pour y réussir, il faut donner des secours, 1° aux sens, par une bonne histoire naturelle, base de tout l'édifice; 2° à la mémoire, en classant ces connaissances expérimentales dans des tables méthodiques ; 3° à la raison, en faisant usage de la vraie méthode inductive, qui est la clef même de l'interprétation. Bacon commence par ce dernier point, en annonçant qu'il remontera de là aux deux autres (Ap hor. 1, 9, 10).

Bacon se propose d'examiner les propriétés générales des divers corps, et, pour découvrir ies formes de ces proprié-

tés, il dresse : 1° une table de tous les faits qui sont semblables entre eux, en ce que cette qualité s'y trouve : c'est la table de l'essence et de la présence; 2° une table de tous les faits où cette qualité ne se trouve pas, quand cependant l'analogie qu'ils ont avec les précédents porte à supposer qu'elle s'y trouve : c'est la table de déclinaison ou d'absence dans les analogues ; 3° une table de tous les faits où la qualité dont on cherche la forme se trouve à différents degrés : c'est la table des degrés ou de comparaison. Ces tables servent à exclure, comme non essentiels à la qualité dont on cherche la forme, tous les modes qui ne se trouvent pas dans des faits où se rencontre cette qualité, ou qui s'y trouvent en plus quand cette qualité est en moins, etvice versa, et à ne conserver que. ceux qui lui sont toujours unis et qui suivent constamment les mêmes variations qu'elle : ce sont les exemples de la réjection ou exclusion des natures qui n'ont rien de commun avec la forme cherchée.

Bacon prend, pour exemple de cette manière de procéder, la recherche de la cause formelle de la chaleur, et examine successivement, dans la table de l'essence et de la présence, les rayons solaires, les météores ignés, les foudres, la llamme, les corps chauffés, les vapeurs et les exhalaisons chaudes, l'esprit-de-vin, la chaleur animale, etc. Il y joint une table de déclinaison etiïabsence de chaleur, où il donne pour exemples les rayons de la lune, des étoiles et des comètes, les éclairs qui ne sont point accompagnés de tonnerre, etc.; puis un tableau comparatif des différents degrés de chaleur, et des exemples de réjection ou exclusion, de la manière suivante : par la propriété qu'ont tous les corps de s'échauffer est exclue, comme cause formelle de la chaleur, toute texture particulière des corps ; par les liquides chauds et par les solides chauffés, mais non jusqu'à rougir, est exclue la substance lumineuse, etc. Il finit par arriver à cette définition : « La chaleur est un mouvement expansif, réprimé en partie, et dont l'effort a lieu dans les petites parties des corps; » mais dans ces deux conditions, savoir : 1° que le mouvement du centre a la circonférence soit

accompagné de quelque tendance vers le haut; 2° que l'effort qui a lieu dans les petites parties du corps ne soit ni faible ni lent, mais vif au contraire et un peu impétueux, comme une sorte d'élan (11-20). Il sentait lui-même l'imperfection d'un grand nombre des exemples qu'il donne, car il recommande sans cesse de faire de nouvelles observations plus exactes et d'attendre de nouveaux éclaircissements.

Il reste, dit ensuite Bacon, à examiner quels sont les autres secours qui peuvent être offerts à la raison dans la recherche de l'interprétation de la nature et d'une induction complète ; il en indique neuf classes différentes, dont il ne traite que la première, dans laquelle il distingue vingtsept ordres de faits ou d'exemples. Là se termine le Novum Organum. Les observations qu'il avait annoncées comme devant fournir des secours aux sens et à la mémoire manquent également.

Outre YInstauratio magna, on a encore de Bacon des Essais de morale et de politique, un traité de la Sagesse des anciens, une Nouvelle Atlantide, etc.

Observations.— Bacon a donné une impulsion nouvelle et très-utile aux sciences physiques, mais il a trop négligé l'étude des faits psychologiques. En présentant V induction comme l'unique méthode, applicable à tous les ordres de connaissances, il oubliait qu'il existe dans l'intelligence des vérités nécessaires, indépendantes de l'expérience, et que l'observation ne peut rien nous apprendre sur l'absolu, sur l'infini. De plus, en dépréciant le syllogisme, qui est la l'orme régulière de l'un des procédés naturels de l'esprit humain, la déduction, il a préparé l'effacement de la logique, que l'on vit se produire an siècle suivant. Toutefois, V empirisme de Bacon n'est pas tout à fait exclusif dans sa pensée, car il distingue formellement la faculté empirique et la faculté rationnelle (empiricam et rationalem facultatem1).— Bemarquons aussi Bacon, qui recommande sans cesse l'observation

1 Instaur. magn., Prœl'al.

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Il38 HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE.

cl i'expérienee, n'a pas su l'aire Lui-môme une bonne induction scientifique; et que personne, après lui, n'a l'ait usage des procédés compliqués qu'il propose dans le second livre de sou Novum Organum.

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