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SCEPTIQUES

Le scepticisme, qui avait reparu dans la philosophie à l'époque de Montaigne et de ses imitateurs, fut continué par François Sanchez, médecin portugais, né en 1562, auteur d'un livre intitulé : Tractatus de multum nobili ci prima vniversali scientid, quod nihilscitur ; François de la MuTHE LE Vayer, né a Paris en 1588, précepteur du duc d'Orléans, frère de Louis XIV, auteur de plusieurs écrits, où il renversa les fondements de la certitude humaine, tout en prétendant, lorsqu'on l'accusait d'impiété, qu'en poussant la raison au doute, il n'avait fait que raffermir la foi divine ; Samuel Sorbière, né en 1615, traducteur de Sextus Empiricus et des écrits politiques de Hobbes. — Vers le même temps parut un sceptique célèbre, Pierre Bayle, né à Cariât, petite ville du comté de Foix, en 1647. Après avoir abjuré le calvinisme, dans lequel il était né, il y retourna

1 Vov. Lettre de Fénelon au duc de Beauvilliers, 1" septembre 1C97.

PHILOSOPHIE MODERNE. GSi

pou de temps après ; et, s'étant vu forcé de quitter la France, par suite d'un édit du roi contre les relaps, il habita successivement la Suisse et la Hollande, où il mourut en 1706. Son ouvrage le plus connu est son Dictionnaire historique et critique. Dans cet ouvrage, Bayle expose les raisons pour et contre toutes les opinions, mais de manière qu'il insiste beaucoup plus sur les raisonnements à l'appui de l'erreur que sur ceux qui sont en faveur de la vérité. Lorsqu'il conclut, c'est le plus souvent en faveur de la mauvaise cause, ou au moins du doute, que tournent ses conclusions. Il s'est peint lui-même dans uue lettre au P. Tournemine : « Je ne suis, dit-il, que Jupiter assemble-nues ; mon talent est de former des doutes, mais ce ne sont pour moi que des doutes. »

David Hume, né à Edimbourg en 1711, peut être considéré comme le sceptique le plus prononcédes temps modernes. Sa vie ne présente aucune particularité remarquable. Il mourut en 1776. Son scepticisme s'étend à tous les points de la connaissance humaine. Il attaque à la fois les idées fondamentales du monde physique et du monde moral, ainsi que de l'ensemble des choses, savoir : les idées de cause, de liberté et de Dieu. S'appuyanl sur la théorie empirique de Locke, il soutient que, l'expérience ne nous révélant que des rapports de succession ou de simultanéité, toute affirmation de cause s'étend au delà de ce que nous constatons réellement, parce que tout effet est un événement séparé de ce que l'on appelle sa cause : par exemple, le mouvement que prend une bille que rencontre une autre bille est un fait complètement détaché du mouvement de cette autre bille. Dès lors, il n'y a plus de raison de croire à l'existence des corps, car nous n'y croyons que parce que nous les regardons comme les causes de nos sensations. Pour ce qui est de la notion de liberté, tout ce que l'on peut dire, selon lui, c'est que nous sentons bien que nous voulons, mais non que nous voulons librement. La philosophie empirique nous mène à l'idée de Dieu par voie, d'induction, en remontant de l'effet ou de l'univers à la cause suprême,

qui est Dieu : or nous venons de voir que, pour Hume, il n'existe pas de cause, de sorte que pour lui l'existence même de Dieu est problématique. — Hume prétend avoir trouvé un côté faible jusque dans les premiers principes des mathématiques. Toute idée simple, selon lui, est la copie d'une impression précédente ; par conséquent elle ne peut aller au delà de son modèle. « Or, dit-il, personne n'a vu, personne n'a jamais louché une Ligne tellement droite qu'elle ne pût en couper une autre, également droite, en deux ou plusieurs points ; donc il n'y a point d'idée d'une ligne semblable. » Commes'il oubliait que, par l'abstraction, la raison humaine a la puissance de concevoir, à l'occasion des formes confuses et imparfaites que nous saisissons par les sens, les formes rigoureuses de la ligne, de la surface et du solide mathématiques. 11 trouve par la même raison que les idées essentielles à la géométrie, telles que les idées d'égalité, de carré, de cube, etc. , sont loin d'être parfaitement exactes, et que les définitions détruisent les preuves. Il dit, en propres termes, que la démonstration mathématique est une corde de sable. Hume fait d'abord une exception en faveur de la morale ; il admet l'existence d'un sens intérieur qui distingue le bien et le mal moral, et reconnaît dans l'homme un sentiment de bienveillance désintéressée; mais il retourne bientôt à ses instincts sceptiques, et finit par déclarer que tout est énigme et mystère, et que le doute, l'incertitude, l'irrésolution, sont les seuls fruits de nos plus exactes recherches. Le scepticisme désespérant de Hume provoqua une réaction philosophique, qui se fit particulièrement sentir dans les travaux de Th. Reid, en Ecosse, et même dans ceux de Kant, en Allemagne. Les principaux ouvrages philosophiques de Hume sont un Traité de la nature humaine ; des Essais philosophiques sur l'entendement humain, ouvrage qui, pour le fond, n'est guère autre chose que le précédent abrégé et simplifié ; des Essais moraux et politiques. Il est connu aussi comme l'auteur d'une Histoire d'Angleterre,

§ IV. Philosophie en France au dix-huitième siècle.

Condillcc, dont on a déjà parlé, appartient au dix-huitième siècle. Uécole sensualiste de ce siècle se rattache principalement à lui, et lui-même relève de Locke. Il n'avait pas déduit les conséquences matérialistes que recèle sa théorie, et cette réserve dut contribuer à augmenter le nombre de ses partisans. Helvétius, d'Holbach, la Mettrie, etc., poussèrent le sensualisme jusqu'au matérialisme et à l'athéisme. Helvétius, né à Tans en 1715, appliqua le sensualisme à la morale, dans son livre De l'Esprit. S'il n'y a rien dans l'intelligence qui n'y soit venu par les sens, il ne peut y avoir de bien ou de mal que le plaisir ou la peine, et la morale se convertit ainsi en un calcul d'intérêt. Il n'y a, selon lui, d'autre différence, entre l'homme et les animaux, que celle qui résulte de leur organisation physique. Selon l'auteur du Système de la nature, que l'on croit être le baron l'Holbach, né dans le Palatinat, mort en France en 1789, il n'y a dans l'univers que de la matière et du mouvement, et la force motrice, en se développant, produit la sensibilité, qui n'est qu'un effet de l'organisation ; penser n'est pas autre chose que sentir. Le médecin la Mettiiie, de Saint-Malo, prétendit expliquer l'âme comme un pur mécanisme. Sa valeur philosophique peut s'apprécier par le seul titre de ses principaux livres : L'Homme machine, l'Homme plante, Y Histoire naturelle de l'âme. « Les hommes qu'on appelait, à cette époque, en France, les philosophes, a dit Tennemann ', s'efforçaient de faire prévaloir la liberté de penser ; mais, dominés par des dispositions étroites et frivoles, ils ne mirent en crédit que des doctrines sans aucune valeur » ; pensée que l'on rendrait tout à fait exacte, en faisant remarquer que ces philosophes s'efforçaient moins de faire prévaloir une liberté légitime de penser que de renverser toute autorité religieuse. Vol-

1 Manuel de Vhist. de la philos,, l. Il, p. 207.

taire n'a laissé aucun traité de philosophie proprement dite. H en est de même des encyclopédistes Diderot et le mathématicien d'Alembert. On remarquera cependant, au point de vue philosophique, le Contrat social de J.-J. Rousseau, ouvrage paradoxal, dans lequel le principe de la souveraineté du peuple est poussé jusqu'aux dernières limites. Cet ouvrage exerça une grande influence sur les idées à l'époque de la Révolution française. —Montesquieu, né en 1689, d'une famille noble, près de Bordeaux, doué d'un véritable esprit philosophique, sans être toutefois irréprochable, surtout en ce qui concerne la religion, s'est rendu illustre par ses vues profondes sur la législation, dans son livre de l'Esprit des lois, ouvrage qui n'est pas exempt néanmoins de paradoxes ni d'inexactitudes. A sa suite, on s'occupa beaucoup, en France, de théories politiques et législatives • nous citerons, entre autres, L'abbé de Mably, frère de Condillac ; et dans l'école des Économistes, Quesnav et Mirabeau, le père du célèbre orateur. — A l'école «•mpirique française de ce siècle se joint encore Charles Bonnet, de Genève, célèbre aussi comme naturaliste. On distingue parmi ses écrits un Essai de psychologie et la Palingcnèsie philosophiqtte, ou idées sur l'état passé et l'état futur des êtres vivants. Suivant ce philosophe, tous les faits intellectuels de notre âme dérivent originairement de la sensation, et se rattachent aux mouvements de certaines libres nerveuses. L'analogie d'organisation entre l'homme et les animaux lui fait conclure qu'il y a quelque affinité entre l'âme humaine et celle ûes animaux, et qu'il existe vraisemblablement aussi pour cette dernière une vie future, proportionnée toutefois à sa condition naturelle. Malgré la singularitéde quelques-unes de ses opinions, Charles Bonnet mérite d'être remarqué pour son attachement au christianisme à une époque où dominait une philosophie antichrétienne. — Le marquis de Saint-Lambert, mort en 1803, disciple et continuateur d'Helvétius, publia sur la fin de sa vie un Catéchisme universel, dans lequel il applique aux diverses circonstance- de la vie humaine les principes de

la morale sensualiste posés par Helvétius. Il y définit l'homme : une masse organisée et sensible, qui reçoit de l'esprit de tout ce qui l'environne et de ses besoins.

§ V. École écossaise.

Les études morales qui se produisirent en Ecosse durant le cours du dix-huitième siècle, dans le but honorable de résister au progrès de la morale de l'intérêt, doivent être comprises sans cloute dans l'école philosophique de l'Ecosse ; Hutcheson, Ferguson, Adam Smith, etc., appartiennent sans doute à l'école écossaise et ce sont eux qui commencèrent la réaction contre l'école sensualiste d'Angleterre. Cependant le nom d'école écossaise, dans son acception la plus célèbre, s'emploie le plus souvent pour désigner l'espèce de révolution philosophique dont Reid fut le priocipal auteur. Thomas Pœid naquit en 1710, à Strachan, paroisse située à quelque distance d'Aberdeen, et où son père était ministre. Il succéda à Adam Smith, en 1763, dans Ja chaire de philosophie morale, à l'université de (rlascow, et continua ses leçons jusqu'en 1780. Il mourut en 1796. La première publication de Reid parut sous le titre de Recherches sur l'entendement humain, d'après les principes du sens commun. Cet ouvrage, dont l'objet principal était la réfutation du scepticisme de Hume, n'était en quelque sorte que l'introduction de ceux qu'il publia depuis, savoir : les Essais sur les facultés intellectuelles de V homme et les Essais sur les facultés actives de l'homme. Ces deux traités sont réunis, dans la traduction de Jouffroy, sous le titre commun d'Essais sur les facultés de l'esprit humain.

« La connaissance humaine peut se ramener à deux chefs généraux, dit Reid *, selon qu'elle a pour objet la matière ou l'esprit, les choses corporelles ou les choses incorporelles. » Par conséquent, toutes les sciences peuvent se rapporter à deux grandes branches : la science des corps et la science des esprits. Or, tandis que les sciences

1 Essais sur les facultés intellectuelles de l'homme, Préface. COURS LE PII. 39

physiques nous offrent une masse de connaissance acquises, sur la certitude desquelles il ne s'élève aucun doute, la science de l'esprit, après tant d'efforts de si grands génies, durant tant de siècles, n'a encore obtenu aucun résultat positif et certain. Quelle peut être la cause de cette différence ? La principale, suivant Reid, c'est que la méthode des hypothèses et des fausses analogies, suivie par les anciens, et à laquelle, depuis Bacon, on a renoncé dans les sciences physiques, continue à régner dans la philosophie'. Puis, après avoir indiqué quelles sont les difficultés qui s'opposent à l'étude de l'esprit, appliquant immédiatement la méthode d'observation aux opérations de l'âme et aux facultés qui les produisent, il range les facultés en deux classes : les facultés intellectuelles et les facultés actives, les unes se rapportant à l'intelligence, les autres à la volonté, mais s'exerçant simultanément ; et il les étudie successivement avec une rare sagacité.

Une des causes principales qui ont fait aboutir la philosophie des grands maîtres au scepticisme, c'est d'avoir voulu prouver certaines vérités qui, pour avoir quelquefois besoin d'explication, n'en sont pas moins évidentes par ellesmêmes, et n'admettent pas de démonstration. Ces vérités, évidentes par elles-mêmes, se nomment premiers principes, principes du sens commun, faits primitifs, notions communes, axiomes. Reid essaie de déterminer un certain nombre de jugements qui sont le produit du sens comtnini. Il en distingue de deux sortes, suivant qu'ils se rapportent à des vérités contingentes ou à des vérités nécessaires. Voici quelques-uns de ceux qu'il a formulés sur les vérités contingentes : — Tout ce qui nous est attesté par la coescience ou le sens intime existe réellement ; les pensées dont j'ai la conscience sont les pensées d'un être que j'appelle moi ; les choses que la mémoire me rappelle distinctement sont réellement arrivées ; les objets que nous percevons par le ministère des sens existent réellement, et sont tels que

1 Essii lr, ch. m et iv.

nous les percevons, etc. Pour ce qui est des principes du sens commun relatifs aux vérités nécessaires, il les divise en plusieurs classes : axiomes grammaticaux, logiques, mathématiques, esthétiques, moraux, métaphysiques. Parmi ces derniers, il insiste sur les trois suivants, qui avaient été attaqués par Hume : 1° les qualités sensibles qui sont l'objet de nos perceptions ont un sujet que nous appelons corps, et les pensées dont nous avons la conscience ont un sujet que nous appelons esprit ; 2° tout ce qui commence à exister est produit par une cause ; 3° les marques évidentes de l'intelligence et du dessein dans l'effet prouvent un dessein et une intelligence dans la cause '.

Un des points les plus importants de la philosophie de Reid, point par lequel il a marqué sa place dans l'histoire de l'esprit humain, ainsi que par son appel au sens commun, c'est sa théorie sur la perception des objets extérieurs (voy. Psychologie, p. 56), à laquelle se rattache la manière dont il conçoit la nature des idées. Avant lui, la plupart des philosopbes se représentaient les idées comme quelque chose d'intermédiaire entre l'esprit qui connaît et les objets qui sont connus. Dans cette hypothèse, il était nécessaire de démontrer l'exisleuce extérieure du monde matériel. Reid fait remarquer que cette opinion philosophique est contraire au sentiment universel des hommes, qui sont intimement persuadés que les corps eux-mêmes sont les objets immédiats de la perception, et non leur idée seulement. 11 distingue dans la perception extérieure : 1° une notion de l'objet perçu; 2° une conviction irrésistible et immédiate de son exislence actuelle. Cette croyance immédiate, ferme et irrésistible, est un fait primitif inhérent à notre nature, et qui ne se démontre par aucun autre. « La nature de notre faculté perceptive nous détermine à admettre l'existence de ce que nous percevons distinctement comme un principe dont nous pouvons déduire d'autres vérités, mais qui n'est déduit lui-même d'aucune vérité su-

1 Essai IV, ch: iv, v et vi.

périeure l. » Nous avons vu, à l'article du P. Buflier et à celui d'Arnauld, que Reid a été devancé en plusieurs parties de ses théories.

Dans ses Essais sur les facultés actives de l'homme, après avoir déterminé la notion de puissance active en général, puis d'activité volontaire ou volonté, il explique la nature et les diverses sortes de principes d'action, dont les plus importants sont les principes rationnels, sans lesquels l'homme ne serait pas un agent moral. En conséquence de ces explications, il affirme la liberté des agents moraux, et expose les premiers principes de la morale.

Quoique le docteur Reid ne soit pas le premier qui ait conçu l'idée de transporter la méthode inductive dans l'étude des facultés de l'esprit humain, au moins est-il le premier qui en ait fait, sur ces matières, une application suivie avec un succès réel et généralement reconnu. La philosophie écossaise ne se trouve pas tout entière dans Th. Reid, sans doute, mais « c'est lui qui le premier, en Ecosse, a présenté clans ses leçons et dans ses ouvrages un corps de doctrines psychologiquesassez originales pour qu'on pût les considérer comme nouvelles, assez complètes pour que ses disciples n'eussent plus qu'à les modifier et à les développer sur certains points 2.»

Dugald Stewart, né à Edimbourg en 1753, mort en 1828, est, après Th. Reid, le plus illustre représentant de l'école écossaise. Il changea peu, pour le fond, aux doctrines du chef de l'école, mais il combla une partie des lacunes qui s'y faisaient sentir. Il donna une plus grande importance à l'association des idées, et sa théorie morale est plus développée et plus complète. Il la résume ainsi : « Le bonheur et en même temps la perfection de notre nature consistent à faire notre devoir, en nous inquiétant aussi peu de l'événement que la faiblesse humaine nous le permet 3. » Ses ouvrages les plus connus sont ses Élè-

1 Essai IT, ch. v.

2 Philosophie écossaise, par "V. Cousin, IXe leçon,

3 Esquisses de philos, nxor., g 442.

ments de la philosophie de l'esprit humain, ses Esquisses de philosophie morale et sa Philosophie des facultés actives et morales de V homme, ouvrage qui doit être considéré comme le développement de la partie morale de ses Esquisses, ainsi qu'il le dit lui-même dans sa préface. Les doctrines de Pieid et de Dugald Stewart, introduites en France par les leçons de M. Royer-Collard, de 1811 à 1813, y ont exercé depuis une grande influence dans l'enseignement.

Antérieurement aux travaux de l'école écossaise, on avait mêlé et subordonné, dans la science de l'esprit, l'étude des phénomènes qui tombent dans le domaine de V observation, aux questions métaphysiques, qui ne peuvent se résoudre que par la raison. Mais, par une réaction exagérée, les Écossais, Stewart surtout, au lieu de se contenter de maintenir la distinction des deux ordres de questions, eurent le tort de prétendre que la science de l'esprit doit se borner aux questions de fait et bannir les questions métaphysiques, comme étant à peu près insolubles. C'est cette omission principalement, jointe au peu d'importance qu'ils donnent à la logique, qui rend incomplète et insuffisante la philosophie des Écossais.

Il faut remarquer toutefois qu'en fait cette omission n'est pas absolue dans leurs écrits. Ainsi Dugald Stewart luimême n'a pas cru pouvoir se dispenser de donner une doctrine de théodicée et de religion naturelle pour corollaire à la science de l'esprit. En général, la philosophie de l'école écossaise se distingue par la modération et par la justesse des idées, mais elle manque un peu de profondeur.

Quelques noms méritent encore d'être cités : Jacques Beattie, poète et philosophe, qui écrivit principalement pour combattre le Traité de la nature humaine de Hume ; Jacques Oswald, qui insiste particulièrement sur la nécessité de prendre pour règle de la certitude humaine les principes du sens commun ; et Thomas Brown, professeur adjoint de Dugald Stewart, à l'université d'Edimbourg, et auteur de Leçons sur la philosophie de l'esprit humain •

,:' VI. — Ecole allemande.

Dans la seconde moitié du siècle dernier, le sensualisme, qui dominait alors dans une grande partie de l'Europe, avait lait peu à peu déchoir le, leibnitzianismeen Allemagne. En même temps la philosophie sceptique de Hume avait ébranlé tous les fondements de la certitude. Ce fut alors qu'on vit paraître en Allemagne un système ^idéalisme critique destiné, dans la pensée de son auteur, à reconstituer la connaissance humaine sur de nouvelles hases. Emmanuel K.vxt naquit à Kœnigsberg, en 172 î. Sa vie n'offre aucune particularité qui soit digne de remarque : après avoir exercé longtemps les fonctions de professeur dans sa ville natale, il y mourut en 1804. La philosophie du dix-huitième siècle avait tout ramené à l'observation et à l'expérience, et montrait presque partout un caractère exclusif d'empirisme. Kant entreprit de rétablir dans leur véritable degré d'importance les notions fondamentales qui existent à priori dans la raison humaine. Pour mettre la vérité philosophique à l'abri des attaques du scepticisme de Hume, il cherche à lui assigner une position moyenne entre le dogmatisme exagéré des anciennes écoles et l'empirisme de l'école de Locke l.

Avant de fonder une pbilosophie dogmatique quelconque, il faut nécessairement faire la critique des sources diverses de la connaissance ; car, si le principe de la connaissance était incertain, toute la série des connaissances qui en dérivent serait incertaine aussi. C'est de là qu'est venu le nom de Criticisme donné à la philosophie de Kant. Kant oppose l'état des mathématiques, de la logique et de la haute physique, à celui de la met (physique, et propose d'appliquer à celle-ci le principe auquel les autres ont dû leurs progrès, c'est-à-dire (L'analyser la raison, abstraction faite de toute application dans l'ordre des faits. Il distingue dans les éléments de la pensée humaine, le subjectif,

1 \ . Cousin, h'rons sur la philosophie de Kant.

PHILOSOPHIE MUDLiiM.. 691

ou ce qui vient du sujet pensant, et l'objectif, ou ce qui vient de l'extérieur; par exemple, dans cette proposition : Il faut une causé à l'univers ; il faut une cause est la partie subjective, Y univers est la partie objective de la connaissance ; et il fait remarquer que l'objectif ne nous est connu que par le subjectif, c est à-dire par une moditication quelconque du sujet pensant. Toutes nos connaissances, selon lui, présupposent bien l'expérience, mais l'expérience ne suffît pas à les expliquer toutes : il va en nous des connaissances empiriques ou à posteriori, et des connaissauces rationnelles ou à priori. Les connaissances à priori se distinguent de deux sortes : les unes où se mêle un élément donné par l'observution, sans qu'elles en dérivent cependant, par exemple, dans ce principe : Tout changement a nécessairement une cause, où la notion de changement est empruntée à l'expérience ; les autres, comme les axiomes mathématiques, sont absolument indépendantes de toute expérience. Kant appelle ces dernières des connaissances pures à priori. Ces principes se reconnaissent à leur caractère d'universalité et de nécessité. La faculté à laquelle se rapportent les principes purs à priori est la raison pure, et l'étude approfondie de cette faculté est appelée par Kant la Critique de la raison pure : c'est le titre de son plus célèbre ouvrage.

Toute la connaissance humaine dérive, selon Kant, de deux facultés fondamentales : la sensibilité et Y entendement. — On signale avec raison dans cette métaphysique du philosophe allemand, l'omission de l'activité volontaire et libre, dont l'intervention est si puissante dans la pensée humaine, et dont il ne parle que dans sa morale. — Kant se propose d'étudier la sensibilité et l'entendement uniquement dans les éléments de raison pure qu'ils peuvent contenir, c'est-à-dire au point de vue transcendental : c'est une esthétique transcendentale et une logique transcendentale. Les sensations sont l'élément matériel de la sensibilité, le, temps et l'espace en sont l'élément formel, c'est-àdire les formes ou les lois ; car il nous est impossible de

nous représenter les objets sensibles autrement que dans J'espace et dans le temps.

La fonction de l'entendement est de ramener à l'unité les représentations diverses et isolées fournies par la sensibilité, et ainsi c'est l'unité qui est la forme générale de l'entendement. Toutes les opérations de l'entendement viennent se résoudre dans des jugements, et il y a deux sortes de jugements, les jugements analytiques et les jugements synthétiques : or tout jugement peut s'envisager sous quatre points de vue: 1° la quantité ou l'extension du sujet ; 2° la qualité ou l'extension de l'attribut par rapport au sujet; 3° la relation ou la nature du rapport qui relie l'un à l'autre; 4° la modalité ou la manière dont ce rapport nous apparaît, c'est-à-dire le rapport entre le jugement et le sujet pensant. Chacun de ces points de vue donne lieu à trois sortes de jugements, ce qui fait douze formes de jugements; et comme ces jugements ne peuvent se former sans l'application des concepts purs ou catégories, il en résulte que les catégories sont aussi au nombre de douze. Par exemple, en appliquant la forme de la quantité dans le temps ou dans Vespace, l'esprit conçoit les catégories d'unité, de pluralité, de totalité, d'où résultent des jugements universels, particuliers, individuels. Qn a fait à la liste des catégories de Kant le reproche de contenir plusieurs éléments réductibles les uns dans les autres. — L'entendement, comme on vient de le voir, opère la réunion des éléments que donne la sensibilité ; mais il y a dans l'esprit humain une faculté supérieure, la raison, qui tend à l'unité absolue ; c'est elle qui essaye de ramener tous les jugements à Yabsolu, à l'inconditionnel, à l'aide de certaines formes de raisonnement, savoir: l°la forme catégorique, par laquelle elle prononce l'union de l'attribut au sujet ; 2° la forme hypothétique, par laquelle elle n'affirme qu'en vertu d'une supposition ; 3° la forme disjonclive, suivant laquelle l'attribut est une partie d'un tout. — Cette théorie des facultés n'est pas exempte de quelque confusion, et l'on ne voit pas clairement en quoi la raison pure diffère de l'entendement pur et de la sensibilité pure.

Kant, soumettant à sa critique les principaux dogmes de la métaphysique, se pose divers problèmes sur la substance et la destinée de l'âme, sur la création, sur la nature des éléments de la substance, sur celle de la cause et de l'être dans l'univers. Il donne le nom d'antinomies à l'espèce de débats contradictoires qu'il soutient sur ce qui con cerne les vérités cosmologiques. En voici un exemple : c'est la première antinomie. La thèse est ainsi conçue : Le mondea un commencement dans le temps, et des bornes dans l'espace ; et Vantithèse: Le monde n'a pas commencé dans le temps et n'est pas limité dans l'espace. Kant expose les raisons de l'une et de l'autre, et les trouve également concluantes. Il fait de même à l'égard des autres antinomies. Les questions les plus importantes se trouvent donc livrées au doute, et Kant, dans sa Critique de la raison pure, a creusé l'abîme du scepticisme, que, malgré ses efforts, il sera impuissant à combler dans sa Critique delà raison pratique.

La Critique de la raison pure peut se conclure ainsi : La connaissance humaine n'étant qu'une forme de l'entendement, soit pur, soit appliqué à la déposition des sens, nous ne connaissons avec certitude, du dedans de nous, que les formes mêmes de l'esprit ; du dehors, que les accidents : en toute chose, le phénomène et non le noumène ou Vêlre. — Cependant, dans sa Critique de la raison pratique, c'est-àdire de la raison appliquée à connaître ce que l'on doit faire, à ce principe de détermination, le seul qui soit absolu, c'est-à-dire indépendant de toute condition particulière: Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse toujours valoir en même temps comme principe d'une législation universelle, il rattache trois postulats sanslesquels il ne peut être conçu, savoir : la liberté morale, Yimmortalilè de l'âme et Y existence de Dieu, d'après l'idéal de l'harmonie universelle1. Kant, dans la raison spéculative, pré

1 Analyse de la critique delà raison pratique (trad, Tissot), Ire part., liv. I, ch. i, § vu, et liv. II, chap. n.

tend se renfermer dans un ordre d'idée? purement subjectives ; mais alors, en attribuant à la raison pratique une valeur qu'il refuse à la raison théorétique, il tombe dans une inconséquence radicale, puisque la raison pratique ne peul avoir pour base que .les idées empruntées à la raison spéculative.

Kant fonde la morale, non sur l'intérêt ou le sentiment, mais sur le concept et une fin qui forme un devoir en soi. La raison, quand elle s'adresse à la volonté, porte un caractère impératif, et ses prescriptions imposent une obligation réelle et positive. Le principe formel du devoir dans ce que Kant appelle V impératif catégorique est ainsi conçu : « Agis de telle sorte que la maxime de tes actions puisse être une loi générale », pour tous les êtres intelligents et libres ' !

Observations. ■ - Kant, qui s'était armé contre le scepticisme de son temps, n'aboutit dans sa métaphysique qu'à un scepticisme d'un autre genre, d'où ses successeurs ont fait sortir le panthéisme Sa théorie sur la valeur objective de nos connaissances est un formalisme stérile, en contradiction avec l'opinion générale des hommes, avec le sens commun. — Toutefois ilest juste de reconnaître qu'en établissant une démarcation tranchée entre les connaissances à priori et les connaissances à posteriori, Kant a réagi puissamment contre Vempirisme qui dominait en Europe à cette époque, et qu'en morale il a rappelé vigoureusement les esprits ù la notion du devoir, dans un temps où on ramenait tout à l'intérêt et au plaisir.

Léonard Reinhold, de Vienne, né en 175'J, mort en 1823, publia des Lettres sur la philosophie de Kant, dans lesquelles il cherche à corriger et à perfectionner cette philosophie, en essayant de lui donner l'unité qui lui manque. Sa théorie fut vivement attaquée par Ernest Sghulze, dans un (V-ritintitulé Ênésidhne..., défense du scepticisme contre les prétentions de la critique de la raison. --Vers le même

1 Principes métaphysiques de la morale, Introduction.

temps, Godefroi Herder, qui avait été disciple de Kant, défendit la philosophie empirique contre les conséquences du kantisme. —Henri Jacobi, présidentde la Société des sciences de Munich, et qui mourut en 1819, convaincu que toute philosophie purement rationaliste, et en particulier celle de Kant, ne peut aboutir qu'au panthéisme ou au scepticisme, prit pour base des connaissances humaines le sentiment, qui nous révèle d'une manière immédiate et instinctive, comme sens extérieur, le monde sensible, et, comme sens intérieur, le monde moral. Le sens intérieur, en se développant, revêt les formes de la raison.

A la suite de Kant, la fin du dix-huitième siècle et le commencement du dix-neuvième virent se produire, en Allemagne, l'un des mouvements philosophiques les plus considérables de l'histoire. Kant, après avoir creusé un abîme entre le sujet et l'objet de la connaissance humaine, avait essayé en vain de le combler : sa théorie générale aboutissait nécessairement au scepticisme. Pour échappera cette nécessité, ses successeurs, au lieu de chercher à résoudre le passage du sujet à l'objet, ou du moi au non-moi, déclarèrent l'un et l'autre identiques. Le sujet-objet oui'objetsujet, telle fut la formule d'une doctrine que l'on appela la philosophie de l'absolu. Mais, pour constituer cette identité du sujet et de l'objet, on peut se placer, soit dans le sujet pour en déduire l'objet comme l'a fait Fichte, et c'est un idéalisme subjectif, soit dans l'objet pour déduire le sujet, comme Schelling et Hegel, alors c'est un idéalisme objectif; et l'un et l'autre ont pour point de départ l'idéalisme critique de Kant.

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