IV. PHILOSOPHES RELIGIEUX
Nous comprenons sous cotte désignation les philosophes lidèles à la religion, et par ce mot nous entendons la vraie : il n'y a donc pas d'équivoque possible. Quelques-uns des noms qui vont suivre ne sont pas à l'abri du reproche, comme on le verra en son lieu ; nous les maintenons cependant sur cette liste, en considération de la droiture reconnue de leurs intentions, ou d'une partie notable de leurs écrits.
Portalis (1746-1807), ministre des cultes sous le premier Empire, a laissé en manuscrit un ouvrage qui ne fut imprimé qu'en 1820, sous ce titre : De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique, durant le dix-huitième siècle. Ce livre, écrit avec sagesse et avec méthode, renferme une apologie philosophique de la religion chrétienne.
Le cardinal de la Luzerne (1738-1821) est l'auteur de plusieurs Dissertations philosophiques très-solides , sur VExistence et les attributs de Dieu (1808), sur la Spiritualité de Pâme, la Liberté de l'homme, la Loi naturelle et la Révélation en général, sans parler d'autres nombreux écrits qui n'appartiennent pas à la philosophie.
Le comte Joseph de Maistre (1753-1821), né à Chambéry, d'une famille originaire du Languedoc, se fit connaître d'abord par ses Considérations sur la France (1796), ouvrage inspiré par les circonstances, et qui eut un succès prodigieux. Ceux de ses écrits qui appartiennent le plus directement à la philosophie sont : un Essai sur le principe générateur des constitutions politiques, un Examen de li philosophie de Bacon: le philosophe anglais y est jugé avec une extrême sévérité; les Soirées de Saint-Pétersbourg ou Entretiens sur le gouvernement temporel de la Providence. Le second titre de ce dernier ouvrage en indique clairement le sujet, et on en devine aisément toute la portée. Cet ouvrage, le plus considérable de Joseph de Maistre, a été en grande partie composé dans la capitale de la Russie, où l'auteur résida longtemps comme ambassa-
deur du roi de Sardaigne : il ne fut publié qu'après sa mort. On trouve aussi dans le livre du Pape de hautes considérations philosophiques. Les livres de J. de Maislre sont écrits d'un style vit' et plein d'énergie, les traits de géDie et les tournures originales y abondent ; mais iLmanquent un peu de méthode, et il s'y trouve parfois des . tion? qui auraient besoin de preuves. Le vicomte de Bonald [1754-1840), issu d'une des plus unes familles de Rouergue, prit part à l'émigration, rentra en France quand l'ordre fut rétabli, fut nommé conseiller de l'Université sous l'Empire, député et pair de France sous la Restauration. Penseur profond . obscur il est vrai quelquefois, mais s'exprimant toujours avec élévation, et souvent avec l'éloquence que donne une conviction forte , M. de Bonald a exercé UDe grande influence sur les idées de ses contemporains immédiats. Depuis, quelquesunes de ses vues ont été contestées. — Deux idées fondamentales se reproduisent dans toutes les œuvres philosophiques de M. de Bonald : l'une sur l'origine du langage, et par suite sur Yorigine des idèrs ; l'autre, sur les principes constitutifs de l'ordre en général, et de l'ordre social en particulier. Sur le premier point, il soutient que l'invention du langage par les seules forces de l'esprit humain et sans une révélation primitive était tout à fait impossible. Selon lui, l'idée est à la fois innée et acquise : innée en elle-même et acquise dans son expression : la parole est le trait de lumière qui révèle en quelque sorte à l'homme ses propres idées. — Quant au second point, il insiste sur trois idées qu'il regarde comme essentielles, celles de cause, de moyen et d'effet, dont il donne ainsi la formule : la cause est au moyen comme le moyen est à l'effet. Dans l'ordre des institutions, ces trois idées correspondent â celles de pouvoir, de ministre et de sujet. M. de Bonald étudie la religion, l'état, la famille, et il rencontre partout son idée mère : il applique sa théorie à Dieu même par l'idée du médiateur ou Homme-Dieu. On ne peut disconvenir qu'il n'y ait dans l'application de cette théorie des
(Zi HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE.
rapprochements forcés ; et si les vues de l'auteur sont toujours ingénieuses, elles ne sont pas toujours également solides.
Les principaux écrits de M. de Bonald sont un Essai analytique sur les lois naturelles de l'ordre social, la Législation primitive, les Recherches philosophiques sur les premiers objets des connaissances morales, des Mélanges, etc.
Félicité de Lamennais (1780-1854), né à Saint-Malo, n'entra qu'assez tard dans l'état ecclésiastique. Le premier volume de son Essai sur l'indifférence en matière de religion, qui parut en 1817, lui fit d'abord une réputation de talent supérieur. Le second volume, en 1820, lui suscita de vives oppositions. Il y exposait un système nouveau, celui qui est connu sous le nom de Système du Sens commun. Sa Défense, et les troisième et quatrième volumes de l' Essai, qui suivirent, ne changèrent rien au fond de la question. Dans ce système, qui embrassait l'universalité des connaissances humaines, et qui devait se lier intimement à la révélation chrétienne, le critérium de la vérité consiste uniquement, pour chaque individu, dans la conformité des jugements individuels avec ceux de la généralité des hommes. Tous les jugements de l'individu doivent avoir pour règle la raison générale. Tout ce qui est certifié par la raison générale doit être cru, par cela seul qu'elle l'atteste, c'est ce qui constitue X ordre de foi. Mais, en môme temps, il est dans la nature de l'esprit humain de chercher à concevoir ce qu'il croit; de là, Yordre de conception. L'ordre de conception est toujours contestable de sa nature, et il ne peut atteindre à la certitude qu'en s'appuyant sur l'ordre de foi. C'est de là qu'on a donné aussi à ce système le nom de fidéisme.Ce système improuvé par le Saint-Siège 1834) ne compte plus de défenseurs connus.— On le réfute en faisant observer que ce ne peut être que par sa propre raison que l'homme constate l'existence même, ainsi que la valeur du sens commun ; que d'ailleurs il y a dans chaque intelligence des notions premières qui, si elles sont com-
munes à tous, sont en même temps évidentes par ellesmêmes. Le tort le plus grave de l'auteur était de vouloir identifier son système avec le catholicisme lui-même, disant indifféremment sens commun, raison générale ou raison catholique.
Lamennais avait fait école : des jeunes gens de la plus grande espérance s'étaient groupés autour de lui. C'étaient l'abbé Oerbet (depuis, évêque de Perpignan), le plus profond de ses disciples, qui composa plusieurs écrits dans le sens du système et qui en rédigea l'analyse sous une forme logique ; M. Laurentie, qui publia, en 1826, une Introduction à la philosophie dans le même sens ; l'abbé Lacordaire, le célèbre conférencier de Notre-Dame, et le restaurateur de l'ordre de Saint-Dominique en France ; l'abbé de Salinis, mort archevêque d'Auch, et d'autres qui devinrent des sujets remarquables à divers titres. — Tout le monde connaît la déplorable histoire de son orgueil blessé et de sa révolte contre le Saint-Siège, après 1830. Pas un de ses disciples ne le suivit dans cette voie. On sait aussi qu'il ne s'est pas relevé de sa chute. Il avait fini par n'avoirplus de relations qu'avec les partisans les plus avancés de la démagogie et des mauvaises doctrines. Dans l'un de ses derniers écrits, sous le titre d'Esquisse d'une philosophie, on retrouve encore quelques réminiscences de ses anciens principes, il tâche aussi d'ajuster à ses nouvelles idées son ancien système du sens commun ; mais dans l'ensemble de l'ouvrage, il n'est que l'écho des erreurs du jour.
Ballanche, de Lyon (1776-1847), a composé quelques poèmes en prose sur des données philosophique s.Antigone. Orphée ; un Essai sur les institutions sociales ; des Essais de palingénésie sociale, etc. Il se montre religieux dans sesouvrages, et admirateur du christianisme -.mais il n'est pas toujours exact, par exemple, en ce qui concerne le sort des réprouvés dans l'autre vie. Les formes poétiques quïl a souvent données à ses écrits ne leur laissent pas toujours la précision désirable. — Le président Biasjbourg, de Dijon (1776-1836), a laissé quelques écrits philosophiques em-
reints d'un esprit solidement chrétien, savoir : l'Ecole D'Athènes, V École de Paris, où il traite de l'éclectisme, de l'école écossaise, du saint-simouisme, des Mélanges philosophiques, etc.
L'abbé BAUTAiN(mort en 1807), ancien élève de M. Cousin ;i l'Ecole normale, puis professeur de philosophie à la Faculté de Strasbourg, fut ordonné prêtre dans cette ville. Il lit paraître en 1833 un opuscule intitulé: de l'Enseignement de la philosophie en France au dix-neuvième siècle, dans lequel, après avoir battu en brèche les divers systèmes, il assignait pour unique fondement de la certitude philosophique, la révélation divine, contenue dans les livres saints interprétés par l'Église. C'était un système de fidéisme, mais tout a fait différent de celui de Lamennais. Dans la Philosophie du christianisme, qu'il publia depuis, on retrouve les mêmes idées. L'évêque de Strasbourg n'approuva point cette exagération. Plus tard, l'auteur, dans la Pié- /ace de sa Philosophie morale (I8ï2), s'exprimeainsi, avec une noble franchise, sur ces incidents : « En combattant le rationalisme, nous sommes tombés dans l'excès contraire... Nous affirmions avec Kant que la raison est sans valeur objective, n'atteignant pas la vérité en soi... Le scepticisme pouvait sortir de là ; les théologiens Ton t senti et ils ont réclamé avec droit. » On a encore de M. Bautain une Psychologie expéi imtnlale, et divers ouvrages qui n'appartiennent qu'indirectement à la philosophie. •
M. l'abbé Mabet, aujourd'hui évêque de Sura, fit paraître en 18i0 un Essai sur le panthéisme dans les sociétés modernes. Cette publication fut un véritable service rendu à la défense de la religion, à une époque où le panthéisme, qui venait de s'introduire en France, était une sorte d'épouvantail pour les esprits. Depuis, l'auteur, professeur à la Faculté de théologie de Paris, a publié son cours de théologie philosophique sous le titre de Théodicée chrétienne, et plus tard, d'autres leçons réunies sous le titre de Philosophie et Religion : ces ouvrages sont d'un caractère éminemment utile, et tout a fait appropriés aux besoins de ce temps.
M. l'abbé (tRatry, élève distingué de l'Ecole polytechnique, membre pendant quelque temps de l'espèce d'association formée par M. Bautain, a écrit plusieurs ouvrages d'une haute portée philosophique, avec un vigoureux talent, rehaussé d'une imagination brillante, tels que une Logique, une Étude sur la sophistique contemporaine, les traités de Ja Connaissance de Dieu, de la Connaissance de rame. — Un métaphysicien distingué, M. B. Saint-Bonnet, lui a reproché d'avoir confondu, dans plusieurs endroits de ses ouvrages, l'infini improprement dit, au sens des mathématiciens, lequel serait mieux nommé l'indéfini, avec le véritable infini, l'infini absolu.