I. ÉCOLE SE.NSUALISTE
Au commencement du dix-neuvième siècle, Condillac était toujours le chef avoué de la philosophie française ; mais on avait tiré de son empirisme des conséquences matérialistes, qu'il avait d'avance désavouées lui-même.
Cabanis, né en 1 757, médecin et philosophe, publia, en 1802, son principal ouvrage intitulé Rapports du physique et du moral de l'homme, ouvrage intéressant dans les détails, mais dont la pensée générale est entachée de matérialisme. On sait que l'action des nerfs est de fait une condition indispensable pour que nos sensations aient lieu. Cabanis qui, d'après Condillac, ramène toutes nos facultés sensibles, intellectuelles et morales à la source unique de la sensation , en conclut que ces facultés n'ont pas d'autre sujet que le système nerveux (cerveau, etc.). En conséquence , point de. principe spirituel et immortel. Cette hypothèse de Cabanis se réfute par l'unité et l'identité démontrées du moi (Voir aussi Psychologie, p. 168), Il mourut en 1808. — Dans une Lettre sur les causes premières, trouvée dans ses papiers et publiée assez longtemps après sa mort, on peut constater qu'il était revenu à des idées plus saines. Il y reconnaît que l'âme, ou le principe vital, doit être regardé « comme une substance, un être
réel, qui, par sa présence, imprime aux organes leurs mouvements, et relient liés entre eux. les éléments divers... » Il y établit même, par des raisonnements solides, l'intelligence et la volonté d'une première cause de l'univers.
Destutt de Tragy (1754-1836) est, comme on l'a dit, le métaphysicien de l'école dont Cabanis est le physiologiste ; par ses idées, il se rattache principalement à Helvétius. Il est de ceux qu'on appelait idéologues, et son principal ouvrage est intitulé Éléments d'idéologie. Pour lui, toutes nos facultés se réduisent à la faculté de sentir, et sentir est la même chose que penser, l'âme n'est qu'un produit de l'organisation du corps. Sa morale, qu'il esquisse à peine, est conséquente à ces principes : tout s'y résume dans la conservation et le bien-être du corps. De Tracy excelle par la rigueur de ses déductions, d'après les données qu'il pose ; mais il arrive souvent que ces données ne sont ni exactes ni complètes. Au reste, on trouve dans ses écrits des vues utiles pour la logique et pour la grammaire.
Volney (1757-1820), connu par un ouvrage irréligieux intitulé les Ruines, s'est principalement occupé de la partie morale du système matérialiste, dans un traité qui parut, en 1793, sous le titre de la Loi naturelle ou Catéchisme du citoyen français ; plus tard, on lui donna pour second titre Principes physiques de la morale. Dans cet ouvrage, il ne fait guère que reproduire, sous une expression plus simple, les principes des autres philosophes de la même école. Sans doute, en ce qui concerne la conduite de la vie, il censure le vice et préconise la vertu ; mais sa règle fondamentale est celle-ci : « Se conserver, et pour cela, tout tenter, tout faire » ; telle est la conséquence qu'il tire des principes de D. de Tracy.
Depuis l'époque du Directoire et du Consulat, il n'y avait eu de l'école matérialiste que des réimpressions ou des publications peu importantes, lorsque le docteur Broussais vint ranimer un moment cette école qui s'éteignait.
Broussais (1772-1838), célèbre comme médecin, surtout
durant sa vie, par un système qu'il ne nous appartient pas de juger, publia, en 1828, un livre intitulé de l'Irritation et de la Folie, dans lequel il professe le matérialisme le plus absolu. Selon lui, les sensations, les idées, les volontés, ne sont pas autre chose que la substance cérébrale et nerveuse dans certains modes d'excitation (Voy., pour la réfutation, p. 168). — Sur la fin de sa vie, Broussais était revenu à de meilleurs sentiments. Il a laissé une rétractation de son athéisme, adressée à ses amis sous ce titre : Développement de mon opinion et expression de ma foi. — Broussais était partisan déclaré de la phrénologie, dont nous allons dire quelques mots.