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III. Principales Écoles modernes, depuis Bacon et Descartes

§ 1. Philosophes qui se rattachent plus spécialement à Bacon.

L'un des' contemporains de Bacon, le dominicain Thomas Campanella., né en Calahre en 1568, entreprit, comme Bacon, de fonder la philosophie sur la nature et sur l'expérience ; mais son esprit, plus vif que solide, manquait de la patience nécessaire pour réaliser un si vaste projet. Campanella est, en quelque sorte, le continuateur de Bernardin Telesio ; il reconnaissait deux sources de connaissances : la révélation et la nature. L'une est le fondement de la théologie ; l'autre, le fondement de la philosophie. Selon lui, la faculté de connaître se ramène à la faculté de sentir, sentire est scire. En métaphysique, cherchant un dogmatisme philosophique à opposer au doute des sceptiques, il s'appuie sur les principes incontestables du sens commun. Il mourut à Paris, en 1639. Il a laissé, entre autres ouvrages, une utopie de gouvernement, sous le titre de Civitas Solis.

Thomas IIobbes naquit ù Malmesbury, en 1588. Après avoir terminé ses études, il se chargea de l'éducation du fils aîné du comte de Devonshire, et accompagna son élève en France et en Italie, où il lit la connaissance de Gassendi et de Galilée De retour en Angleterre, il se mit en rapport avec Bacon. On sait qu'il a traduit en latin, avec Ben-.lohusoii, plusieurs des écrits de Bacon. Hobbes, qui avait soutenu la cause du pouvoir contre la démocratie,

i'HILOSOPHIE MODERNE. fj5i

fut obligé de s'exiler durant la crise politique qui troubla alors l'Angleterre. Il se retira à Paris, et y donna des leçons au prince de Galles, qui fut depuis Charles II. Ce fut à cette époque qu'il connut Descartes. On trouve , dans les œuvres de ce dernier, les objections de Hobbes contre les Méditations . Rentré définitivement en Angleterre, il y mourut en 1679. Ses ouvrages les plus connus sont le traité intitulé : E terrien ta philosophica de cive, ou simplement, de Ci/ne, le Leviathan (nom biblique sous lequel il désigne le pouvoir populaire), sive de materiâ, forma et potestate civitatis ecclesiasticœ et civilis ; Elementorum philosophie, sectio prima, de Covpore, sectio secunda, de Homine; de Corporepolitico. Hobbes, ami de Bacon, développa dans toutes ses conséquences le principe fondamental du sensualisme, et en fit une doctrine matérialiste. Toutes nos connaissances viennent des sens ; la pensée est un calcul, computatio, et raisonner est la même chose qu'additionner et soustraire, ratiocinari idem est quod addere et subtrahere1. Comme on ne calcule pas sans signes, on ne pense pas sans mots, et la vérité ou la fausseté ne consistent peut-être que dans les relations des termes du langage. Il n'existe que des corps, et notre âme n'est qu'une matière subtile. L'esprit humain ne peut connaître que le fini ; l'infini est un mot destiné à honorer un être dont la connaissance n'appartient qu'à la foi. — Tous les hommes sont égaux par la nature ; or, la loi de nature donne à tous le droit de tout sur toutes choses ; car tout être tient de sa nature le droit de faire tout ce qu'il a le pouvoir de faire. Mais la guerre qui aurait lieu parmi les hoinnioe, par suite de l'application d'un tel droit, est contraire à l'amour de soi. De là, des conventions en vertu desquelles on a recours à certains moyens propres à mettre la paix entre les hommes , par exemple, la modération dans les désirs, la reconnaissance pour un service rendu, etc. : c'est là l'origine de la loi morale, loi qui a

1 Elément. philosl} Logica.

pour fondement l'amour de soi, et pour but l'utilité. Mais, pour maintenir l'ordre dans la société, il fallait encore une force, un pouvoir coërcitif : de là un contrat primitif en vertu duquel chacun est convenu de remettre le pouvoir absolu à un seul, a Tout homme, dit Hobbes l, doit se dépouiller du droit naturel qu'il a sur tout : le droit de tous les hommes sur toutes les choses signifiant à peu près (dans l'application) qu'aucun homme n'a droit à aucune chose. »

Telle est en substance la doctrine de Hobbes. Cette philosophie se fait remarquer, en général, par un caractère exclusif et étroit. Dans sa morale, en rejetant la distinction essentielle du bien et du mal, Hobbes se met en opposition avec la croyance universelle du genre humain, et semble n'avoir pas compris que, si tout est indifférent de sa nature, il en sera encore de même après les conventions, et que par conséquent celles-ci ne peuvent avoir aucune efficacité morale. Cependant cette philosophie, par sa hardiesse et sa singularité même, remua beaucoup les esprits et donna lieu à des études plus approfondies sur les vérités fondamentales.

Pierre Gassendi naquit dans la Provence en 1592, et mourut en 1655. 11 avait d'abord professé la philosophie à Aix , puis avait été nommé chanoine de la cathédrale de Digne. C'était un grand admirateur de Bacon et de Hobbes. Après avoir débuté par un ouvrage contre la philosophie scolas tique , il consacra la plus grande partie de sa vie à réhabiliter la philosophie d'Épicure, en déclarant toutefois qu'il en rejette tout ce qui est contraire au christianisme. Il reconnaît Dieu comme créateur et comme premier moteur ; mais, la création supposée, il prétend faire sortir de la doctrine atomistique l'explication des phénomènes de la nature. Il est connu aussi pour son opposition aux théories de Descartes , spécialement dans la question de l'origine des idées. Gassendi est particulièrement remarquable

i Un Coqiore politico, part. I, cap. i.

par son érudition, et l'on a dit de lui qu'il fut de son temps le plus savant parmi les philosophes et le plus habile philosophe parmi les savants 1. Son grand ouvrage sur la philosophie d'Epicure est intitulé : Pétri Gassendi... anima dversiones in decimum librum Diogenis Laërtii, qui est de vita, moribus, placilisque Epicuri \

Jean Locke, né en Angleterre, dans le comté de Bristol, en 1632, étudia dans l'université d'Oxford, et s'y appliqua d'abord spécialement à la médecine ; mais, plus tard, il se livra tout entier aux études philosophiques. Obligé de quitter son pays après le retour des Stuarts, il se retira en Hollande, et ne rentra en Angleterre qu'à l'avènement de Guillaume. Il mourut en 1704, à l'âge de soixantetreize ans. Son principal ouvrage est son Essai sur V entendement humain- Cet ouvrage a particulièrement pour objet la nature et les forces de l'esprit, ainsi que l'origine et les limites de la connaissance humaine. Descartes avait admis des idées qui ne nous viennent ni des sens , ni du travail de l'esprit d'après les données sensibles : il les avait nommées des idées innées. Locke, dès le début de son Essai, combat vivement cette théorie. Pour prouver qu'il n'y a pas de principes innés, il invoque les récits des voyageurs sur les peuples sauvages ; il s'appuie sur l'exemple des enfants et des idiots, et sur la différence des opinions chez divers peuples concernant les règles de la morale 3. Recherchant ensuite les sources de la connaissance humaine, il en trouve deux : la sensation et la réflexion. Il suppose qu'au commencement notre âme est comme une table rase (tabula rasa), sans aucune idée, quelle qu'elle soit. Nos premières idées nous viennent de l'expérience sensible; les autres, même les plus abstraites, comme

1 Tennemann, Man., II.

- On trouve à la suite de cet ouvrage (edit. 3* , Lugdun., 1675) un appendice sous le titre de Philosophie Epicuri syntagma, avec indication des endroits où Gassendi réfute les idées d'Epicure qu'il juge contraires à la foi chrétienne.

s Essai sur l'entend, hum., liv. I.

celles d'eapace, d'iiilini, decause, de juste, etc., Be produisent en nous pur la réflexion sur (es opérations de notre âme, appliquée aux idées qu'elle a reçues par les sens. Ces opérations sont la perception, la mémoire, le discernement, la comparaison, la composition, l'abstraction, l'association des idées, toutes facultés qui séparent ou qui combinent des éléments dérivant primitivement de la sensation ».

Faisant tout venir de l'expérience, c'est à un point de vue empirique qu'il démontre l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. On sait qu'au sujet delà nature de l'âme, sans vouloir cependant affaiblir en aucune sorte la croyance à l'immatérialité de l'âme, comme il le déclare expressément, il avance cette étrange proposition Cvoy. Psychologie, page 160 ) : Qu'il ne nous sera peut-être jamais possible de découvrir, par la contemplation de nos propres idées, sans révélation, si Dieu n'a pas donné la faculté de penser à certaine portion de matière disposée convenablement. Mais il ajoute, un peu après, que cette supposition n'ébranlerait aucunement les grandes fins de la morale et de la religion, puisque, dit-il, il est évident que celui qui nous aurait fait subsister ainsi dans ce monde, comme des êtres sensibles et intelligents, peut et veut nous faire jouir encore d'un pareil état dans un autre monde, pour nous y rendre capables de recevoir la rétribution que nous aurons méritée -.

C'est Locke qui introduisit dans la langue philosophique la distinction de qualités premières et de qualités secondes des corps ». On remarquera encore sa théorie du jugement *. Cette théorie, qui se résout dans la conception d'un rapport de convenance ou de disconvenanceentre des idées, a pour principal défaut de supposer la nécessité d'une comparaison dans tous les cas, tandis qu'il se fait en nous des jugements primitifs sans qu'aucune comparaison les pré-

1 Essai, liv. II.

î Ibid., liv. IV, ^hap. ni, g 6.

3 Ibid., liv. II, chap. vin.

'* Ibid., liv. IV, ch. xiv.

cède, bien qu'ils donnent matière à des jugements ultérieurs,

qui sont comparatifs (voy. p. 60).

Etienne Bonnot de Gondillac, né à Grenoble en 1715, a été en France le principal organe de V école sensualiste moderne, dont Locke est le véritable fondateur et le chef; mais il en a rendu la théorie plus exclusive encore en voulant la simplifier. Locke avait admis deux sources de nos idées : la sensation et la réilexion, de manière toutefois que la seconde dépende de la première. Gondillac fait dériver expressément toutes nos facultés de la source unique de la sensation. L'attention, la comparaison, qui est une double attention, le jugement, la réflexion, l'imagination, le raisonnement, qui sont une suite de jugements, facultés dont la réunion constitue l'entendement ; les facultés, qui se rapportent à la volonté, savoir : le besoin, le malaise, l'inquiétude, le désir, les passions, l'espérance , toutes ces facultés, tant de l'entendement que de la volonté, comprises dans le seul terme dépenseront renfermées dans la faculté de sentir. « Elles ne sont, dit Condillac, que la sensation qui se transforme pour devenir chacune d'elles l. »

Dans son Traité des sensations, il suppose une statue organisée intérieurement comme nous 2, et animée d'un esprit dépourvu d'abord de toute espèce d'idées. Cet esprit est doué de toutes les facultés que nous connaissons en nous ; mais la conformation extérieure de la statue ne lui permet l'usage d'aucun de ses sens, et l'on suppose qu'ils ne lui sont ouverts que l'un après l'autre. Gondillac met successivement en exercice chacun des sens ; d'abord l'odorat, celui qui paraît contribuer le moins à la formation des idées ; puis l'ouïe, le goût, la vue, et, enfin, le toucher, le seul sens, dit-il â, qui juge par lui-même des objets extérieurs. Alors il voit se produire, dans la statue, d'abord par l'exercice séparé de chacun des sens, puis par

* Logique, I'e part., ch. vu et vin ; et Ile part,, ch. vm.

2 Tr. des sensat., dessein de cet ouvrage.

3 IIe partie.

leur action réunie, de l'attention, de la mémoire, une succession active et passive, des comparaisons, des jugements, etc., qui ne sont, suivant sa théorie, que des sensations transformées. Cette explication ajoute aux défauts que nous avons signalés ( voy. Psychol., p. 91), dans la théorie de Condillac, celui de supposer l'homme exerçant isolément chacune de ses facultés, tandis que la vie intellectuelle en suppose nécessairement l'exercice simultané.

Quoique cette théorie puisse aisément conduire au matérialisme, l'auteur, néanmoins, ne l'en déduisit pas. Au contraire, il reconnaît formellement V unité et la simplicité de l'âme *.

Dans sa Logique, il déclare que Yanalyse est l'unique méthode pour acquérir des connaissances, et en même temps, tout en proscrivant la synthèse, il donne une définition de l'analyse, dans laquelle la recomposition se trouve unie à la décomposition -. Dans le même ouvrage , il réduit l'art de raisonner à une langue bien faite.

La seconde partie de V Essai sur l'origine des connaissances humaines 3 contient l'exposé de son système sur Y origine et les progrès du langage. Il admet bien sans doute, d'après la Genèse, que, par un secours extraordinaire, les premiers hommes furent en état de se communiquer leurs pensées, mais ensuite il suppose deux enfants échappés au déluge, sans avoir la connaissance d'aucun signe, et il essaye d'expliquer de quelle manière ils seraient parvenus à se former une langue sans l'intervention de la Divinité.

Condillac était ecclésiastique ; cependant ses écrits se ressentent de l'esprit qui dominait à cette époque. Toutefois, bien quïl eût été lié dans sa jeunesse avec plusieurs des principaux incrédules de sou temps, il ne prit jamais une

1 Essai sur l'origine des connaissances humaines, Ire part., secl. I, chap. i.

* Ire part., oh. ii.

3 Sect. I".

part active dans les attaques qui se dirigeaient alors contre la religion, mais il se livra constamment à des études purement spéculatives. Les philosophes français du dix-huitième siècle sont, en général, de l'école de Locke et de Condillac ; mais ils en ont exagéré les doctrines, et les ont poussées à des conséquences extrêmes.

On remarque généralement dans l'école empirique un manque de profondeur. Le vice radical des théories de Locke et de Condillac sur les idées, c'est de ne pas reconnaître qu'il existe dans l'esprit humain des idées nécessaires, universelles, absolues, qui ne peuvent avoir leur principe dans la sensation. C'est ce qui a été démontré victorieusement par M. Cousin, dans son examen de YEssai sur l'entendement humain i.

On peut rattacher à l'école de Locke, en Angleterre, le médecin David Hap.tley dont les théories se rapprochent particulièrement de celles de Condillac, et, plus tard, Ppjestley, mort en 1804, qui prétendit prouver la matérialité de l'âme. Tous les deux professaient des principes incompatibles avec le dogme de la liberté humaine.

§ II. Philosophes qui se rattachent plus spécialement à Descartes.

La plupart des grands hommes du siècle de Louis XIV suivirent Descartes pour la philosophie. Bossuet, Fénelon, d'Aguesseau, Ap.nauld, Nicole, adoptèrent le cartésianisme, mais en le modifiant quelquefois et en l'interprétant. Fénelon, dans son Traité de l'existence et des attributs de Dieu2, montre que les idées claires, qui constituent l'évidence, ne diffèrent pas des notions communes et universelles. Dans son livre de la Connaissance de Dieu et de soi-même, Bossuet se conforme à la philosophie cartésienne par son point de départ, l'étude de l'âme, et par son critérium de la vérité ; mais on n'y trouve pas le doute

1 Cours de l'histoire de la philos., t. II.

2 II« part., n° 33.

058 HISTOIRE DE LÀ PHILOSOPHfE.

méthodique, qui joui* un rôle si important dans cette philosophie. D'Aguesscau, dans ses Méditations métaphysiques l, se prononce yow l'opinion de Descartes sur les idées innées.

Nicolas Ma.lebra.nche, né à Paris en 1638, d'un secrétaire du roi, était d'une complexion si délicate qu'il fallut faire son éducation dans la maison paternelle. Il s'était destiné de bonne heure à l'état ecclésiastique, et il entra dans la congrégation de l'Oratoire en 1660. On le dirigea d'abord vers des études d'érudition et d'histoire qui ne convenaient pas à sa trempe d'esprit ; mais le traité de Descartes sur l'Homme, qui lui tomba un jour entre les mains, lui révéla son génie philosophique, et il abandonna dès lors toute autre étude pour se livrer tout entier à la philosophie. Il mourut en 1715. Son ouvrage le plus connu est sa Recherche de la vérité; ceux où il s'est élevé le plus haut sont ses Entretiens sur la métaphysique et sur la religion, et ses Méditations chrétiennes et métaphysiques, son ouvrage de prédilection. Au jugement d'un des plus célèbres historiens de la philosophie, Tennernann, Malebranche est « incontestablement le plus grand métaphysicien que la France ait produit». Il reproduisit la plupart des idées de Descartes, en les complétant par des vues pleines de profondeur et d'originalité.

Le point de départ de la philosophie de Malebranche, c'est la distinction des idées et des sentiments. L'idée est la vue de l'esprit; or on ne peut voir que ce qui est; le néant, n'ayant pas de propriétés, n'est pas visible. L'idée est la manifestation de quelque chose qui a une existence quelconque, distincte de celle de l'âme ; tandis que le sentiment ne se conçoit que comme une simple modification de l'âme. L'homme ne connaît rien que par la lumière de la liaison universelle, qui éclaire tous les esprits : les idées sont éternelles, immuables, nécessaires ; tandis que les sentiments ne nous offrent que des modalités qui pourraient

» VIe Médit.

PHILOSOPHIE MÛDEBXK. 659

ne pas être i. Les idées, en tant que notions des corps, se résolvent dans l'idée générale d'étendue-; non l'étendue matérielle, finie, contingente, mais ce que Malebranche appelle l'étendue intelligible, qui n'est autre que la substance de Dieu, en tant que représentative des corps, et qui est leur idée ou leur archétype %. La conclusion de cette théorie, c'est que le but de la philosophie doit être de faire dominer les idées ou la raison sur le sentiment ; autrement l'esprit resterait dans les ténèbres.

On sait que l'esprit humain est sujet à l'erreur : le? illusions des sens et de l'imagination, les égarements de la raison elle-même, l'empêchent souvent de reconnaître la vérité. Il faut donc qu'il y ait un signe certain, un moyen infaillible de distinguer la vérité de l'erreur. Ce moyen, c'est l'évidence. Or. voici en quoi consiste L'évidence suivant Malebranche 3: « On ne doit jamais donner un consentement entier qu'à des choses qui paraissent entièrement évidentes, et auxquelles on ne peut s'abstenir de consentir, sans reconnaître avec une entière certitude que l'on ferait mauvais usage de sa liberté si l'on ne s'y rendait pas. i II faut attendre pourprononcer, dit-il ailleurs*, « que l'évidence nous arrache, pour ainsi dire, notre consentement. »

L'idée de Dieu ou de l'être infiniment parfait est l'idée par excellence. Cette idée implique l'existence même de son objet ; mais le moi reconnaît le fini : le fini coexiste donc avec l'infini ; et, comme le fini n'implique pas l'existence nécessaire, de là naît l'idée de la création. Or, Dieu contemplant tous les mondes possibles, il n'y a pas de raison pour qu'il ait préféré le moins parfait au plus parfait : le monde actuel est donc le plus parfait qui puisse exister ; ce que nous prenons pour des imperfections n'est qu'un effet des lois les plus générales et les plus simples, et le monde est plus parfait avec les inconvénients inhérents à ces

1 Entretiens sur la métaphysique et sur la religion, III 1-4.

2 Entretiens...., VIII, 8, et Méditations, IX, n° 9. g De la Recherche de la vérité, liv. I, ch. xx, 2.

'• Entretiens sur la Métaph., Y, fl.

660 HISTOIRE DE La philosophie.

lois qu'il ne le serait sans ces inconvénients, au prix de la suppression de ces lois. C'est là ce qu'on appelle le système de ['Optimisme. Ce système de Malebranche, développé principalement dans son Traité de la nature et de la grâce, a été réfuté par Fénelon dans un ouvrage1 qui eut l'approbation de Bossuet. Fénelon y fait remarquer que ce système est incompatible avec la liberté divine, et que d'ailleurs il n'y a pas d'ouvrage qui puisse être dit le plus parfait, puisque toute oeuvre finie est toujours infiniment au-dessous de l'infini. L'optimisme de Malebrancbe diffère en plusieurs points de celui de Leibnitz, dont on parlera ci-après, mais particulièrement en ce que, selon Malebrancbe, l'union d'une personne divine avec l'univers n'aurait pas laissé d'avoir lieu, même sans le péché originel , pour donner à la créature une dignité infinie qui répondit à l'action divine2. — D'après ces principes, il est clair que Dieu a dû créer des esprits, puisque des êtres doués de pensée sont d'une nature supérieure à celle des corps ; mais nous ne sommes pas conduits, par la liaison des idées, à reconnaître l'existence des corps, car il n'y a pas de connexion nécessaire entre nos sensations et la réalité des objets extérieure, puisque Dieu, par sa puissance infinie, aurait pu produire en nous les mêmes impressions, quand même le monde matériel n'existerait pas ; nous devons donc suspendre notre jugement sur cette existence. Malebranche ne se contente pas d'avoir recours, comme Descartes, au penchant naturel qui nous fait croire à l'existence des corps, parce que ce penchant n'est pas invincible, puisque nous avons une raison d'y résister, savoir, la possibilité du contraire. La connaissance que nous avons de la véracité divine ne lui paraît pas non plus suffire; il faut encore que Dieu nous assure qu'il a réellement créé des corps. Le seul moyen qui puisse, selon lui, nous rendre certains de l'existence, des corps, c'est, la révélation, soit la révélation naturelle des senti-

1 Réful. du système du P. Malebranche sur la nature et la grâce.

2 Entretiens, IX, 5.

ments que Dieu uous endonne, soit, beaucoup plus encore, la révélation surnaturelle de la foi » (Voy. Psychologie, p. 54). Il est absolument nécessaire que Dieu ait en lui-même le? idées de tous les êtres et de toutes les perfections ; ces idées existent en lui comme les raisons éternelles des choses ; de plus, il est certain que Dieu est très-étroitement uni à nos âmes par sa présence. L'homme ne voit rien que par ses idées ; or, nous avons l'idée de l'être, du parfait, de l'infini. Sans ces idées positives, qui ne sont que l'idée de Dieu envisagée sous différents aspects, nous n'avons même l'idée distincte de rien de continrent ; car le contingent, l'imparfait, le fini, ne se conçoivent que comme la privation du nécessaire, du parfait, de l'infiai, et lorsque ces notions éternelles se montrent à notre raison pour l'éclairer, c'est Dieu lui-même qui verse en nous cette lumière. Donc notre âme voit tout en Dieu ou dans la lumière de son Verbe. Elle y voit même les corps, dans ce que l'auteur appelle Yétendue intelligible, ainsi qu'on l'a expliqué plus haut (p. 245j. Telle est la théorie de la vision en Dieu*. — Non -seulement Dieu est en quelque sorte le heu des esprits, suivant Malebranche, de même que les espaces sont en un sens le lieu des corps ; mais c'est par lui directement que s'opèrent les actions apparentes de notre âme sur notre corps, et de notre corps sur notre âme. C'est Dieu qui, selon les lois générales qu'il a établies, produit des mouvements dans les corps, à l'occasion des volitions de l'âme, ou des impressions dans l'âme à l'occasion de la présence ou des mouvements des corps. C'est Dieu qui est la cause réelle de ces deux sortes de faits ; les mouvements du corps ou les volontés de l'âme en sont l'occasion et non la cause proprement dite : on leur donne le nom de causes occasionnelles (Voy. Psychologie, p. 177). Ce système des causes occasionnelles, appelé aussi de ['assistance, dont la première idée appartient à Descartes, a été développé et

■ Entretiens, VI, 8. — Rech. de la ter. Éclaircissement VI. 2 De la Recherche de la vérité, liv. III, IIe part., ch. vi, etc.

GGJ HSITOIRE DE LA PHILOSOPHIE.

expliqué par Malebranche en divers endroits de lei écrits, principalement dans sa Recherche de la vérité » et dans le septième Entretien sur la métaphysique. Cette théorie est une conséquence de l'idée que Dieu n'a pu donner l'être aux créatures et leur continuer l'existence sans vouloir en même temps qu'elles existassent de telle ou telle manière ; d'où il suit que c'est cette volonté de Dieu qui produit les divers états des créatures : toutefois Malebranche fait les réserves nécessaires en faveur de la liberté humaine dans ce qui concerne les déterminations de l'âme.

Les doctrines philosophiques de Malebranche forment un enchaînement dont toutes les parties sont étroitement liées entre elles. Elles peuvent se résumer en trois points principaux : la Théorie de la vision en Dieu, le Système des causes occasionnelles, {'Optimisme, dont l'idée de Dieu forme le lien et l'unité.

Antoine ârnauld, docteur de Sorbonne, né à Paris en 1612, célèbre surtout par ses écrits théologiques dans le sens du jansénisme, était aussi très-habile dans les matières philosophiques. C'est lui qui est le principal auteur de Y Art de penser, ouvrage connu sous le nom de Logique de Port-Royal, et pour la composition duquel il fut aidé par Nicole, son ami et son collaborateur dans plusieurs autres écrits. Cet ouvrage fit sensation lorsqu'il parut : il a été « le code de l'enseignement public en France pendant près d'un siècle... et nous en possédons aujourd'hui même très-peu qui puissent lui être comparés pour la clarté, la précision et la méthode*. » — Arnauld soutint contre Malebranche une polémique très-subtile sur la nature des idées. Dans son traité des Y raies et des Fausses Idées, il se prononce fortement contre la théorie de la vision en Dieu ; il soutient qu'il est faux que nos idées soient des réalités représentatives, et que ce ne soit que par ces représentations que nous

1 Liv. VI, 2' part., ch. ni * De I de 1804.

Liv. VI, 2* part., ch. ni.

De Gérando, Hisl. comparée des syst. de philos., t. Il, p. 50, éd.

voyons les choses matérielles ; il nie que Vidée doive se considérer comme une chose distincte de la perception ou conception de l'esprit.

Godefroi-Guillaume Leidnitz, né à Leipsick en 1646, embrassa toutes les branches des connaissances humaines ; il cultivait à la fois la poésie, l'éloquence, l'histoire, la jurisprudence, les mathématiques, la philosophie et la théologie ; en un mot, suivant l'expression de Fontenelle », il menait de front toutes les sciences ; mais c'est surtout comme mathématicien et comme philosophe qu'il est le plus connu. Il était en correspondance avec la plupart des savants de l'Europe, et entretenait des relations avec presque toutes les sociétés savantes. Dans le cours de ses nombreux voyages, il eut occasion de connaître les principaux souverains de l'Europe, et il en reçut plusieurs distinctions honorifiques. L'Académie des sciences de Paris le plaça à la tète de ses associés étrangers. Il mourut en 1716. Ce philosophe n'a publié aucun ouvrage où ses théories philosophiques soient réunies en un corps de doctrine ; mais des thèses latines, qu'il fit imprimer à Leipsick, en contiennent le résumé. On les trouve aussi éparses çà et là dans des fragments sortis de sa plume à différentes époques. Cependant il a laissé deux œuvres philosophiques d'une assez grande étendue : les divers écrits 2 compris sous la dénomination générale de Théodicée, qu'il composa principalement dans le but de réfuter les objections de Bayle contre la providence divine, et ses Nouveaux Essais sur l'entendement humain, ouvrage destiné à rectifier et à réfuter Y Essai de Locke. On trouve en tète de la Théodicée de Leibnitz un Discours de la conformité de la foi avec la raison. La Théodicée et les Nouveaux Essais ont été écrits en français.

Leibnitz tient à l'école cartésienne par sa méthode, par

1 Éloge de Leibnitz.

2 Ces écrits, qui avaient été composés en grande partie par pièces détachées et suivant l'occasion, furent rassemblés par Leibnitz sous le titre suivant .- Essais de Théodicée sur la bonté de Dieu, la liberté de l'homme et l'origine du mal.

les tendances générales de sa philosophie, et par plusieurs parties de ses doctrines ; cependant il s'est écarté du cartésianisme, et l'a même combattu, sur plusieurs points trèsimportants. Leibnitz fit le premier remarquer, dans l'école cartésienne, la prédominance de l'idée de substance sur celle de cause : selon lui, les substances simples ou monades l, principes de toutes choses, étant des forces, sont essentiellement actives, et, par conséquent, la notion de substance implique en elles celle de cause ; tandis que, pour Descartes, la notion de substance n'offre qu'un caractère passif. Les principales conceptions philosophiques de Leibnitz dérivent d'une source commune, sa Théorie des monades. « La substance, dit-il 2, est un être capable d'action. Elle est simple ou composée. La substance simple est celle qui n'a point de parties ; la composée est l'assemblage des substances simples ou des monades. Les composés ou les corps sont des multitudes ; et les substances simples, les vies, les âmes, les esprits, sont des unités. Et il faut bien qu'il y ait des substances simples partout, parce que, sans les simples, il n'y aurait point de composés ; et, par conséquent, toute la nature est pleine de vie. » Dans sa Monadologie 3, après avoir dit qu'il n'y a aucune manière dont les monades puissent commencer ou finir naturellement, puisqu'il ne peut y avoir en elles ni composition ni dissolution, il ajoute : « Ainsi, on peut dire que les monades ne sauraient commencer ni finir que tout d'un coup, c'est-à-dire qu'elles ne sauraient commencer que par création, et finir que par annihilation, au lieu que ce qui est composé commence ou finit par parties.» Au fond, pour Leibnitz, il n'y a de substances réelles que les monades : car tout ce qui n'est pas simplement monade ne peut être qu'un composé de monades ; or la composition n'est pas une substance, mais une simple relation. Dieu est l'être simple primitif, la monade par excellence, la monade

1 Ce nom est formé du mot grec fiovxç, qui signifie unité. - Principes de la nature et de la grâce fondés en raison, I, éd. Charpentier.

infinie ; les êtres créés sont les monades secondaires. — Les monades créées existent à deux états différents : les unes sont les monades sans aperception, ce sont les éléments des corps ; les autres sont les monades avec aperception, ce sont les âmes. Cette dernière classe se divise en monades avec conscience obscure de leur état intérieur, ce sont les âmes des bêtes, et monades avec conscience claire ou connaissance réflexive de leur état intérieur, ce sont les âmes raisonnables. Les perceptions de l'esprit humain se lient entre elles par une loi de l'intelligence qui repose sur deux principes : le principe de la raison suffisante, et le principe de la contradiction. Par le principe de la raison suffisante, on juge qu'aucun fait ne peut avoir lieu s'il n'y a une raison suffisante pour qu'il existe de telle manière plutôt que de telle autre. Par le principe de la contradiction : Le même ne peut pas être à la fois et n'être pas, on juge faux ce qui implique contradiction, c'est-à-dire ce qui implique à la fois affirmation et négation : ce principe a principalement pour objet les vérités nécessaires. Par une conséquence naturelle, conformément au principe de l'identité, intimement lié au précédent, on juge vrai ce qui est renfermé dans une notion, ce qui lui est identique, soit que cette notion ait été démontrée, ou qu'elle soit une des vérités premières qui ne se démontrent pas. Leibnitz insiste particulièrement sur la liaison des idées dans toutes les opérations de l'entendement ».

Leibnitz, qui s'était écarté du cartésianisme, en soutenant que les substances sont essentiellement actives, s'en rapproche en les réduisant à une activité exclusivement interne, et en leur refusant le pouvoir d'agir les unes sur les autres. Les cartésiens, pour expliquer les actions réciproques des substances entre elles, ont recours au système de l'assistance ou des causes occasionnelles ; mais, dans ce système, Dieu, dit Leibnitz, aurait construit des ma-

1 Principes de la nature et de la grâce, 4, 5, 7, etc.; Monadologie, 14, 30-32.

chines dont il serait continuellement occupé à conduire les rouages, et il se ferait ainsi dans la nature un miracle perpétuel. Pour obviera cet inconvénient, il imagina un autre système qui est connu sous le nom de Y Harmonie préétablie. Dieu, en vertu de son infinie sagesse, a établi, entre les innombrables substances qui composent l'univers, des rapports constants et une parfaite harmonie. Cette harmonie universelle suffit pour rendre raison de la correspondance de Tâme avec le corps. Si c'est un fait reconnu par l'expérience, que, lorsque l'âme veut remuer le corps, le corps se remue, et que, lorsque certaines impressions sont reçues par le corps, l'âme éprouve des sensations et des idées, ce n'est pas qu'il y ait réellement aucune influence réciproque de l'âme et du corps l'un sur l'autre, mais cela arrive ainsi en vertu d'une harmonie préétablie de Dieu, d'après laquelle les actes successifs des deux substances se correspondent exactement (V. Psychologie, p. 178). Il est essentiel de remarquer, comme on l'a fait pour Malcbranche, au sujet des causes occasionnelles, que Leibnitz fait les réserves nécessaires en faveur de la liberté humaine l.

Dans ses Nouveaux Essais sur l'entendement humain, Leibnitz soutient, comme Descartes, l'existence des idées innées. 11 trouve l'original des idées et des vérités qui sont gravées en nos âmes, « dans cet esprit suprême et universel, qui ne peut manquer d'exister, dont l'entendement est la région des vérités éternelles 2. » S'emparant d'une célèbre maxime de l'école empirique, il la transforme ainsi : Nihil est in intellectu quod non fuerit in sensu ; excipe, nisi ipseinlellectus*. Il ne nie pas l'intervention nécessaire de la sensibilité, mais il nie que l'intelligence vienne des sens . si l'intelligence ne vient pas des sens, elle est donc une faculté originale, elle a donc un développement qui lui est

1 Système nouveau de la nature et de la communication des substances.

2 Liv. IV, ch. xi, l 14.

3 Liv. II, ch. i, l 2.

propre, el elle engendre des notions qui lui appartiennent. Il fut même conduit, par les principes généraux de sa philosophie, à assigner aux sensations une origine purement interne. — Dans sa Théodicée, il insiste particulièrement sur une opinion qui lui est commune avec Malebranche (V. ci-dessus, p. 659), quant aux points fondamentaux : je veux parler du système de l'Optimisme. Il le fonde à priori sur la notion même de Dieu, qui, étant la perfection absolue, n'a pu se déterminer à la création que par la perfection relative des créatures. Il existe une infinité de mondes possibles dont l'intelligence divine conuait les divers degrés de perfection : or, il n'y a pas de raison pour la sagesse infinie de Dieu de préférer un monde moins parfait : donc, le monde créé est le meilleur des mondes possibles. Leibnitz ne dit pas que tout dans le monde est ce que l'on peut concevoir de mieux, mais que le tout est le plus parfait possible. Partant de cette théorie, il essaye de la vérifier dans les faits, en conciliant le triple mal métaphysique, physique et moral, avec l'existence du monde le plus parfait. — On a vu, dans la Théodicée de ce cours (p. 359), de quelle manière Leibnitz formule l'argument de l'existence de Dieu, tiré de son idée même et de sa possibilité.

L'influence de Leibnitz sur la philosophie allemande fut immense : il fit incliner cette philosophie vers Yidéalisme, qui se produisit sous deux formes : l'idéalisme rationnel et l'idéalisme mystique. Chrétien Wolf, né à Breslauen 1679, fut le principal disciple et le continuateur de Leibnitz. Par ses ouvrages élémentaires, il a donné en Allemagne une impulsion nouvelle à l'enseignement. Wolf a beaucoup plus modifié Leibnitz pour la forme que pour le fond : son mérite consiste surtout dans l'enchaînement qu'il a su donner à J'ensemble de ses idées.

Nous avons vu que Descartes et Malebranche avaient admis l'existence objective des corps, le premier sur la foi à la véracité divine, le second sur l'autorité delà révélation. George Berkeley, évêque anglican de Cloyne en Irlande, nia formellement cette existence, et soutint que le monde

sensible c'est pour noir* < j lu - la contemplation des idées renfermées dans la pensée infinie de Dieu, sans que ces idées correspondent à aucune réalité corporelle. Il prétendit que les raisons par lesquelles on prouve que les qualités secondes, telles que l'odeur, la saveur, ne résident pas dans les corps, s'appliquent également aux qualités premières, qui se résument dans l'étendue. La notion d'étendue renferme d'ailleurs des contradictions, comme, par exemple, que quelque chose de composé et d'étendu puisse se former d'éléments qui, nécessairement, doivent être simples et inétendus, puisque sans cela ce seraient déjà des composés et non des éléments : contradictions que l'on ne peut résoudre qu'en regardant l'étendue matérielle comme une simple conception de notre esprit, et non comme quelque chose de réel. En aucun cas, nos idées et nos sensations ne peuvent être produites par les objets extérieurs euxmêmes : elles n'en prouvent donc pas la réalité; de sorte que, supposé même que ces objets existent réellement, nous n'avons aucun moyen de nous en assurer, par conséquent nous n'avons pas de raison d'en admettre l'existence. Ces idées sont développées dans ses deux principaux ouvrages : le Traité sur les principes de la connaissance humaine et les Dialogues entre Hylas el Philonoùs. C'est le pur idéalisme poussé aux conséquences extrêmes. Berkeley avait cru trouver parla un moyen de saper dans leur base les doctrines matérialistes qui commençaient à se répandre. Il mourut en 1753.

Dans un certain nombre de cours d'histoire de la philosophie, on rattache à l'école de Descartes le chef des panthéistes modernes, Spinosa. Spinosa avait débuté dans la métaphysique par une exposition de la philosophie cartésienne, et, plus tard, il avait fait entrer dans son système de panthéisme un grand nombre de termes et de notions empruntés à cette philosophie : voilà principalement pourquoi on a dit que le spinosisme est né du cartésianisme ; mais, s'il en est ainsi, ce ne peut être que par abus. Ceux qui ont prétendu que la définition cartésienne de la suh-

stance renferme le fond du spinosisme n'auraient pas dû oublier que les cartésiens entendent cette définition dans un sens tout à fait différent de celui de Spinosa. Les cartésiens, en disant que la substance n'a pas besoin dune autre chose pour exister, entendaient qu'une substance n'a pas besoin d:une autre chose comme sujet dans lequel elle réside, tanquam subjecto ; mais en même temps ils faisaient profession de croire qu'une substance peut avoir besoin d'une autre chose comme principe et comme cause, tanquam principio et causa. Il suit bien de là que Dieu seul est la substance absolue, puisqu'il n'a besoin d'autre chose sous aucun rapport; néanmoins les êtres finis se conçoivent, comme les sujets de leurs attributs, comme des substances par rapport à leurs modes, et non comme de simples attributs d'un sujet.

Spinosa naquit à Amsterdam en 1632. Ses parents, qui étaient juifs, le nommèrent Baruch ; mais plus tard, ayant abandonné le judaïsme, il changea lui-même ce nom en celui de Benoit. Il mourut de consomption à l'âge de quarante-cinq ans. Nous allons exposer sommairement en quoi consiste le panthéisme de Spinosa. Selon lui, il n'y a dans la nature entière qu'une seule substance : cette substance unique et infinie est susceptible de deux modifications générales, l'étendue et la pensée, et ce sont ces deux sortes de modifications qui produisent dans la substance unique toutes les diversités que nous remarquons dans la nature. La substance unique, en tant qu'étendue, est ce que l'on nomme matière ; en tant que pensante, elle est ce que l'on nomme esprit ; comme matière et comme esprit à la fois, elle ne laisse pas d'être une et identique à elle-même ; elle est Dieu ou l'ensemble des choses. L'apparente variété d'esprit et de corps, de pensée et d'étendue, n'empêche pas l'unité de substance, parce que les variétés n'ont lieu que dans les modifications, et non dans la substance même. Toutes ces idées sont exposées, avec l'appareil des formes géométriques, dans l'ouvrage connu sous le nom de Y Ethique de Spinosa. Quelle que soit la forme sous laquelle

67lJ HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE.

l'idée fondamentale du panthéisme se produit ; qu'elle se conçoive sous la notion de l'infini, comme chez les védanlistes de l'Inde, ou sous celle de l'unité, comme chez les éléates et riiez les néoplatoniciens d'Alexandrie ; qu'on l'envisage, avec Scot Erigène et J. Bruno, comme l'unité suprême ; avec Spinosa, comme la substance unique, comme l'infini ; qu'avec les panthéistes de ces derniers temps, on la désigne sous les noms de l'absolu ou de l'identité universelle, de l'idée ou de l'être, ces différentes expressions ne sont guère au fond que des différences nominales. Ce qui constitue fondamentalement tout panthéisme, c'est l'unité et l'identité de la substance, et, comme conséquence de ce principe, la négation de la réalite du multiple, du divers, du fini, qui, dans ce système, n'est pas autre chose qu'une pure apparence.

Voici en peu de mots les principales réfutations que l'on oppose au panthéisme.

Premièrement, tes raisons sur lesquelles il s'appuie ri ont aucun fondement solide : 1° Quant à l'idée de substance infinie : en effet, l'esprit ne conçoit aucune contradiction à admettre deux sortes d'êtres et de substances, un être existant par lui-même, et une autre espèce d'êtres produits par l'être nécessaire. Il est faux de dire que la .-ubstauce productrice et la substance produite ne seraient pas distinctes, ayant les mêmes attributs ; car la substance infinie peut contenir sous un mode parfait et infini ce qu'elle communique sous un moue fini. En disant que l'être infini possède dans un degré éminent, et sous un mode infini, les perfections qu'il produit dans les créatures en un degré limité, on ne diminue en rien l'infini : car il n'est pas plus nécessaire, pour qu'il ne manque rien a l'infini, que la substance infinie renferme comme partie intégrante d'ellemême les êtres finis et leurs propriétés, qu'il n'est nécessaire, par exemple,que le modèle renferme comme partie intégrante de lui-même son portrait et la matière qui le compose, ou qu'un homme de génie contienne formellement les petites conceptions d'un esprit étroit. A ce gu'allègu4nt encore le-

l'HJLUSOPHIE MODERNE.

panthéistes, savoir, que le fini n'est qu'une privation, une limitation de l'être, qu'il n'est rien de réel par conséquent, on répond que si les limites ne sont rien, les êtres limités sont quelque chose, qu'ils ont une portion de vie et de réalité. 2° Quant à l'idée de l'unité et de l'absolu : car il est de l'ait que nous distinguons parfaitement les unités particulières de l'unité suprême et absolue. C'est en vain que le panthéisme avance que ce qui est relatif n'a pas de réalité véritable, car d'abord ce défaut ne pourrait venir de ce qu'un rapport suppose deux termes différents ; une telle notion exige évidemment plutôt l'être qu'elle ne l'exclut ; en second lieu, de ce que le relatif ne se conçoit pas sans l'absolu, il ne suit nullement que le relatif n'existe pas : les idées de relatif et d'absolu, comme celles de multiplicité et d'unité, sont irréductibles les unes aux autres, et demeurent essentiellement distinctes.

Qu'on ne dise pas que, les êtres qui composent l'univers ne différant pas entre eux en tant que substance, il s'ensuit qu'il n'y a qu'une seule substance : autant vaudrait dire, par exemple, que parce que les hommes ne diffèrent pas entre eux en tant qu'hommes, c'est-à-dire parce que l'un n'est ni plus ni moins homme qu'un autre, il n'y a qu'un seul homme dans le monde, assertion qui révolte le bon sens.

Secondement, le panthéisme est opposé au sens intime et au sens commun, et il renferme des contradictions et des absurdités manifestes. 1° Dans le système panthéiste, nous ne serions que de pures formes de l'être nécessaire, sans existence individuelle à part et réellement distincte. Mais la conscience du moi, le sens intime de la personnalité, que chacun trouve en soi, résiste invinciblement à cette supposition. 2° Les panthéistes considèrent le spectacle des variétés du monde comme une illusion de notre esprit ; ils refusent à Dieu une vie propre et le caractère de la personnalité, et ils le confondent avec le monde. Or, on a beau nier la réalité des êtres variés qui composent le monde, et la personnalité d'une cause distincte du monde, le genre humain a toujours cru invinciblement à l'une et à l'autre,

3° Le monde nous paraît être un ouvrage ordonné avec sagesse; nous y reconnaissons un plan, un dessein, qui démontre au simple bon sens l'existence d'une cause intelligente, et cependant le panthéisme ne voit en tout que l'action d'une nécessité aveugle. 4° Les propositions suivantes : le fini n'est que l'infini sous un autre aspect, le fini et l'infini sont identiques, l'infini devient fini, ne sont-elles pas des contradictions palpables ? Comment, en effet, ce qui est sans limites serait-il la même chose que ce qui est toujours essentiellement limité?

Les considérations qui vont suivre feront ressortir jusqu'à l'évidence le caractère de contradiction et d'absurdité qui fait le fond du panthéisme '. « S'il y a, dit Bayle dans sa réfutation du spinosisme, quelque chose de certain et d'incontestable dans les connaissances humaines, c'est qu'on ne peut pas affirmer véritablement, d'un même sujet, aux mêmes égards, et en même temps, deux termes qui sont opposés, dire, par exemple : Pierre se porte bien, Pierre est fort malade ; il nie cela et il l'affirme ; or, les spinosistes ruinent cette idée et la falsifient de telle sorte, qu'on ne sait plus où ils pourront prendre le caractère de la vérité. » Si le spinosisme était vrai, c'est-à-dire s'il était vrai qu'il n'y eût qu'une seule substance, on serait forcé d'admettre dans un seul et même sujet des attributs qui s'excluent mutuellement, puisqu'il y a dans le monde une infinité de choses que la raison conçoit clairement comme incompatibles en même temps dans un même être. Il serait vrai de dire qu'un sujet unique hait et aime, loue et blâme, désire et repousse en même temps les mêmes choses; qu'il est en même temps heureux et malheureux, gai et triste pour les mêmes causes ; qu'il sait et qu'il ignore les mêmes choses; en un mot, il s'ensuivrait une infinité de conséquences contradictoires qu'il est impossible d'énumérer. S'il était vrai que les hommes ne sont que la modification du même être, que l'homme n'est qu'une mo-

1 Dictionnaire de Bayle, art. Spinosa.

dalité de la substance unique, ou Dieu, toutes les phrases qui expriment ce que font les hommes les uns contre les autres n'auraient pas d'autre vrai sens que celui-ci : Dieu, qui est la substance unique, se hait lui-même ; il se demande des grâces à lui-même et se les refuse ; il se persécute et se calomnie, il s'envoie lui-même à Vèchafaud, etc. A la contradiction et à Y absurdité se joint encore le ridicule : si l'homme n'était qu'un mode et non une substance réelle, les phrases suivantes: Yhommc pense, Y homme s'afflige, etc., signifieraient la pensée pense, Y affliction s' afflige, etc.

Troisièmement, le panthéisme est funeste dans ses conséquences. Car, si tout est Dieu, si tout est enchaîné à une nécessité aveugle, la religion et la morale sont des absurdités : d'abord, parce que là où il n'y a aucune personnalité, aucune individualité, aucune liberté, il est clair qu'il ne peut exister aucun devoir; en second lieu, parce que, si les hommes sont identiques à Dieu, ils ne peuvent être obligés qu'envers eux-mêmes, ce qui équivaut à ne pas l'être du tout.

Il est presque superflu de faire observer que le système de Spinosa et des autres panthéistes n'est pas autre chose, au fond, qu'un athéisme déguisé. On peut appliquer à Spinosa ce que Cicéron a dit d'Ëpicure : Re tollit, oratione relinquit deos *.

\ III. Systèmes divers.

Hugues de Groot, connu sous le nom de Grotius, né a Délit en Hollande, en 1583, célèbre comme philologue et comme jurisconsulte, est l'auteur d'un grand ouvrage sur le droit des gens, de Jure belli et pacis, où ce sujet est traité d'une manière philosophique.

Rodolphe Cudworth, né en 1671, dans le comté de Somerset, a fait preuve d'une grande érudition dans son livre intitulé : Le Vrai système intellectuel de l'univers. On sait

1 De naturâ Deorum, I. xliv.

qu'il explique l'union de l'unie et du corps par Wmèdialeur plastique, agent intermédiaire qui n'est ni esprit ni corps, niais qui tient de l'un et de l'autre (Xoy. Psychologie, p. 178). La nature plastique qui, selon Cudworth, organise les corps, sous Ja direction de l'Etre suprême, n'est pas autre eJlQSfi que l'âme du monde, telle que l'entendait Platon.

Tout le monde sait avec quel heureux succès lsaac Newton, né en 1642, dans le comté de Lincoln, a fait l'application de la méthode expérimentale à l'élude des sciences, et quels sont les grands travaux qui ont immortalisé son nom. Newton s'est peu occupé d'études philosophiques proprement dites ; cependant on cite de lui quelques vues métaphysiques, comme celle-ci, par exemple, que « l'espace infini est, pour ainsi dire, le sensorvum de l'être qui est présent partout. » Newton ne séparait pas de l'idée de Dieu celle de la providence et des causes finales. Il dit expressément dans le scolie qui termine ses Principes : « Deus « sine dominio, providentiâ et causis liualihus, nihil est « aliud quam fatum et natura '. »

Samuel Llarke, ministre de l'Eglise anglicane, et l'un des philosophes les plus distingués de l'Angleterre, naquit ù Norwich en 1675. Il est surtout remarquahle comme défenseur des saines doctrines contre le matérialisme et l'athéisme, qui se propageaient alors dans son pays. Son ouvrage le plus connu se compose de traités de l'Existence et des attributs de Dieu, des Devoirs de la religion naturelle, et de la Vérité de la religion chrétienne ; traités qui sont le précis de seize sermons prononcés à Londres par l'auteur. Il y expose, avec une grande puissance de raisonnement, les arguments métaphysiques de l'existence de Dieu. Dans sou traité de la Religion naturelle 2, il avance l'opinion singulière que la moralité de nos actions repose sur ce principe : que, dans les différentes relations que les

1 PhilosophioR naturalis principia malliematica, lib, IN, Scholium générale.

2 Chapitre m.

PHILOSOPHIE MODERNE, b75

choses ont entre elles, nécessairement et éternellement, il est convenable, et dans l'ordre de la raison, que les créatures agissent d'une manière plutôt que d'une autre ; opinion inadmissible, parce que les principes de la morale reposent sur des conceptions rationnelles, dont la valeur est indépendante de cette harmonie universelle invoquée par Glarke. Il y ajoute que les êtres raisonnables sont obligés d'observer ces devoirs éternels de la morale, même indépendamment de la volonté positive de Dieu. Mais ce qu'il y a de plus spécialement à remarquer dans la philosophie de Glarke, c'est l'argument célèbre qui est resté attaché à son nom, argument par lequel il conclût Dieu des idées de temps et d'espace. On peut le résumer à peu près ainsi : Nous concevons un espace sans bornes, ainsi qu'une durée sans commencement ni lin. Or, ni la durée ni l'espace ne sont des substances, mais bien des propriétés, des attributs, et toute propriété appartient à un sujet. Il y a donc un être réel, nécessaire et infini, qui est le substratum ou le fondement de la durée et de l'espace nécessaires et infinis. Cet être, c'est Dieu ». Cette théorie de Clarke donna lieu à une controverse entre Leibnitz et lui ; mais leur correspondance est restée incomplète par la mort de Leibnitz, qui survint dans le cours du débat.

Il ne faut pas omettre dans la philosophie de cette époque Biaise Pascal, Daniel Huet, évêque d'Avranches, qui insistèrent spécialement sur la faiblesse de la raison humaine, de manière à faire mieux ressortir la nécessité de la foi. La foi seule, dit Huet, est placée hors des atteintes du scepticisme, parce qu'elle ne vient pas de la raison humaine, mais d'une action surnaturelle de Dieu. On conçoit que ce système soit sujet à de graves difficultés : il faut remarquer toutefois que Pascal ne va pas aussi loin que Huet. L'ouvrage où Huet se prononce le plus fortement à cet égard est son Traité philosophique de la faiblesse de l'esprit humain, ouvrage qui ne parut qu'après la mort de l'auteur.

1 Démonstration de l'existence ci des attributs de Dieu, ch. iv et v.

Le P. Claude Buffier, né en Pologne, de parents français, en 1661, vint habiter la France avec ses parents, étant tout jeune encore. Lorsqu'il fut en âge, il se fit jésuite, et se fixa à Paris, où il mourut en 1737, au collège de la société. Le P. Buffier, dans son Traité des 'premières vérités et de la source de nos jugements, a devancé la philosophie de l'école écossaise, en donnant pour hase à la connaissance humaine, avec la conscience ou le sens intime, les principes du sens commun1, parmi lesquels il comprend la croyance à l'existence des corps ; et par la manière dont il conçoit la nature des idées, qui « ne sont, dit-il, que de pures modifications de notre âme en tant qu'elle pense 2. » (Voy. Logique p. 200, et Psychologie, p. 56.) Th, Beid le reconnaît expressément, au sujet des vérités premières ou principes du sens commun 3.

Léonard Euler, né à Bàle en 1707, est surtout célèhre comme géomètre et comme physicien. Un de ses ouvrages appartient à l'histoire de la philosophie : c'est celui qui est connu sous le titre de Lettres à une princesse d'Allemagne sur divers sujets de physique et de philosophie. On remarquera dans cet ouvrage, au point de vue philosophique, les objections d'Euler contre le système de l'harmonie préétablie de Leibnitz sur l'union de l'âme et du corps, et ses propres explications dans le sens du système de Vinflux physique (Voy. Psychologie, p. 176).

PHILOSOPHAS SPÉCIALEMENT MORALISTES.

L'époque que nous examinons vit paraître en Angleterre une suite de travaux philosophiques conçus dans le but de raffermir les fondements de la morale, qui avaient été ébranlés par les doctrines subversives de Hobbes, et de la reconstituer sur une base différente de celle de Vintérêt. ifïcftardCuMBERLAND, évêque anglican, né en 1632, s'efforça

1 Ire part., ch. v.

2 I" part., ch. xvi et 111e, cb. vin.

3 Essais..,, VI, ch. vu.

de faire dériver par le raisonnement tous nos devoirs d'un sentiment de bienveillance morale envers tous les hommes et envers Dieu. Le comte de Shaffesbury, né à Londres en 1671, assigna pour caractère distinctif de la vertu la prédominance des affections sociales sur les "penchants personnels ; or, de l'exercice des actes désintéressés , il résulte une satisfaction intérieure qui, suivant lui, se rapporte à une disposition intime de l'âme, qui est comme un instinct spécial, auquel il donne le nom de sens moral. C'est Shaffesbury qui a introduit cotte dénomination dans la philosophie ; mais c'est principalement Hutcheson qui a développé la théorie qui y répond. — François Hutcheson, né en Irlande en 1<j94, fut nommé en 1729 à la chaire de philosophie morale dans l'université de Glaseow. Pour lui, il n'y a de bonté morale que dans les penchants bienveillants, et dans les actions désintéressées qui en dérivent. Cette bonté morale est indépendante de l'utilité, du plaisir, de la raison spéculative et de la volonté divine. Elle se détermine par une sorte de sentiment instinctif, appelé sens moral, dont la destination est de faire le discernement entre les affections intéressées et les affections désintéressées. Le système du sens moral eut pour défenseurs Henri Home, autrement lord Kames, et Adam Ferguson, qui y ajouta que la vertu est un effort soutenu, par lequel se développe en nous la perfection de l'âme. — Le plus célèbre philosophe de l'école moraliste dont il est question fut Adam Smith, né à Kirkaldy, en Ecosse, en 1723. Après avoir occupé pendant quelques années la chaire de philosophie morale dans l'université de Glascow, il publia une partie de son enseignement sous le titre de Théorie des sentiments moraux. L'auteur y donne pour principe à la morale la sympathie, c'est-à-dire cette tendance naturelle qui nous porte à nous mettre en harmonie d'impressions avec nos semblables, et généralement avec tous les êtres sensibles. Dans ce système, tous les préceptes obligatoires se résument en cette formule : « Agis de telle manière que tes semblables puissent sympathiser avec toi. » Adam Smith cherche à déduire de sa

théorie l'explication do toutes les notions de la morale. Toute action, dit-il, s'apprécie par le sentiment qui l'a inspiré,' : en conséquence, suivant que celui qui est témoin d'une action sympathise ou ne sympathise pas avec le sentiment d'où celte action dérive, il la juge bonne ou mauvaise : de là, l'idée du bien et du mal. (Voy., dans la Morale, l'appréciation des systèmes de la sympathie et du sens moral, p. 400.)

Tandis que les défenseurs de la doctrine du sens moral ou de la sympathie s'efforçaient de fonder les principes de la morale sur certains instincts de notre nature, d'autres philosophes lui cherchaient une base plus solide en la faisant reposer sur la raison. On fait à la morale du sentiment le juste reproche de ne pouvoir rien offrir d'invariable, rien d'universel, rien de nécessaire ou d'absolu : ces caractères ne peuvent appartenir qu'à une morale fondée sur les principes immuables de l'éternelle raison. Richard Price, né en 1723, posa nettement la distinction fondamentale de lasensibiliiê et de l'intelligence, ainsi que des deux ordres de faits et de vérités qui en dérivent, savoir, les phénomènes ensibles, essentiellement variables, et les principes immuables de la raison : c'est à ces derniers qu'appartiennent les lois de la morale. Reid, Dugald Slewart et Kant, dont on parlera ci-après, donnèrent à la morale un fondement rationnel, en la Taisant reposer sur ce qui est bien en soi. — William WôLLASTON, né dans le comté de Staffùrd en 1659, pose en principe que toute action qui exprime une proposition vraie est une bonne action. Pour lui, le biênet le mal s'identifient avec le vrai et le faux. Par exemple, l'assassin de Cicéron commit une action contraire à la vérité, mauvaise par conséquent, parce qu'il agit comme s'il n'eût pas été vrai que Cicéron était son bienfaiteur. Le tort de cette théorie de Wollaston est d'identifier deux ordres de notions qui peuvent bien coïncider sans doute, mais qui n'en demeurent pas moins réellement distincts.

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